Jirô Taniguchi (Quartier Lointain) : "Il faut apporter une nuance dans l’état intérieur des personnages pour susciter l’émotion"

17 novembre 2010 2 Interviews par Nicolas Anspach
  • Jirô Taniguchi a publié discrètement « Harukana Machi-E » au Japon en 1998. « Quartier Lointain », sa traduction française, supervisée par Frédéric Boilet, est éditée quatre ans plus tard par les éditions Casterman. Le succès est immédiat pour cette œuvre émouvante racontant l’expérience particulière d’un quinquagénaire qui revit une partie de son adolescence.

En 2003, Le festival de la BD d’Angoulême remet à Jirô Taniguchi l’Alph-Art du meilleur scénario pour cette histoire. Un an plus tard, le jury du forum du cinéma, à Monaco, lui décerne le prix de la meilleure BD adaptable. Depuis, cette histoire a touché plus de 250.000 lecteurs francophones. L’adaptation cinématographique de Quartier Lointain, réalisée par Sam Garbarski (Le Tango des Rashevski et Irina Palm) sortira dans les salles le 24 novembre prochain.

Dans Quartier Lointain, Jirô Taniguchi raconte la bouleversante expérience vécue par Hiroshi (Thomas, dans le film), un quinquagénaire, qui se retrouve soudainement projeté dans son enfance, à ses quatorze ans. Avec sa maturité d’adulte, Hiroshi va revivre une partie de son enfance. La joie de retrouver ses parents et sa sœur, est ternie par l’inquiétude de voir son père partir. Hiroshi sait qu’un soir précis, son père abandonnera sa famille, et disparaîtra sans laisser de traces. L’adolescent essaie de comprendre les raisons de ce départ. Peut-être pourra-t-il empêcher l’inévitable.

Nous avons rencontré Jirô Taniguchi lors de son passage à Bruxelles. Il évoque avec nous cette adaptation et sa technique de travail…


Jirô Taniguchi (<i>Quartier Lointain</i>) : "Il faut apporter une nuance dans l'état intérieur des personnages pour susciter l'émotion"Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez vu l’adaptation cinématographique de « Quartier Lointain » pour la première fois ?

J’ai été entrainé dans le film dès les premières scènes. Mon histoire a atteint une profondeur nouvelle grâce à la mise en scène de Sam Garbarski, et la présence et les émotions qui se dégageaient des acteurs. J’ai eu l’impression de découvrir un autre « Quartier Lointain » !

N’avez-vous pas eu d’appréhension quand on a vous a présenté le projet de Sam Garbarski. Quelles ont été vos exigences ?

Je n’ai émis qu’une seule condition : j’ai demandé à pouvoir lire le scénario final. J’avais eu l’occasion de voir l’un des précédents films de Sam Garbarski, le Tango des Rashevski, que j’avais apprécié. J’étais donc assez serein par rapport à ce projet d’adaptation. J’étais en confiance, et ai décidé de m’en remettre à lui.

Comment avez-vous jugé l’adaptation. Le manga se déroule sur une période beaucoup plus longue, à peu près un an. Alors que l’adaptation cinématographique tient sur une dizaine de jours.

Cela aurait pu m’inquiéter. Mais je n’étais pas dans cet état d’esprit. J’étais beaucoup plus tracassé que l’adaptation soit trop fidèle, et que le film se déroule sur une trop grande longueur. J’étais conscient que le réalisateur devait réaliser des choix, des changements. Sam Garbarski a trouvé le moyen pour raccourcir efficacement l’histoire, tout en étant fidèle au récit original. Je n’ai pas perçu la moindre anicroche en voyant le film. Il fonctionne très bien. Et puis, la mise en scène et le jeu des acteurs permet d’explorer d’autres dimensions : l’adaptation explore avec beaucoup plus de profondeur les sentiments des personnages, bien au-delà de ce qu’il aurait été possible dans un manga.

Vous avez assisté, pendant une poignée d’heure, au tournage. Quels souvenirs gardez-vous de ces instants ?

Je m’en souviens parfaitement, d’autant plus que c’était la première fois que j’assistais au tournage d’un film ! Je me suis aperçu que tourner un film est un travail difficile, complexe et lourd. J’ai ressenti énormément de bonheur en arrivant dans le village de Nantua. J’ai été instantanément convaincu que ce lieu pouvait apporter quelque chose à ce récit. Cet endroit est beaucoup plus qu’un cadre ou un arrière-plan. Il est presque un personnage de l’histoire. Bref, bien loin des ambiances et atmosphères que j’ai pu ressentir en descendant du train à la gare de Lyon et durant le trajet en voiture qui allait m’amener à ce lieu. Je ne m’imagine pas que cette histoire aurait pu être tournée dans un autre endroit ! Je sais que Sam Garbarski et son équipe ont cherché durant de longs mois le bon lieu… Ils ont raison de choisir Nantua.

D’une manière générale, comment naissent vos histoires ?

Le lecteur peut avoir l’impression qu’il s’agit d’un travail similaire d’un album à l’autre. En réalité, le processus créatif diffère. Je travaille pour certains mangas avec des scénaristes, d’autres peuvent être adaptés par mes soins de romans. Et il y a aussi des œuvres originales, comme par exemple Quartier Lointain. Ce dernier récit, par exemple, découle d’une réflexion : Est-ce qui si j’avais l’occasion de revenir sur mon passé, avec ma conscience et mon expérience accumulée durant ma vie d’adulte, j’aurais ou non envie de le changer ?

Et pour Le Journal de mon père ?

J’étais retourné pour la première fois, plus de vingt ans après avoir quitté, dans la région où j’ai passé mon enfance. J’y ai découvert un endroit dont je ne m’imaginai pas la beauté, la chaleur et le sens de l’accueil. J’ai surtout passé des moments intenses avec ma famille. Je voulais transposer cette expérience dans une histoire, sans pour autant réaliser un récit autobiographique. J’ai mélangé des éléments fictionnels avec des sentiments que j’avais éprouvés.

Nombre de vos albums procurent une émotion particulière et intense à vos lecteurs. En avez-vous conscience lorsque vous écrivez vos histoires ? Comment arrivez-vous à mettre en place ce type de narration pour émouvoir le lecteur ?

Lorsque j’écris, je ne suis pas dans une perspective de me dire que le lecteur va être ému, voire pleurer, dans une scène particulière. Je ne recherche pas cela en construisant mon histoire. Il m’est beaucoup plus important de construire des récits où les émotions progressent de manière naturelle, fluide et sans anicroche. J’ai besoin, pour cela, d’accorder une attention particulière à la manière dont je vais exprimer et représenter les émotions des personnages. Il est facile de partager une émotion de manière exagérée et simplifiée comme par exemple la colère. Je préfère jouer sur la subtilité, et de ne pas représenter cette émotion telle quelle. Je fais en sorte qu’elle soit mêlée à une autre émotion. C’est-à-dire qu’un personnage éprouve une émotion en pensant également à autre chose ou à quelqu’un … Le personnage manifeste une émotion que le lecteur peut ressentir, et en même temps d’autres sentiments sont présents dans ce récit. Il faut apporter une certaine nuance dans l’état intérieur des personnages.



Dans le film, Frank Pé prête son talent d’illustrateur et de dessinateur pour les dessins réalisés par le personnage principal. Connaissez-vous son travail ?

Malheureusement pas ! On m’a présenté des illustrations et des planches lorsque je suis venu sur le tournage. Son trait collait très bien aux ambiances du film. On m’a expliqué que c’était un excellent dessinateur, et qu’il donne une importance particulière aux animaux dans son œuvre. Je me sens très proche de cette sensibilité-là. Techniquement, son graphisme suscite d’amblé une adhésion…

Quels sont les auteurs francophones que vous admirez le plus ?

Moebius, François Schuiten, Enki Bilal, Lorenzo Mattotti, De Crecy et Jacques de Loustal. Mais je pourrais vous en citer beaucoup d’autres.


Vos œuvres paraissent en France avec un certain décalage. Mais sur quel projet travaillez-vous actuellement ?

Sur une version historique de L’Homme qui Marche. L’histoire d’un promeneur qui parcourt le japon, il y a plus de 200 ans !

Jirô Taniguchi, Sam Garbarski & Frank Pé lors de l’avant-première bruxelloise de "Quartier Lointain"
(c) Nicolas Anspach

Cette belle transposition de "Quartier Lointain" au cinéma, vous donne-t-elle envie que d’autres de vos histoires soient adaptées au Cinéma ?

Oui. Il y a plusieurs livres que j’aimerai voir adaptés, dont un qui me tient plus particulièrement à coeur : Le Journal de mon père.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.


Lien vers le site officiel du film "Quartier Lointain

Les éditions Casterman ont édité un petit livre d’une trentaine de page regroupant des entretiens de Jirô Taniguchi, de Sam Garbarski et de plusieurs acteurs du film. Ce livre est empaqueté avec l’intégrale de « Quartier Lointain ».


Jirô Taniguchi, c’est aussi les chroniques de :

- Les Années Douces T1
- (Le Chien) Blanco
- Un Ciel Radieux
- Encyclopédie des animaux de la préhistoire
- Le Gourmet Solitaire
- K
- Mon Année T1
- Le Promeneur
- Quartier Lointain T2
- Le Sauveteur
- Seton, le naturaliste qui voyage T4 et T2
- Le Sommet des Dieux T3 et T2
- Au Temps de Botchan
- Un Zoo en Hiver


Commander l’intégrale de Quartier Lointain chez Amazon ou à la FNAC


Le Film Quartier Lointain, sur Actuabd.com, c’est aussi :
- Quartier Lointain : Comment adapter une BD au cinéma ? (Octobre 2010)
- "Frank Pé au service de « Quartier Lointain », le film tiré du manga culte de Jirô Taniguchi." (Octobre 2010)
- "« Quartier Lointain » de Jirô Taniguchi prix de la meilleure BD adaptable au cinéma" (Mars 2004)


Illustrations extraites de "Quartier Lointain" (c) Jirô Taniguchi, Casterman pour l’édition française
Photos (c) Nicolas Anspach

 
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2 Messages :
  • Il serait pas un peu le mangaka de service Taniguchi,celui qu’il est de bon ton de connaître et de citer ?

    On a la même impression avec les auteurs francophones qu’il cite,ça doit être ça le serpent qui se mord la queue...C’est un peu ridicule.

    Remarquez aussi comme il souligne la technique dans le graphisme de Frank Pé.au Japon c’est primordial pour être crédible.Sinon...

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    • Répondu par la plume occulte le 19 novembre 2010 à  13:10 :

      La technique oui dans le TRES NORMATIF ET CODÉ manga.La bas les règles et les usages sont à suivre scrupuleusement.Tout est calculé.

      Apparemment ça n’empêche pas la créativité.

      Certain créateurs disent que la contrainte est la plus grandes des aides à la création et que la liberté est la plus grande des prison...

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