Jirô Taniguchi dans le viseur des pères (et des mères)-la-pudeur

6 février 2019 10 commentaires
  • Scandale dans les chaumières ! Un album de Jirô Taniguchi, « La Montagne magique », édité chez Casterman a été retiré d’une classe de CE2 en raison de sa supposée « pédopornographie », charge ensuite aux journalistes de la rubrique « Éducation » de faire tourner l’info en boucle. La vraie question est : que vient faire cet ouvrage dans une classe de CE2 ?
Jirô Taniguchi dans le viseur des pères (et des mères)-la-pudeur

L’affaire tourne en boucle depuis deux semaines, elle était sortie très opportunément avant la 46e édition du Festival d’Angoulême où la bande dessinée japonaise était très présente cette année, à l’image du marché de la BD où, selon une étude GfK sur le marché de la BD en 2018, 38% des BD vendues en France sont des mangas avec une progression de +11% sur l’année précédente. Horresco Referens : c’est la mangaka Rumiko Takahashi qui reçoit le Grand Prix d’Angoulême cette année !

En cause, une BD de l’immense auteur japonais Jirô Taniguchi, La Montagne magique, publiée en France par Casterman depuis 2007 ! Dans cet album, un adulte s’adresse à deux enfants dans une scène de pêche et évoque une sorcière qui s’attaque au « zizi » des enfants qui s’aventureraient à vagabonder dans la montagne qui l’abrite. Joignant le geste à la parole, avec un doigt dans la bouche (voir ci-dessous), il dit : « … elle aspire votre zizi en disant ‘hmmm, c’est bon !’ » devant les jeunes garçons horrifiés.

La mère d’un enfant de CE2 scolarisé à l’école Barbara de Fresnes tombe sur l’ouvrage (son fils serait venu l’interroger à ce sujet), s’en est plainte à l’institutrice et au directeur de l’établissement qui l’ont aussitôt fait retirer de la bibliothèque. Une association de parents d’élèves du même établissement aurait envoyé un courrier de protestation à l’inspecteur de l’Éducation nationale et l’association L’Ange bleu, qui œuvre pour la prévention de la pédophilie, aurait annoncé qu’elle envisageait de porter plainte...

Manga « inapproprié » ?

Nous qui connaissons bien l’œuvre de Taniguchi, auteur multiprimé décédé en 2017, nous sommes bien étonnés. Il est, écrivions-nous lors de sa disparition « … un poids lourd du 9e Art qui avait permis au manga d’afficher sous nos latitudes un visage plus mature, à une époque où celui-ci était encore perçu comme une lecture adolescente voire enfantine. […] Souvent décrit comme le plus français, le plus européen des mangakas, Taniguchi était pourtant un auteur profondément attaché à ses racines nippones. Ses albums devenus des classiques de la bande dessinée tels que "Le Gourmet solitaire", "L’Homme qui marche" ou encore "Au temps de Botchan" sont pétris de cette philosophie zen que l’on retrouve au pays du Soleil-Levant… »

S’adressant dans son pays essentiellement à un public de cadres trentenaires, on se demande vraiment ce que vient faire, foutre-Dieu !, un ouvrage pareil dans une classe de CE2 d’enfants de 7 à 8 ans. Selon les premières investigations, cet ouvrage n’a pas été recommandé par l’Éducation nationale, comme cela a été prétendu dans un premier temps. Il n’est clairement pas issu d’une collection pour la jeunesse, un secteur extrêmement bien balisé dans les milieux éducatifs. « Les enseignants ne prennent plus le temps de lire les ouvrages qu’ils proposent à leurs élèves, constate l’un d’entre eux que nous avons contacté. Si, en plus, il s’agit d’une bande dessinée, on traite la chose encore plus légèrement.... »
Chez l’éditeur, on ne sait pas quoi répondre : cet album n’a clairement pas été orienté vers le public jeune. De fait, plutôt que le manga, c’est l’attitude légère dans l’accompagnement de ce livre par le personnel éducatif qui est en cause.

"La Montagne magique" de Jirô Taniguchi, une album publié en France par Casterman depuis 2007 !

« Pédopornographie » ?

Reste la question de la plainte qu’une association envisagerait de porter. La qualification de « pédopornographie » nous semble nettement exagérée. Franchement, nous ne voyons pas où elle se situe. Il s’agit d’une légende, sans doute réelle, attachée à la montagne. Où est l’intention pornographique là-dedans, d’autant que rien, mais strictement rien n’est montré ? Un doigt dans la bouche ? La belle affaire ! L’album de Bastien Vivès, Petit Paul, paru dans la très claire collection pour adultes collection Porn Pop, chez Glénat avait eu droit aux mêmes accusations, ainsi que le « Le Guide du zizi sexuel » de Zep, brandi par Jaïr Bolsonaro, le candidat d’extrême-droite aux élections présidentielles, devenu entre temps chef de l’état du Brésil.

Longtemps sous le joug de la censure à cause de la Loi de 1949 pour la protection de la jeunesse, la bande dessinée s’était peu ou prou libérée de cette contrainte dans les années 1970. Mais les « ligues de vertu » n’ont pas perdu pour autant leur pouvoir de coercition. Régulièrement, plaintes contre des ouvrages, pressions sur les réseaux de distribution, la censure normalisée des GAFA et le « politiquement correct » imposent de nouvelles règles.

« Quelles sont-elles ? » La question se posera sur l’un des temps forts de la Scène BD de la prochaine édition de Livre-Paris avec Céline Tran, éditrice de la collection Pop Porn (et donc de Bastien Vivès) chez Glénat), Bernard Joubert, historien de la censure, Bruno Gaccio, scénariste des Guignols et l’avocat Emmanuel Pierrat. Nul ne doute que le sujet sera sérieusement disputé.

Documents

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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LIVRE-PARIS
SAMEDI 16 MARS 2019
14h-15h
SCENE BD
L’HEURE LIMITE : LE RETOUR DES PÈRES LA PUDEUR
Avec Bruno Gaccio, Bernard Joubert, Emmanuel Pierrat, Céline Tran.

 
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