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Jiun Wei Lu (PDG de l’Agence des Contenus Créatifs de Taïwan (TAICCA) : « À l’avenir, nous prévoyons de co-investir avec des entreprises nationales et étrangères de BD » [INTERVIEW]

Par Didier Pasamonik - L’Agence BD le 20 mai 2024                      Lien  
Face à la Chine, au Japon et à la Corée, l’île de Taïwan tente d’exister et y parvient. Géant technologique, leader mondial de l’industrie électronique, l’île a l’ambition depuis plusieurs années de porter son 9e art à l’international. Cela fait près de 20 ans que la BD taïwanaise est publiée en France. Surtout grâce à une présence constante de la TAICCA, notamment au Festival International de la BD à Angoulême.

M. Jiun Wei Lu, pouvez-vous présenter la TAICCA en quelques mots ?

En tant qu’organisation intermédiaire entre le gouvernement et le marché mondial, TAICCA agit en coulisses comme la force motrice de l’industrie du contenu culturel taïwanais. Elle se doit d’avoir une compréhension claire de l’écosystème actuel de l’industrie, des tendances de développement, des enjeux d’avenir et des étapes importantes à franchir. Elle doit également s’appuyer sur la contribution et la collaboration du monde industriel, pour réfléchir de manière globale à des stratégies visant à accélérer le développement de l’industrie culturelle taïwanaise, et à faire de Taïwan un maillon indispensable de l’écosystème mondial de l’industrie du contenu.

Depuis sa création, TAICCA a mis en place un certain nombre d’infrastructures contribuant à la solidité du secteur, qu’il s’agisse de l’amélioration de la qualité de la production de contenu culturel original, de solutions d’investissement et de financement, de la formation de talents, de la recherche stratégique ou du marketing international. l’industrie culturelle taïwanaise présente d’excellentes caractéristiques témoigne d’une vigueur et d’une créativité intarissables et peut compter sur le soutien de talents de grande qualité et d’industries de haute technologie. TAICCA aide l’industrie, étape par étape, à résoudre ses problèmes structurels, à agréger les énergies de la culture, de l’industrie, de la finance, de la science et de la technologie par le biais de mécanismes de collaboration interdisciplinaire, inter-plateforme et interindustrielle. Elle contribue à stimuler l’investissement et l’innovation dans l’industrie, afin de façonner une marque culturelle nationale, propre à Taïwan.

En début d’année a eu lieu 51e édition du Festival International de la BD
d’Angoulême où les titres taïwanais sont présentés depuis plus d’une décennie. Quelle évolution avez-vous observé dans le lien entre les lecteurs français et les œuvres taïwanaises ?

Taïwan est une île qui fournit à ses bédéistes toute l’énergie nécessaire pour créer leurs histoires. Cela a conduit au développement d’une diversité unique en matière de bande dessinée, sur un large éventail de sujets. Après plus d’une décennie d’efforts de la part des éditeurs et des professionnels des droits d’auteur, la part des ventes de droits de BD taïwanaises sur le marché français a connu une percée tangible ces deux dernières années. Un certain nombre d’éditeurs français ont lancé une coopération directe avec des artistes taïwanais pour développer de nouveaux contenus. Cela montre bien que le style taïwanais jouit d’un potentiel sur le marché français et qu’il est très apprécié des éditeurs.

La 50e édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a été l’occasion de lancer en France plusieurs BD en version française comme Le fils de Taïwan de Zhou Jian-Xin, Koxinga Z-1661 de Li Lung-Chieh ; Funeral Concerto de Rimui Yumin ou encore The Lion in Manga Library de Xiao Dao. Les séances de dédicaces qui se sont tenues lors du FIBD ont attiré du public et les ventes ont été très bonnes, de nombreux lecteurs faisant la queue pour obtenir un autographe. Les éditeurs français ont été surpris par l’ampleur du phénomène et ont déclaré qu’ils aimeraient inviter les auteurs à revenir en France pour une tournée de dédicaces.

D’autre part, le fait que les auteurs taïwanais participent activement aux multiples concours internationaux de BD et que leur talent soit reconnu par des juges étrangers permet aux lecteurs et aux éditeurs français, scrutant de longue date le nom des lauréats de ces prix internationaux, de se familiariser avec les albums primés. Le premier ouvrage de Wu Shih-Hung, Vents de montagne, pluie d’océan, adapté de l’essai éponyme du poète taïwanais Yang Mu, a été récompensé par le Prix Raymond Leblanc à Bruxelles. La version française de sa toute première bande dessinée, OKEN - Combats et rêveries d’un poète taïwanais, sera lancée au FIBD d’Angoulême fin janvier 2024 ! L’auteur du visuel principal du Pavillon Taïwan à Angoulême, Evergreen Yeh, a collaboré avec le scénariste Li Shang-Chiao pour l’écriture de Chroniques de l’île de l’éphémère. Cette BD a remporté en 2021 la médaille de bronze lors du prix international du manga au Japon. La médaille d’argent de ce même événement a quant à elle été décernée à Cory Ke, pour son manga Clown Doctor. Ces deux ouvrages primés au Japon sont publiés en langue française par Nazca Éditions. Il faut ajouter à cela le Prix Emile Guimet du roman graphique pour Le fils de Taïwan de Zhou Jian-Xin.

Nous évoquions tout à l’heure des ouvrages qui avaient obtenu de bons résultats en matière de vente de droits. Il convient ici de mentionner Day Off, un BL décrivant une relation amoureuse entre un cadre supérieur et son subordonné en milieu professionnel, dessiné par Dailygreens. Le genre Boy’s Love a conquis le monde entier et a été très bien accueilli par les éditeurs internationaux. Day Off n’est pas en reste, puisqu’il a été traduit en neuf langues. C’est l’éditeur Komogi, observateur averti des mangas taïwanais, qui assurera la publication de Day Off en français.

Enfin, en termes de promotion commerciale pour l’expansion des plateformes et canaux, TAICCA a donné une plus grande envergure au Pavillon Taïwan afin d’encourager les acteurs du secteur à venir conquérir le marché international, mais a également engagé un partenariat avec Mangas.io, une application française de lecture de mangas en ligne, de sorte que la bande dessinée taïwanaise puisse entrer dans la vie des consommateurs francophones par le biais de canaux variés.

Jiun Wei Lu (PDG de l'Agence des Contenus Créatifs de Taïwan (TAICCA) : « À l'avenir, nous prévoyons de co-investir avec des entreprises nationales et étrangères de BD » [INTERVIEW]
Le roman graphique « Le Fils de Taiwan » de Yu Pei-Yun et Zhou Jian-Xin (Ed. Kana), une BD taïwanaise qui a reçu le prestigieux Prix Émile Guimet de littérature asiatique.
Photo : DR

Entre J-Pop et K-Conten

Vous avez commencé récemment à dénommer mangas taïwanais sous le nom de « T-manga », histoire de se distinguer des productions chinoises ou coréenne, je suppose. La bande dessinée est-elle un enjeu culturel important pour vous ?

Depuis sa création, TAICCA a fait de l’exportation du contenu culturel taïwanais (T-Contenu) l’une de ses principales missions. L’utilisation du terme T-Manga, en tant que catégorie de T-Contenu, vise à mon avis à davantage souligner le caractère unique et les spécificités de la bande dessinée taïwanaise sur la scène internationale.

Les T-Mangas sont le reflet d’une identité culturelle unique, dans la mesure où elles marient des styles très variés à des éléments locaux, tout en explorant subtilement des questions historiques et sociales. Les T-Mangas présentent régulièrement le folklore, les légendes et les croyances religieuses propres à Taïwan, et proposent une perspective unique sur des sujets tels que l’égalité des sexes et l’environnement. Grâce à cette singularité, la bande dessinée taïwanaise a su attirer l’attention sur la scène internationale.

La J-Pop et le K-Content, qui ont tous deux rencontré un énorme succès à l’international, ont favorisé la prospérité de l’économie culturelle du Japon et de la Corée. Grâce au K-Content, la pop culture coréenne a connu un essor sans précédent à l’échelle planétaire, couvrant plusieurs domaines tels que la musique, le cinéma et la télévision, l’animation et la bande dessinée, la mode, etc. Cela a incité de nombreux pays asiatiques, y compris Taïwan, à créer leurs propres marques culturelles nationales, et la bande dessinée constitue en effet un vecteur de contenu non négligeable.

La BD n’est pas qu’une simple forme de divertissement ; son contexte narratif unique conduit au développement de nombreuses cultures, notamment l’animation japonaise ainsi que le cinéma et la télévision coréens, dont beaucoup de scénarios sont dérivés de la bande dessinée. Autrefois, seules les BD les plus populaires avaient la chance d’être adaptées. Mais à l’ère actuelle, avec la consommation rapide de contenus, dès qu’un bon sujet émerge, il y a souvent quelqu’un en face pour tenter immédiatement d’adapter l’œuvre concernée. Et cette adaptation incite ensuite les personnes n’ayant pas pour habitude de lire des bandes dessinées à s’intéresser à l’histoire d’origine, stimulant ainsi les ventes de l’œuvre elle-même. Ce type d’empilement de contenus peut donner naissance à une propriété intellectuelle économiquement viable. C’est pourquoi nous attachons une grande importance à la bande dessinée, mais également à tous les supports de contenu qui la complètent. Nous souhaitons donc construire une chaîne industrielle de contenus culturels à forte valeur économique.

Vous avez, par le biais de votre partenaire Mangas.io, publié un certain nombre d’œuvres accessibles gratuitement dans le portail culturel des TGV. Quel sentiment ressentez-vous à l’idée qu’un voyageur français, qui n’a peut-être jamais lu de manga, puisse ainsi découvrir le travail d’auteurs taïwanais lors d’un voyage en train ?

La bande dessinée est l’un des moyens de communication visuelle et culturelle les plus répandus dans la société actuelle. Par son format narratif, elle combine l’image et le verbe. Il nous a donc semblé très pertinent de montrer le style de contenus taïwanais à ces voyageurs qui n’ont jamais lu de bandes dessinées et qui ne connaissent peut-être pas Taïwan. Les belles créations de nos auteurs ont besoin d’être diffusées par le biais d’un plus grand nombre de plateformes comme Mangas.io, capables de toucher tous les âges et tous les groupes sociaux. C’est une opportunité à côté de laquelle nous ne devons pas passer.

La France est ce pays qui a donné à la bande dessinée ses lettres de noblesse en l’appelant « 9e art ». Dans l’Hexagone, on est plus ouvert et plus tolérant à l’égard de la bande dessinée que dans d’autres pays, et il semble que tout ouvrage, quelle que soit sa forme, puisse y trouver un public favorable. Bien que la BD taïwanaise soit proche du manga japonais pour des raisons géographique et historique, elle est culturellement plus libre et plus diversifiée. On le ressent très vite dans les œuvres taïwanaises, qui mettent en évidence des valeurs, un mode de vie, une structure sociale, des idées et des concepts différents.

La lecture est en réalité une sorte de dialogue culturel et je suis ravi de voir un tel dialogue s’instaurer dans ce contexte. Peu importe si un voyageur français a déjà lu ou non des bandes dessinées taïwanaises, lorsqu’il en aura une entre les mains, il s’apercevra probablement que ce que nous lui proposons réserve des surprises d’un autre genre. Lire des BD taïwanaises tout en voyageant ne permet pas seulement au passager de se détendre et de se divertir, cela lui laisse également une impression culturelle unique, une expérience qui pourrait l’inciter un jour à venir découvrir Taïwan.

Li Lung-Chieh a publié deux de ses titres en français. Celui-ci, Ichthyophobia, en 2020 et Koxinga Z -1661 en 2022 chez Nazca éditions.

Des possibilités de coproduction

Pour finir, comment pensez-vous déployer ces initiatives sur la durée, avez-vous des projets à nous annoncer pour 2024 ?

L’industrie du contenu culturel est l’une des priorités stratégiques nationales de Taïwan. C’est aussi un important vecteur pour promouvoir la communication entre Taïwan et le reste du monde. Pour encourager véritablement le développement de cette industrie, TAICCA s’appuiera sur le concept d’accélérateur national de l’industrie du contenu culturel, intégrant et reliant les ressources de tous les acteurs, afin d’améliorer la visibilité de l’industrie taïwanaise du contenu culturel à travers le monde. La compétitivité du contenu étant un élément clé du développement durable de cette industrie, TAICCA s’efforcera de renforcer ses capacités dans les domaines de la narration, de l’intermédiation et de la réflexion commerciale, et de former davantage de professionnels dotés d’une vision interdisciplinaire et internationale. Parallèlement, TAICCA renforcera ses mécanismes de coopération avec des entités nationales et étrangères, afin de créer toujours plus de contenus narratifs attrayants pour le marché, par le biais de coproductions notamment.

À l’avenir, nous prévoyons de co-investir avec des entreprises nationales et étrangères, notamment dans les secteurs des télécommunications, de la technologie, de la finance et du contenu international, afin d’attirer davantage de capitaux privés. Parallèlement, nous promouvrons des contenus stars, nous nous appuierons sur des équipes de création et sur des œuvres, pour construire des “stars” capables d’améliorer la réputation internationale du T-Contenu. Dans le même temps, et dans l’objectif de former des alliances internationales, nous renforcerons notre capacité de coopération industrielle internationale, en nous appuyant sur des forces extérieures pour établir et approfondir des partenariats locaux, par le biais de co-investissements, de coproductions et de co-exploitations. Cela contribuera à ouvrir des voies et des marchés internationaux à l’industrie du T-Contenu, par le biais de canaux plus diversifiés, de sorte que le T-Contenu puisse atteindre un public mondial de plus en plus large.

Dans le domaine de la bande dessinée, nous prévoyons de collaborer l’an prochain avec la Corée, afin de promouvoir sur le sol taïwanais la formation de talents en webtoons et la production d’œuvres. Une œuvre coproduite par le Japon sera prochainement publiée en série. Nous sommes également en pourparlers dans le cadre d’un projet de coproduction avec la France, dans l’espoir de lancer une œuvre complète en plusieurs tomes susceptible d’impressionner les consommateurs de nos deux pays. L’expérience de la Corée, du Japon, de l’Europe et des États-Unis nous a montré que les histoires véhiculées par la bande dessinée ont un fort potentiel d’adaptation, que ce soit sous forme d’anime, de jeux ou de films en prise de vues réelles. Cette série de travaux de production et d’agrégation est l’un des objectifs que nous nous sommes fixés pour l’avenir.

Propos recueillis par Didier Pasamonik – Merci à Yun Inada

(par Didier Pasamonik - L’Agence BD)

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Taiwan Marché de la BD : Faits & chiffres
 
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7 Messages :
  • éternelle discussion au sujet de la B.D. asiatique dont je déplore le marché inéquitable ; nous prenons tout ce qu’ils produisent, ils n’achètent absolument rien ou, pas grand-chose. On ne peut pas parler d’échanges culturels mais de phénomène de mode dans lesquels s’engouffrent ceux qui ne pensent qu’à faire de l’argent.

    Répondre à ce message

    • Répondu le 21 mai à  07:06 :

      Et avec les Etats-Unis, vous trouviez ça équitable les échanges culturels depuis 1945 ? Ils en ont vus beaucoup des films français, les américains ?

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      • Répondu le 21 mai à  12:27 :

        Cher ami, amie, l’impérialisme américain me dérange tout autant que celui des asiatiques, donc nous sommes d’accord.

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        • Répondu le 21 mai à  19:05 :

          C’est l’impérialisme des gros sur les petits. Faudrait refaire le monde.

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        • Répondu par Gina Vanilla le 21 mai à  19:18 :

          Les Amis Ricains ont fait bossé Moebius sur le Silver Surfer (scénario fatigué de Lee, traduit dans (ASuivre), mais aussi sur les films Alien, Tron, Abyss et beaucoup d’autres ! Sans compter tous ceux à qui il a fourni de l’inspiration gratuite, sans être crédité ! Donc respect à nos amis dont nous connaissons et pouvons lire les livres (le langage US ressemble au français, à part les Fuck et Shit qui ne signifient rien en français). Hey, ils ont même traduit l’ami Lewis Trondheim en comics, hihihi !°)

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    • Répondu par Picard le 23 mai à  10:12 :

      Je ne suis pas sûr que traiter la BD asiatique comme un bloc homogène soit la meilleure analyse : autant on peut remarquer la "non-réciprocité" entre le marché français et le marché japonais, autant la production taïwanaise n’arrive en France que depuis peu et avec parcimonie.
      Je crois que nous ne recevons pas plus d’une dizaine d’ouvrages estampilés "Taïwan" par an en France... Et il faut aussi garder en tête que les Chinois essaient de s’implanter sur le marché français et que, contrairement à Taïwan, la Chine dispose de réseaux commerciaux, industriels et diplomatiques qui pourraient lui permettre de nous envoyer peut-être une centaine de titres par an.
      Enfin, il faut aussi savoir que Taïwan, pendant pas mal d’années, a "subi" l’importation en masse de titres japonais (pas toujours de façon officielle, mais c’est un autre débat), au risque de voir ses propres artistes empêchés de se faire publier. Je ne serais pas étonné de lire certains internautes taïwanais se plaindre à leur tour de la non-réciprocité Japon-Taïwan dans ce domaine-là...
      Et puis, au vu de la situation géopolitique actuelle, en lisant certains articles sur la politique internationale de Taïwan qui se cherche des alliés auprès de petits états, je ne sens pas ce pays et ses auteurs comme spécialement "impérialistes" (de là, à ce qu’ils se mettent à éditer en chinois tous les tomes de, par exemple, Michel Vaillant dans le courant de l’année...)

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