Joann Sfar ("Le Chat du rabbin") : « Qu’est-ce qu’on a le droit de faire dans une vie ? Ça c’est le sujet de ce livre-là ... »

13 novembre 2019 0 commentaire
  • « Quand tu as l’impression que les personnages racontent eux-mêmes l’histoire, il faut les laisser faire. » Nous avons rencontré Joann Sfar à l’occasion de la 9e vie du "Chat du Rabbin : "Reine de Shabbat". Nous avons discuté de liberté, de famille, d’identité culturelle, de dessin, d’histoire et des projets à venir. Attention spoilers !
Joann Sfar ("Le Chat du rabbin") : « Qu'est-ce qu'on a le droit de faire dans une vie ? Ça c'est le sujet de ce livre-là ... »
Le Chat du Rabbin T. 9 - La Reine de Shabbat - Ed. Dargaud

Dans ce dernier Chat du Rabbin : La Reine de Shabbat, Zlabya se révolte et cherche la définition du mot liberté. Du coup, cela donne envie de relire tous les albums depuis le début, car tout commence par le mensonge du chat. Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de parler de cette révolte ?

Joann Sfar : Je ne sais pas s’il est question de révolte, de sincérité, de liberté. Je me dis qu’il faut que dans la bande dessinée, même si ça a l’air d’être très familial de s’adresser à tous et tout, il faut toujours parler de sujets essentiels et bizarrement, parler d’un sujet essentiel, c’est parfois ne pas non plus tomber dans des sujets d’actualité. Le grand sujet d’actualité depuis plusieurs décennies est l’émancipation des femmes, leur manque de liberté...

Et moi, dès le début du Chat du Rabbin, je me suis dit Zlabya ce ne sera pas ça, ne serait-ce parce que je me souviens de la vie de ma grand-mère d’Algérie qui, malheureusement, n’était pas une femme libre. C’est une femme qui a été veuve très tôt et qui a dû élever toute seule ses cinq enfants avec toutes les limites de l’époque. J’ai un camarade qui, comme moi, a une famille maghrébine et qui m’a dit : « Nos grands-mères ont passé leur vie derrière une fenêtre ». Toute l’idée du Chat du Rabbin c’était une jeune femme qui s’inventait un imaginaire grâce à son chat parce que de toute façon elle va se marier, elle va faire des enfants et elle va avoir un mode de vie très traditionnel. Ça me paraissait plus malin de présenter les choses comme ça, plutôt que d’en faire une révolutionnaire que nos grands-mères n’étaient pas.

Et puis arrive le 9e album. Quand je n’ai pas envie d’en faire des Chat du Rabbin, je n’en fais pas. Entre le 5 et le 6 il s’est passé sept ans parce que je n’étais pas inspiré. La vie avançant, j’ai commencé Le Chat en étant comme l’animal. Celui qui était révolté par rapport à la religion parce que mon père était encore vivant. İl était très présent. Dès que je parlais de religion, il me téléphonait pour me donner son opinion. Mon père était super mais un peu un tyran et à ma première grande interview dans Télérama, il y a plus de vingt ans, j’ai eu le malheur de dire que je n’étais pas croyant. Mon père m’a téléphoné en disant qu’il avait eu la honte de sa vie à la synagogue de Nice et qu’il fallait que j’envoie absolument un démenti à Télérama pour dire au journal que j’étais croyant. J’étais tellement obéissant par rapport à mon père que j’ai écrit un démenti. Heureusement à Télérama, ils ont été très gentils, ils ne l’ont pas publié. Donc au début, pour moi, la seule révolte possible c’était la révolte d’une petite créature face à une autorité religieuse : le Chat face à son maître.

" Le Chat du Rabbin T.9 : La Reine de Shabbat " par Joann Sfar
© Dargaud

Là, arrivé à neuf volumes, je me suis dit que, finalement, il y a plein de choses qu’on n’a pas vues dans la vie de Zlabya. Dans la plupart des bandes dessinées classiques, les héros n’ont pas d’enfant, ne se marient pas. Astérix et Obélix vivent dans le même couple depuis cinquante ans. Je souhaite qu’ils soient homosexuels parce que sinon ils sont asexués, ce serait vraiment très triste.

Moi, je suis tombé dans le piège de faire des personnages qui se marient, qui font des enfants. Par conséquent, pour moi, la chose importante dans ce nouvel album du Chat c’est d’ouvrir une porte où je me dis : « - Tiens je vais me permettre de montrer Zlabya quand elle était petite fille », même si là je sais que c’est juste pendant deux pages, même si je sais qu’un jour je risque de consacrer tout un album à son enfance. Ce qui peut devenir vertigineux puisque j’ai la chance maintenant non seulement d’être papa, mais d’être papa d’enfants qui sont déjà majeurs. J’ai une fille de 19 ans et un fils de 16 ans. Je vais avoir un enfant dans l’année qui vient.

Je peux vraiment confronter mes souvenirs d’enfance avec des choses auxquelles je pense de mes enfants. Finalement, je peux me permettre, si ça me prend, de mettre en scène Zlabya quand elle était enfant ainsi que son fils. Je peux la dessiner en vieille dame si je veux. Donc ouvrir cette porte c’est ouvrir la porte de l’épopée familiale que je ne me suis pas vraiment permise jusqu’à maintenant. Là, je crois que je vais me l’autoriser.

"L’Art du Chat du rabbin"
© Dargaud

C’est le 9e album. Tout le monde dit « les chats ont neuf vies » ! Évidemment Zlabya répond : « - Et moi ? » En surface c’est une jeune femme qui a envie de prendre sa liberté et à certains égards, dans les années 1920, il existait des libertés qui n’existent plus aujourd’hui. C’est à dire qu’aujourd’hui on demande pour les minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses, sexuelles, une normalisation. C’est bien légitime. Les gens demandent à vivre normalement.

Dans les années 1920, il y avait un goût délicieux de la provocation. İl y a eu une parenthèse dorée entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale pendant laquelle toutes les élites, non seulement provocatrices, mais j’allais dire tous les mutants du monde entier se sont retrouvés ou en France ou en Algérie parce que tous les artistes faisaient des tournées en Algérie.

Par conséquent, je me suis raconté que si Zlabya devait rencontrer la liberté ou en avoir une vision, parce que finalement après, la pauvre, elle va se marier, elle ne le sait pas encore, je me suis dit qu’il faut qu’il y ait une chanteuse. On ne sait pas si elle est orientale, on ne sait pas si elle vient d’Égypte, on ne sait pas si elle vient du Liban, on ne sait pas.

" Le Chat du Rabbin T.9 : La Reine de Shabbat " par Joann Sfar
© Dargaud

Ce matin à la radio, Teresa Cremisi qui est égyptienne, qui a grandi en Égypte et qui après est allée en İtalie, a dit : « On se sentait français par la culture alors qu’on n’avait pas une goutte de sang français ». Moi je suis très attaché à cette vision que des étrangers et des émigrés ont de la France. Ils voient la France mieux qu’elle ne l’est, parce qu’ils ont grandi dans l’idée d’un espace culturel. Le sujet de l’album pour moi c’est Zlabya qui monte sur scène à la fin, qui y fait une chose artistique. Son père ne la reconnaît même pas. İl ne voit pas que sa fille est là.

Ça, c’est comme tous les gens qui ont la chance de se dire « je vais devenir écrivain »,« je vais devenir chanteur », je vais devenir ceci cela, comme ça mes parents vont comprendre. En fait, le secret, c’est que les parents ne comprennent jamais. C’est très bien comme cela, sinon on ne ferait rien. Pour moi, le sujet de l’album, c’est ça : c’est la liberté, si je suis optimiste ; et si je suis pessimiste, c’est l’illusion de la liberté.

Je prends des personnages qui sont toujours les mêmes, qui sont un peu ma petite troupe de théâtre et j’essaie des les confronter à des sujets qui m’émeuvent. Qu’est-ce qu’on a le droit de faire dans une vie ? Ça, c’est le sujet de ce livre-là.

Le Chat du Rabbin est une œuvre très personnelle et pourtant très universelle. On a l’impression que les personnages sont nos amis ou des gens que l’on connaît. Est-ce que les personnages sont inspirés des gens de votre famille, de vos amis, de votre entourage ?

Joann Sfar : Non. Elle ne ressemble pas à ça, ma famille. C’est ça qui est très drôle.

Les personnages comme Le Chat, Le Rabbin et d’autres semblent vous ressembler aussi…

Joann Sfar : Alors moi, oui. Si c’est moi, oui. Mon père ne ressemblait pas à ça. İl est né dans une famille très pauvre en Algérie, mais ensuite il est devenu avocat à succès à Nice. Il ressemblait à Don Draper dans Mad Men. İl avait des voitures italiennes, il en changeait tous les deux ans, il avait son yacht.

C’est l’idée que je me fais, je me suis inventé une petite famille traditionnelle parce que j’ai vu les films de Pagnol, parce que j’ai lu les romans d’Albert Cohen, je me suis dit que j’avais envie de me fabriquer une petite famille de personnages.

Peut-être que je me raconte que Zlabya c’est ma grand-mère, mais ma grand-mère est décédée à 97 ans. Quand je l’ai rencontrée, elle devait avoir 75 ans, donc je n’ai pas la moindre idée de ce que à quoi elle ressemblait à cette époque. En plus, c’étaient des Juifs des années 1920-1930, ils s’habillaient déjà à l’occidentale. Or, moi, je les habille consciemment comme ils s’habillaient autour des années 1900. İl y a un anachronisme très conscient dans Le Chat du Rabbin, parce que c’est plus amusant à dessiner tout simplement, et parce que j’avais envie de jouer avec l’orientalisme. L’orientalisme ce sont des images d’Orientaux faites par des Occidentaux, et moi j’avais envie d’utiliser l’imagerie orientaliste pour faire parler des Orientaux, c’est ça qui m’amusait. C’est une manière de s’approprier des images qui ont été fabriquées par des Occidentaux.

Maintenant, est-ce que Le rabbin me ressemble ? Oui, malheureusement oui, en vieillissant oui, ça ne me fait pas très plaisir, mais c’est comme ça. Pour Le Malka des Lions, j’essaie de dessiner Romain Gary mais en plus bronzé. Par contre Le Malka a existé, c’était un montreur de lion. İl chantait dans les synagogues et dans les mosquées et il était assez célèbre grâce à ses spectacles. Ma grand-mère disait que c’était notre grand oncle. Je ne sais pas du tout à quoi il ressemblait.

" Le Chat du Rabbin T.9 : La Reine de Shabbat " par Joann Sfar
© Dargaud

Le Malka fait penser aux conteurs qui se promenaient en Afrique, en Anatolie...

Joann Sfar : Oui, il a une fonction qui parfois est très douce, mais qui peut être explosive puisque, par définition, ce qu’il raconte ce n’est pas la parole religieuse, ni la parole familiale. C’est à dire que lui il peut changer d’avis au milieu d’une histoire, il peut s’adapter à son auditoire. C’est certainement une figure essentielle chez moi, c’est la figure de celui qui par la parole crée une cohésion sociale.

" - Rappelles-toi que c’est un soldat !". Le Blueberry de Sfar et Blain. (Ed. Dargaud)

Pourquoi j’aime bien Le Rabbin ? On ne sait même pas s’il est croyant ou non. Je dis souvent que c’est un garagiste de la foi, c’est à dire qu’il a une fonction sociale. İl est là quand il y a des enterrements, des mariages, la prière hebdomadaire et les gens se rassemblent autour de lui.

Le Malka a une autre fonction qui est comme la fonction du théâtre, plus romanesque, plus folle. J’aime bien ancrer mes personnages dans la vie de la cité. De la même manière, avec Christophe Blain nous allons sortir un album de Blueberry et la première chose qu’il m’a dite c’est : « - Rappelles toi que son métier, c’est soldat. » On a donc écrit l’histoire d’un soldat. ù

Là, pour moi, rabbin c’est un métier, conteur c’est un métier. Je me pose la question de savoir où ils dorment, comment ils mangent... Le seul qui finalement n’a pas de métier, c’est Le Chat.

Le sujet de la mort et l’aspiration à l’éternité revient souvent au cours des albums. Pourtant, en dehors de celui du perroquet et du soldat russe, aucun personnage ne meurt jamais. Seule la présence de la mère se sent tout au cours de l’œuvre. Le Malka des Lions raconte dans une de ses histoires qu’il meurt plusieurs fois par exemple. Quel est ce lien avec la mort et l’éternité ? Pourquoi cette constante ? Pourquoi aucun personnages ne meurt jamais finalement ?

Joann Sfar : C’est très vrai, c’est une constante dans mes histoires. Je mets en scène beaucoup de vampires qui sont éternels et j’ai un roman qui s’appelle L’Éternel. Le principe, c’est que j’ai une troupe de théâtre avec des personnages et je les fais revenir tout le temps, et des fois je mens, des fois on dit qu’il est mort et il va revenir dans l’album d’après.

C’est vrai que je n’aime pas montrer un personnage qui meurt. De la même manière que je n’aime pas un personnage qui fait l’amour. Sauf quand j’ai pu faire des bandes dessinées pornographiques. Quand j’ai fait Pascin, c’était vraiment pornographique. Mais dans Le Chat du Rabbin je ne vais pas montrer une scène sexuelle, et ce n’est pas par pudeur, car je ne suis pas pudique du tout. C’est Hugo Pratt qui avait dit ça sur Corto Maltese : « Corto Maltese c’est mon ami, il a sa vie privée, je ne rentre pas dans sa chambre à coucher. »

C’est toujours pareil : quand on me dit tu n’as jamais fais ça, dans l’album d’après je le fais. Par exemple on m’a dit : « - Mais tu n’as jamais emmené tes personnages au Proche-Orient. » Pourquoi je ne parle jamais du Proche-Orient ? Parce que dès que tu parles de ce sujet, tous les gens les plus cons du monde prennent un micro. Qu’ils soient dans un camp ou dans l’autre, ils ont tellement envie de se disputer qu’ils n’ont pas envie d’entendre une histoire humaine. C’est vrai que c’est un sujet que j’ai assez consciemment évité, et je me suis dit : « - Allez, le prochain album on va envoyer les personnages au Proche-Orient ! »

À un moment, je vais les montrer vieux, je vais montrer certains des personnages de cette famille dans les années 1970, c’est à dire beaucoup plus tard. Et on va voir dans l’image que certains personnages manquent, on va voir évidemment que certains sont morts, mais je ne vais pas montrer leur mort. Je n’ai pas envie de voir Zlabya en train de mourir par exemple.

Les histoires du Chat du Rabbin semblent ne jamais avoir de fin, elles suivent non pas l’actualité mais l’actualité de notre vie en général. Personnellement, j’aimerais bien les retrouver à nouveau et voir comment ils vont dans quelques années…

Joann Sfar : C’est exactement ça. Moi, quand je retrouve les romanciers que j’aime ou les cinéastes que j’aime, je me demande « - Tiens, comment il va ? » Par exemple avec Jim Jarmusch, que j’adore, mais qui n’a pas réussi tous ses films et ce n’est pas un scoop de dire ça, je me dis souvent : « - Tiens, comment il va Jim Jarmusch ? » Pour Tarantino c’est pareil, tu as l’impression que c’est presque les mêmes personnages d’un film à l’autre mais tu es content de les retrouver. Par conséquent, je ne vais pas tuer des personnages pour faire du chagrin à tout le monde. Ça ne m’intéresse pas.

Par contre, ils peuvent vivre des choses cruelles. J’ai fait des études de philo mais je ne suis pas un auteur-philosophe. Par contre, je suis un auteur émotionnel. C’est à dire que si une chose me fait du chagrin, si une chose me blesse, ou si une chose me fait rire, je vais en faire un livre. Peut-être pas dessus directement, mais qui y fait penser un peu. Parfois, quand il y a vraiment du chagrin, j’ai envie qu’on le sente. İl y a un petit théâtre dans Le Chat du Rabbin qui est un peu fragile, il faut que je fasse attention à ce que je leur fais faire. İls aiment bien que Le Chat soit un peu vache, ils n’aiment pas que Le Chat soit franchement méchant. Mais parfois il l’est, parfois il fait les choses malgré moi. De toute façon à chaque fois que tu as l’impression que c’est toi qui écrit, c’est loupé. Quand tu as l’impression que les personnages racontent eux-mêmes l’histoire, il faut les laisser faire.

" Le Chat du Rabbin T.9 : La Reine de Shabbat " par Joann Sfar
© Dargaud

Le thème de la peur de l’abandon revient plusieurs fois. Pourquoi ?

Joann Sfar : C’est parce que je suis très méditerranéen, et le corollaire de ça c’est le petit théâtre où le personnage annonce qu’il s’en va pour toujours et en fait, il part pour une journée. Ça revient toujours, je ne sais plus dans quel album, un moment Le Chat dit : « - Si c’est ça, je te quitte », il veut quitter Zlabya. Finalement, il part pour une journée et pas plus. Ça revient souvent chez moi. J’aime bien dessiner mes personnages tous ensemble, tous dans le même endroit. Quand il y en a un qui s’en va c’est une tragédie.

J’ai été élevé comme ça. À chaque fois que je devais faire un voyage de deux jours, ma grand-mère envoyait de l’eau sur le palier. Elle mettait une date avec des bénédictions dans ma voiture pour qu’il ne m’arrive pas malheur. C’est la peur d’être séparé. Quand mes grands-parents sont devenus vieux, et mon père aussi, à chaque fois que j’allais les voir pour manger chez eux et qu’on devait se dire au revoir ce n’était pas un « Au revoir » qui prenait deux minutes. C’était un « Au revoir » qui durait dix minutes, avec des embrassades, suivi des « coucous » par la fenêtre et dès qu’on ne se voyait plus, on pleurait.

J’ai été élevé avec l’idée que quand on ne se voit pas pendant deux jours, c’est une tragédie. Mais là où il y a un vrai fossé culturel, entre certains de mes interviewers ou certains de mon public et moi même, c’est que je suis beaucoup plus oriental qu’ils ne le croient. Du coup, je réagis très bizarrement face à certaines choses. Par exemple un auteur français, je dis français, mais je suis français, mais un auteur on va dire bien élevé, tu lui dis : « - Votre livre est formidable ! », il va répondre : « - Non, vous savez, j’ai fait ce que j’ai pu. » Alors que moi tu me dis « - Votre livre est formidable », je réponds : « - Vous avez raison, merci, enfin vous avez compris ! » Mais ça ne veut pas dire que je suis plus sûr de moi. Ça veut dire que ma grand-mère quand je lui disais qu’elle était belle, ce n’était pas assez, il fallait lui dire qu’elle était la plus belle. Sa cuisine, il ne fallait pas juste dire que c’était bien, il fallait dire qu’on n’avait jamais mangé quelque chose de pareil. J’ai été élevé comme ça. J’ai besoin d’en faire des caisses.

Êtes-vous allé en Algérie sur les traces de votre famille ?

Joann Sfar : Non, toute ma famille maghrébine est partie à Nice et à Paris et il n’est resté personne en Algérie. İl y a eu plusieurs rendez-vous manqués avec l’Algérie, j’ai eu plusieurs occasions d’y aller et je ne l’ai pas fait. C’est un manque qu’il va falloir combler bientôt. Mais la réalité, c’est que ce judaïsme maghrébin est en voie de disparition. C’est à dire qu’il y a beaucoup de Juifs en France qui sont d’origine maghrébine. İl y avait quelque chose de très particulier dans la tradition juive maghrébine : une fascination pour la France. İl y a une habitude de vivre au confluent de toutes sortes de cultures dont l’habitude de subir beaucoup de choses et de les prendre avec une certaine philosophie. C’est quelque chose aujourd’hui qui existe de moins en moins.

Même la cuisine juive du Maghreb est en train de disparaître parce qu’il se développe une cuisine très méditerranéenne, à la fois israélienne, libanaise, égyptienne, comme une espèce de meltingpot culinaire. Fatalement la cuisine que faisaient les Juifs du Maghreb va exister de moins en moins. C’est marrant, quand j’ai commencé à faire des recherches là-dessus, bizarrement, il y avait beaucoup de littérature sur les Juifs du Maroc – Je parle de littérature universitaire – et très peu sur les Juifs d’Algérie. Tout ce que je sais sur les rabbins d’Algérie, je l’ai appris par des rabbins que j’ai rencontrés pour de vrai, et ensuite j’ai adapté des choses écrites sur les rabbins du Maroc.

Par exemple dans les écrits d’ Haïm Zafrani qui est un universitaire marocain qui a beaucoup écrit là dessus, il n’y a pas grand chose sur les Juifs d’Algérie. Dans le prochain album, je vais parler du Proche-Orient et ce sera une situation assez atypique. Dès que ça allait mal pour eux au Maroc, les Juifs du Maroc sont tous partis directement au Proche-Orient. C’était une évidence pour eux. Alors que pour les Juifs d’Algérie ça ne l’était pas du tout. Pour les Juifs d’Algérie, la Terre Promise, c’était la France. Pour mille raisons, parce qu’il y a eu l’Alliance israélite qui a créé beaucoup d’écoles francophones, etc. C’est donc une situation très atypique et très intéressante. Donc, je ne cherche pas ma famille, je la connais, il y en a une partie à Nice et en Israël. Je n’ai plus de famille en Algérie ; pour autant, j’ai une vraie curiosité pour l’Algérie.

" Le Chat du Rabbin T.9 : La Reine de Shabbat " par Joann Sfar
© Dargaud

Comment avez vous appris à dessiner ?

Joann Sfar : Très classiquement, avec une école municipale à Nice qui s’appelait la Villa Thiole. İl y avait des vieilles dames et moi, et on faisait des peintures, des aquarelles, des terres glaises. Ensuite, j’ai eu la chance d’aller aux Beaux-Arts de Paris, au département de morphologie, avec trois professeurs extraordinaires Jean-François Debord, Philippe Comar et François Fontaine, qui m’ont appris à dessiner le corps humains, les animaux, les arbres les vêtements, les chaises, les pistolets, et tout ça.

Ensuite, avant la fin de mes études aux Beaux-Arts, j’ai intégré les ateliers de dessinateurs de bande dessinée, dans lequel il y avait Émile Bravo, Lewis Trondheim, David B., Jean-Christophe Menu, plein de très très grands dessinateurs. Je suis arrivé en même temps que Christophe Blain et pratiquement en même temps qu’ Emmanuel Guibert. Par conséquent, on a appris à dessiner ensemble tous les trois. On savait peut être déjà un peu dessiner, mais voir d’autres dessinateurs déjà professionnels prendre parfois les contrats dont ils ne voulaient pas, des petits contrats d’illustrations ou autres, c’est la façon dont j’ai appris.

Là, je le vois avec mes étudiants – j’entre dans ma quatrième années d’enseignement : au début j’avais plein d’idées très préconçues sur ce que ça devait être. Cependant, quand je leur donne des devoirs à faire, ils ne les font pas. Mais ce que j’ai remarqué, c’est que dès qu’ils ont de vraies commandes qui ont l’air un peu professionnelles, là ils les font. Ils font depuis un an un dessin par semaine pour France Culture, ils font un dessin par semaine pour Les Échos, ils ont des projets de fanzines ou de publications à eux, et ça les motive vraiment. Je m’aperçois que quand on essaie de travailler d’après leurs propre travaux, là on obtient quelque chose de très constructif.

Enfin, pour apprendre à dessiner, il faut dessiner toute la journée. Si on n’aime pas passer huit heures par jour à dessiner, il faut faire un autre métier parce qu’on va être malheureux. Mais après, si on aime ça, alors là, c’est formidable.

" Hawaï " Par Joann Sfar
© Gallimard

Comment utilise-t-on la morphologie et l’anatomie dans le dessin ?

Joann Sfar : Par l’extérieur et par l’intérieur, et dans les deux cas, c’est très difficile. Par l’intérieur, c’est quand on n’a pas son modèle devant soi. Alors on va construire une architecture : le squelette, les os, les muscles, les tendons et la forme par dessus, comme si on bâtissait une maison. Par l’extérieur, si on regarde quelqu’un d’après nature, ou si on a une photographie, on voit la forme générale, et ensuite on va mettre dedans des muscles, des os, des tendons... Mais en fait c’est la même chose : soit tu construis de l’extérieur, tu te dis « - Tiens c’est cette forme-là, c’est le bras » etc..., soit tu construis de l’intérieur, tu commences par faire le squelette. Mais fatalement il y a un moment où tu vas être obligé de mettre du squelette.

C’est pourquoi il y a une chose que l’on travaille beaucoup avec mes étudiants : c’est le travail d’après photo. C’est tout à fait permis de dessiner d’après photo, mais c’est beaucoup plus dur que de dessiner d’après nature ou d’imagination. Quand on dessine d’après nature, on va forcément faire un dessin intéressant puisqu’on va poursuivre le chemin de l’œil de l’artiste. Quand on travaille d’imagination, c’est aussi formidable, parce qu’il y a une construction qui est abstraite.

Quand on dessine d’après photo, si on ne sait pas ce qu’on dessine, cela va être forcément moche. Parce qu’on va se dire : « - Là, il y a une ombre, là, il y a un truc brillant, etc. », et on ne va pas savoir ce qu’on est train de faire. Si on sait ce qu’on fait, on voit la photographie et on voit que là il y a tel os, là il y a tel muscle,... On sait ce qu’on voit. Hier, la machine à laver était en panne chez moi : j’ai pu la réparer parce que je connaissais la place du bouchon de vidange, c’est aussi bête que ça. Si tu dessines une photo, tu peux la faire correctement si tu sais ce qu’il y a dedans. Voilà, on dessine en observant, en imaginant et on fait des allers-retours entre les deux constamment. Et on loupe. Et quand on loupe, on jette. İl faut garder ses dessins moches, c’est pour ça que je suggère aux jeunes gens de travailler dans des carnets parce que comme ça, ils ont toujours leurs horribles dessins face à eux et ça permet de progresser.

Quels sont les auteurs que vous conseilleriez aux jeunes dessinateurs qui veulent apprendre à dessiner ?

Joann Sfar : İl y a un truc super pour les gens qui ne savent pas dessiner du tout et qui ont besoin de se débloquer, c’est un livre extraordinaire qui s’appelle Dessiner grâce au cerveau droit (Betty Edwards, Editions Mardaga). Je pense que ça n’a rien avoir avec le cerveau droit et toute les études sur le cerveau, mais le bouquin est formidable. Le bouquin te propose un stage de trois jours, tout seul avec toi même, pendant lesquels tu fais des tas de trucs qui vont débloquer ton cerveau de dessin.

Le cerveau qui dessine ce n’est pas le même que le cerveau qui parle ou le cerveau qui nomme les choses. Ils vont te faire prendre une photo, ils vont te la faire mettre à l’envers et ils vont te faire faire le dessin à l’envers. Et là, tu vas t’apercevoir que c’est beaucoup mieux dessiné que quand tu le fais droit. Par exemple, quand les gens apprennent à dessiner, ils vont réussir parfois très bien les mains, les pieds, le corps et ils vont louper le visage parce qu’ils y mettent trop d’émotion. C’est un bon exercice !

Pour les bandes dessinées, il y a une méthode par Dave Gibbons, le dessinateur des Watchmen qui est extraordinaire, et Tim Pilcher : Comics : les secrets d’un maitre, Eyrolles). Et puis, il y a les livres de Will Eisner : Clés de la Bande Dessinée (Delcourt). Sur la bande dessinée, ce sont les meilleurs possibles.

" Hawaï " Par Joann Sfar
© Gallimard

Comment raconter une histoire ? Comment mener l’intrigue, garder le lecteur en éveil, attirer le lecteur ?

Joann Sfar : « Attirer le lecteur », ça on ne sait pas. Je mets autant d’énergie sur toutes mes bandes dessinées, et je crois que Le Chat du Rabbin s’est vendu à deux millions d’exemplaires dans le monde alors que j’ai d’autres bandes dessinées qui se vendent à 4000 exemplaires et honnêtement, j’y mets la même énergie. İl y a un truc tout bête, mais ça les étudiants ne veulent pas l’entendre : si tu es en train d’écrire un livre que toi tu n’achèterais pas, arrête tout de suite. Il ne faut pas essayer de plaire aux gens, il faut faire un livre qu’on serait capable d’acheter soi-même.

Ensuite, moi j’ai un autre petit truc : il faut écrire pour des gens qui n’ont pas l’habitude de lire des bandes dessinées, il ne faut pas écrire pour des spécialistes. Moi, quand les gens me disent : « - Tiens toi qui t’y connais, qu’est ce que tu en penses ? », ils pensent que je moque d’eux quand le leur réponds : « - Fais le plutôt lire à ta grand-mère. » La plupart des livres qui ont beaucoup de succès, ça veut dire que tout le monde est capable de les lire, ça ne veut pas dire que ces livres sont simples, que leur lecture est simple. Ça, c’est important.

J’ai un autre petit truc : le livre a beau faire 200 pages, il faut que chaque page soit intéressante. Intéressante, ça ne veut pas dire qu’il y a forcément une bagarre ou une blague, mais j’aime bien traiter chaque page comme si c’était une histoire indépendante. Visuellement et narrativement, est-ce que cette page a une petite cohérence ?

Après, on a le droit de louper des livres. Ce n’est pas grave. J’ai toujours tendance à penser que si un livre ne se vend pas, ce n’est pas très grave. Ce qui serait grave, c’est qu’on n’arrive pas à en faire d’autres. J’ai la chance qu’on me permette d’en faire d’autres. Un livre loupé, c’est un livre dont l’auteur n’aime pas le contenu quand il le ré-ouvre, quand il se dit « - Tiens, ce n’est pas ça que je voulais faire. » Alors ça c’est vraiment très triste. Il faut faire attention. Je n’ai pas de méthode magique. Si j’en avais une, je ne ferais que des best-sellers. Mais ce n’est pas le cas.

Vous avez un nouveau carnet de dessins qui sort chez Gallimard ces jours-ci...

Joann Sfar : Oui, un carnet qui s’appelle Hawaï et qui raconte un voyage que j’ai effectué là-bas. C’est Arte qui a fait un reportage sur Hawaï et sur les ukulélés. J’étais là-bas donc j’étais filmé et j’en ai profité pour remplir tout un carnet. İl y a des cowboys, des danseuses, des chanteuses, ma fiancée qui manque de se faire agresser par des bikers. C’est vraiment ce qu’on appelle une aventure. Et il y a 400 pages d’aventures absurdes à Hawaï. C’est tout en aquarelle, c’est dessiné très différemment du Chat.

" Hawaï " Par Joann Sfar
© Gallimard

Propos recueillis par Zeynep Su.

(par Zeynep Su)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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