Jipi Perreault (La Rose du ciel) : « Je voulais faire un contrepoids au défaitisme québécois. »

23 juin 2019 0 commentaire
  • Dans le Québec de l’après-guerre, une nouvelle héroïne voit le jour : Maria Richard, capitaine de la Royal Canadian Air Force, connue sous le nom de « La Rose du ciel ». À l’aide de son « rocketpack », la justicière arpente les airs afin de défendre la veuve et l’orphelin.

Après quelques courts récits publiés dans les revues Le Front et Planches, le personnage de Jipi Perreault a finalement eu droit à un premier album complet publié aux Éditions Michel Quintin (2018). Illustré dans un style dynamique et rétro cool, l’album retrace les origines de Maria ainsi que la naissance de la Rose du ciel, son alter ego héroïque.

Jipi Perreault (La Rose du ciel) : « Je voulais faire un contrepoids au défaitisme québécois. »
La Rose du ciel, par Jipi Perreault, 2018.
© Éditions Michel Quintin.

Fille d’Alphonse Richard, un ancien pilote élite au sein de la Royal Canadian Air Force, Maria rêve de suivre les traces de son père. C’est dans cette optique qu’elle s’engage dans l’aviation. Mais plusieurs obstacles se dressent devant elle : non seulement les femmes ne sont pas admises comme pilotes, mais Maria doit également combattre le doute qui l’assaille. Sa rencontre avec la Baronne noire, une sympathisante nazie qui n’accepte pas la défaite allemande, fait basculer son destin.

En plus de ce premier album, La Rose du ciel a également eu droit, à l’automne 2018, à une stratégie de lancement novatrice. En effet, le personnage a fait l’objet d’un feuilleton radio diffusé en balado (podcast). Produit en collaboration avec la Librairie Z (Montréal) et son propriétaire Jean-Dominic Leduc (qui est également comédien et chroniqueur BD), le feuilleton Sous le masque toxique propose une nouvelle aventure au cours de laquelle la Rose du ciel doit combattre le Clan des croisés, un groupuscule qui n’est pas sans rappeler le Ku Klux Klan.

ActuaBD a rencontré le créateur de La Rose du ciel, Jipi Perreault, au Salon du livre de l’Outaouais 2019 afin de discuter de son univers créatif unique, de ses influences et de son rapport à l’histoire du Québec.

Jipi Perreault au Salon du livre de l’Outaouais 2019.
Photo : Marianne St-Jacques.

Parlez-nous de votre parcours, de ce qui vous a amené à la bande dessinée. Quelles ont été vos influences ?

J’ai fait le baccalauréat en bande dessinée à l’Université du Québec en Outaouais. J’ai obtenu mon diplôme en 2009. Quand je suis sorti de l’université, je me tenais plutôt dans le style de ce qui se faisait à ce moment-là dans la bande dessinée Underground américaine. Je n’avais beaucoup d’emplois, donc j’avais beaucoup de temps pour dessiner et m’améliorer en dessin. Mon style a beaucoup évolué. Mes grosses influences sont Darwyn Cooke ou Bruce Timm, la BD de superhéros qui se veut plus nostalgique, une vibe un peu rétro ; vintage mais moderne.

Les lecteurs ont d’abord pu découvrir la Rose du ciel sous forme de courts récits dans la revue Planches. Comment ce personnage est-il né ?

En fait, le personnage est d’abord apparu dans le collectif Le Front (numéro 7, Front Froid). C’était vraiment une histoire one off. À ce moment-là, je n’avais pas l’intention de faire de suite. C’était une sorte d’analogie entre l’aube du féminisme moderne et une histoire de superhéros. J’ai eu tellement de fun à le faire que je me suis dit que je continuerais dans cette voie. J’ai fait quelques histoires courtes, sans jamais nécessairement établir de grande continuité. Au bout d’un certain temps, j’ai voulu faire un album qui raconterait les origines du personnage et qui pourrait se développer autour de celles-ci. C’est l’Origin Story de la Rose du ciel.

Parlons du personnage principal, Maria Richard. C’est vrai qu’elle a été nommée en hommage au hockeyeur Maurice Richard ?

Oui, dans l’histoire originale de La Rose du ciel¸ je voulais faire un pendant de Maurice Richard, qui est un peu le personnage qui a amené la Révolution tranquille [1]. Et justement, dans cet univers, le jetpack de Maria Richard porte le numéro « 09 », comme Maurice Richard. C’est un peu pour montrer que ce personnage sera justement l’héroïne des Canadiens-Français.

D’ailleurs, ce n’est pas un « jetpack » mais bien un « rocketpack [2] »…

Exactement !

Essai de pilotage au sein de la Royal Canadian Air Force : Maria Richard est saisie par le doute et l’angoisse. La Rose du ciel, par Jipi Perreault, 2018.
© Éditions Michel Quintin.

Parlez-nous de la Baronne noire, Barbara Hindenburg. On ne sait toujours pas beaucoup de choses sur cette femme mystérieuse…

Oui, effectivement ; elle a elle aussi une Origin Story. Je ne sais pas exactement dans quel contexte je vais la raconter. Je ne sais pas si ce sera dans une histoire courte, dans un album ou dans un radio-roman (feuilleton radio). Mais elle a un background. Dans cet album, je la voyais avec comme l’autre côté de la médaille de Maria. Les deux personnages essaient de poursuivre le rêve d’un autre homme. L’une finit par s’en détacher, l’autre non.

Pour revenir à Maria, on a vraiment le personnage d’une femme très forte, mais c’est aussi une femme asphyxiée par le doute. Quel message avez-vous voulu transmettre ?

Deux choses. Avant d’entamer l’album, en 2014, je suis tombé dans une très grande dépression. Je n’étais pas loin de vouloir mettre fin à mes jours. Quand je m’en suis sorti, j’ai découvert que j’étais une personne qui souffrait d’anxiété. Je me suis soigné en participant à des groupes de personnes anxieuses, et ça m’a beaucoup ouvert à la réalité de cette situation. J’avais envie de faire un album là-dessus, mais je ne voulais pas faire comme 6000 auteurs qui font un album sur leur dépression. Je me suis dit que j’allais essayer de faire quelque chose de plus général et peut-être rejoindre plus de gens. J’ai donc intégré cette notion à Maria, dans son Origin Story.

Je voulais également parler de cette espèce de défaitisme québécois, du moins chez les Canadiens-Français, omniprésent à travers l’Histoire. Je pense même qu’on le retrouve encore aujourd’hui. On ne va jamais vers le mieux ; on est très cynique ou défaitiste. Je voulais faire un contrepoids à cela. Je dois avoir vu plus de 200 films québécois dans ma vie, et il y en a beaucoup qui sont très déprimants, qui vont dans ce sens-là, qui disent justement : « On est nés pour un petit pain », et je voulais aller à l’encontre de ça. C’est quelque chose qui me révulse beaucoup, personnellement.

C’est d’ailleurs une phrase qui revient dans l’album. Maria dit deux choses : « On n’est pas des colonisés » et « Je ne suis pas née pour un petit pain ». C’est quand même une charge assez politique.

Pour « colonisés », je crois que c’est la Baronne qui traite les Canadiens-Français de « peuple de colonisés ». Mais oui, c’était entièrement voulu. Ce n’est pas pour rien non plus que le point culminant de l’album, c’est lorsque l’avion de la Baronne s’écrase sur les plaines d’Abraham [3]. Car cette fois-ci, l’histoire se termine avec une victoire.

Barbara Hindenburg alias la Baronne noire poursuit le rêve d’Hitler malgré la défaite allemande. La Rose du ciel, par Jipi Perreault, 2018.
© Éditions Michel Quintin.

En lisant l’ouvrage, on a l’impression qu’il a été réalisé par un passionné d’histoire et d’aviation. Est-ce votre cas ?

Ce sont deux sujets que j’aime bien, mais je ne pense pas être féru d’histoire et d’aviation. J’ai pris ce qu’il me fallait et j’ai fait les références que j’aimais et que j’ai voulu faire. Par exemple, le tableau du Spitfire que Maria pilote n’est probablement pas historiquement exact. Une de mes grosses influences est The New Frontier, de Darwyn Cooke. C’est un peu le mélange de l’histoire des superhéros avec l’histoire de l’Amérique. Alors qu’ici, je mêle l’histoire d’une superhéroïne avec l’histoire du Québec.

Parlez-nous de Sous le masque toxique, une aventure de la Rose du ciel parue sous forme de radio-roman (feuilleton radio) et diffusée en balado (podcast), grâce à une collaboration avec la Librairie Z. Comment ce projet est-il né ? Avez-vous écrit le scénario ?

On cherchait une idée originale de lancement pour l’album, et il fallait trouver une raison pour que les gens se déplacent. Je me souvenais que quelques mois plus tôt, j’avais vu quelque chose sur les radio-romans de Superman, dans les années 1950, qui parlaient entres autres du Ku Klux Klan. Je m’en suis rappelé et je me suis dit qu’il y avait moyen de faire quelque chose. Jean-Dominic Leduc, de la Librairie Z, avait déjà fait des lectures publiques d’albums, notamment ceux de Francis Desharnais. Mais je me suis dit qu’une lecture publique de cet album marcherait plus ou moins, car il y a beaucoup d’action visuelle. En repensant aux radio-romans de superhéros des années 1950, je me suis dit que j’allais reprendre cette idée. Et Jean-Dominic avait tous les outils à portée de main pour réaliser le projet. Il avait accès à des acteurs, à un studio d’enregistrement. J’ai vraiment capoté [kiffé. NDLR] lorsqu’il a accepté de s’embarquer là-dedans et d’y mettre toutes les ressources.

Qu’avez-vous pensé du résultat final et du son un peu vintage ? C’était comme écouter les anciens radio-romans de Radio-Canada.

Oui, le but était de respecter l’esthétique tout en enlevant les archaïsmes. On s’est demandé s’il fallait mettre un bruit de fond pour que le son soit en mono grichant [grésillant. NDLR], mais finalement on s’est dit qu’on allait perdre trop d’auditeurs. Comme je l’ai dit plus tôt, c’est à la fois vintage et moderne.

Que ce soit dans le cas de votre album ou du radio-roman Sous le masque toxique, vous explorez des thèmes comme la résurgence du fascisme, la xénophobie et le fractionnement de la démocratie. Même si l’action se déroule dans les années 1950, ces thèmes demeurent très actuels…

Exactement. Quand j’ai commencé l’album, les événements de Charlottesville avaient lieu. D’ailleurs, il y a quelques têtes de nazis que l’on peut peut-être retrouver sur certaines images. C’est important pour moi, car j’aime faire quelque chose qui ira peut-être plus loin que juste une aventure.

En terminant, sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Quels sont vos projets à venir ?

Il y aura sans doute un deuxième tome de La Rose du ciel. Je suis présentement en phase de scénarisation. Je ne peux pas confirmer de date précise pour la sortie. Mais il y aura un nouveau vilain qui vient d’ailleurs. Il y aura aussi une nouvelle histoire courte de La Rose du ciel dans le numéro 15 de la revue Planches [4]. Ce sera un crossover avec un autre personnage qui n’est pas de moi.

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

La Rose du ciel, par Jipi Perreault, Éditions Michel Quintin, 88 pages. Parution au Canada le 20 septembre 2018.

Commander sur le site de l’éditeur Michel Quintin

Sous le masque toxique, feuilleton radio diffusé en balado (podcast), trois épisodes, 2018. Une production de la Librairie Z, avec les voix d’Annie Girard, David Alexandre Després, Jean-Dominic Leduc et Maude Campeau. Musique et montage sonore d’Eric Pfalzgraf (Studio du roi). Téléchargeable gratuitement sur le site de la Librairie Z.

[1Le 17 mars 1955, une émeute éclate au Forum de Montréal, où les Canadiens affrontaient les Red Wings de Détroit en présence du président de la Ligue nationale de hockey, Clarence Campbell. Ces événements succédaient à la suspension de Maurice Richard, décrétée à la suite d’un match entre les Canadiens de Montréal et les Bruins de Boston, le 13 mars 1955. Richard, qui avait alors frappé un juge de ligne, avait été suspendu pour le reste de la saison régulière ainsi que pour la durée des séries éliminatoires. L’émeute, qui s’est propagée dans la ville de Montréal, est considérée par certains comme l’un des événements déclencheurs de la Révolution tranquille au Québec.

[2Le surnom de Maurice Richard était « le Rocket », ou en anglais « Rocket Richard ».

[3La bataille des plaines d’Abraham s’est déroulée le 13 septembre 1759, lors de la Guerre de Sept Ans. Véritable débâcle pour les troupes françaises (la bataille aurait duré une vingtaine de minutes), la défaite scelle la conquête britannique de la ville de Québec et éventuellement de la Nouvelle-France.

[4Le numéro 15 de la revue Planches a été lancé à l’occasion du Festival BD de Montréal 2019, qui se déroulait du 24 au 26 mai derniers.

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