Joël Alessandra : « "Errance" est un album-plaisir, car j’ai testé de nouvelles choses durant sa réalisation. »

28 mai 2014 0 commentaire
  • Après l'adaptation du roman d'Amin Maalouf, "Le Périple de Baldassare", Joël Alessandra s'est glissé dans les pas d'Henry de Monfreid dans ce nouvel album intitulé "Errance en mer Rouge". Un livre envoûtant, qui vient d'être primé au festival BD de Nîmes.
Joël Alessandra : « "Errance" est un album-plaisir, car j'ai testé de nouvelles choses durant sa réalisation. »
Joël Alessandra lors de la préparation d’une expo pour son galerie bruxellois Paris-Bruxelles

D’où vous vient ce projet ?

Joël Allessandra : La Corne de l’Afrique est une région du monde que je connais particulièrement bien. J’ai travaillé quelques années au collège Arthur Rimbaud de Djibouti, c’est un petit pays situé entre la Somalie et l’Éthiopie. Je me rends régulièrement en Afrique de l’Est, que ce soit dans les pays précités ou au Kenya. Dans les années 1990, j’ai connu une personne qui est devenu un très bon ami. C’est le héros de ma BD. En fait, je n’ai rien inventé, je n’ai fait que romancer son vécu. Mon ami vit toujours à Djibouti, il y a épousé une Somali et ont eu des enfants. D’ailleurs, il a monté toute une série d’entreprises dont une boîte de sécurité, chose que j’aborde dans le livre.

L’idée était donc de prendre mon pote comme modèle car j’estime qu’il représente bien le Henry de Monfreid moderne, pour ceux qui l’ont lu. Il s’habille en fouta, une sorte de pagne djiboutien, et broute le kat, une drogue locale très consommée à Djibouti. Il fait du commerce avec le Yemen, etc. Je voulais aussi parler de cette région de l’Afrique et de tout ce qui s’y passe aujourd’hui.

Graphiquement, vous avez réalisé un patchwork entre dessins et photos d’archives. Pourquoi ?

C’était d’abord pour me faire plaisir. Errance est un “album-plaisir”, car je voulais changer ma méthode de travail par rapport à ma précédente série Le Périple de Baldassare[publié chez le même éditeur. NDLR]. Je voulais sortir du gaufrier classique de la BD, car les paysages que je présente dans ce livre sont des paysages vastes et presque sauvages.

L’idée étant de retranscrire au mieux tout ce que j’ai vu en Afrique de l’Est. Je souhaitais aussi utiliser la documentation-photo que j’ai accumulée toutes ces années, ainsi que les croquis et les aquarelles que j’ai faits sur place. En fait, je voulais donner de la fraîcheur et une vraie spontanéité graphique à ce livre. Mais toutes ces techniques servent le récit car mon personnage est un enseignant en art plastique.

Vous avez décrit une situation où l’on voit votre personnage enseigner dans un lycée français à des étudiants blasés. Plus loin, il va dans un refuge d’orphelins pour leur apprendre à dessiner, et l’on voit les pauvres petits enfants être heureux. C’est un peu cliché comme séquence...

Je vais remettre les choses en perspective. J’ai enseigné un peu partout, en Afrique de l’Est, en Afrique centrale et de l’Ouest. Je reviens d’un voyage en Indonésie où je suis resté quatre mois. J’ai été en Chine aussi et, à chaque fois, j’ai fait des interventions comme le héros du livre, dans les lycées français et dans les écoles locales. La dernière fois que j’ai été à Djibouti, j’ai été en brousse et ce que j’ai vraiment constaté c’est que les enfants français sont généralement des fils et filles d’expatriés. Et c’est vrai que ceux que j’ai rencontré étaient un peu blasés. Ils ont tout ce qu’ils veulent : ils font de la plongée, ils vont à la mer, etc. Alors que lorsque je vais dans des écoles “locales” ou dans un village paumé et qu’il n’y a pas ou peu d’électricité, et bien il y avait une vraie joie, une vraie lumière dans les yeux de ces gamins lorsque je leur enseigne le dessin. Parce qu’ils n’ont rien d’autre. C’est un petit moment de bonheur qu’on leur apporte et même si je ne parle pas leur langue, je réalise que le dessin est un vrai passeport pour communiquer avec ces enfants.

Les photos que j’ai mises dans le livre ont été prises en fait à Addis-Abeba. Mais, pour mon histoire, je les ai situées à Djibouti. J’y ai vécu un grand moment de solitude car ces enfants sont orphelins et la plupart d’entre eux ne seront pas adoptés... Ça m’a arraché le cœur, car ils ont peu de perspectives d’avenir.

Quelques travaux préparatoires pour l’album "Errance"

Vous parlez aussi de la piraterie dans cet album.

Effectivement, c’est un sujet que je voulais aborder. Je suis parti pour la première fois à Djibouti au début des années 1990, lorsque Siyaad Barre, l’ancien président de la Somalie avait été destitué et que les premiers groupes armés sont apparus en Somalie.

C’est un phénomène que je suis depuis le début et que j’avais envie de dénoncer. Vous avez certainement en tête l’affaire du Ponant en avril 2008 ou de celle de Marie Dedieu, cette retraitée française, handicapée, qui fut enlevée pour de l’argent au Kenya il y a trois ans et qui décéda durant sa captivité. Cette affaire fut d’autant plus ignoble que les pirates tentèrent de restituer sa dépouille contre de l’argent. Je voulais donc remettre en perspective ce phénomène de piraterie que l’on retrouve dans ce pays et dont les touristes et étrangers sont les principales victimes.

À la base, les pirates sont des pêcheurs qui ont été spoliés de leurs possessions suite à la chute de Siyaad Barre, événement qui a transformé la Somalie en zone de non-droit, sans gouvernement, quadrillé par des chefs de clans armés jusqu’aux dents. Et surtout, la Somalie est devenue un pays dont les eaux internationales sont libres d’accès pour les Occidentaux. Ceux-ci viennent pêcher tous les poissons qu’ils y trouvent, c’est une véritable razzia ! Ils y ont aussi déversé tous leurs déchets dont des déchets nucléaires, transformant le Golfe d’Aden et l’Océan Indien en véritable dépotoir à ciel ouvert.

La conséquence est que les pêcheurs somaliens se sont retrouvés encore plus démunis et se sont alors organisés, grâce à l’aide des réseaux mafieux locaux et situés au Kenya, en pirates. Ils sont à la fois des victimes et des bourreaux.

Expliquez nous le litre "Errance en mer Rouge".

J’avais conçu une quarantaine de titres pour cet album. Au début, j’ai voulu le nommer "Abdallahi", surnom donné par les Djiboutiens à Henry de Monfreid et qui signifie “l’esclave du vivant”. Finalement, c’est mon épouse qui a trouvé le titre définitif de cette BD et je tiens à lui rendre hommage.

Combien de temps avez-vous mis pour réaliser cette album ?

J’ai mis quatre mois pour le faire ,mais il faut dire que j’avais déjà réalisé pas mal de travaux en amont. Et puis, j’ai été vraiment happé par cette histoire car elle me tenait énormément à cœur.

Hormis vos voyages, où puisez-vous votre inspiration ?

Je suis un grand lecteur de BD et un boulimique de lecture. Je suis un grand admirateur de Jacques Ferrandez car c’est un immense auteur et une personne adorable. Sinon, il y a Hugo Pratt. Un modèle, d’autant plus qu’il a grandi à Addis-Abeba. C’est une référence pour moi, car je me suis beaucoup inspiré de sa narration, de la manière dont il pose le récit. C’est lent, contemplatif et on prend le temps d’entrer dans l’histoire. Enfin, il y a Jean-Pierre Gibrat et Hippolyte pour, notamment, leur travail sur l’aquarelle.

Quels sont vos prochains projets ?

Je prévois une BD de trente pages pour la Revue XXI pour son édition de l’été 2014. Dans cette histoire, je reste sur le continent africain mais cette fois-ci en Algérie. Il s’agit d’un récit intimiste, car je parle de ma famille et du rôle qu’elle a joué dans la société algérienne. Je suis donc parti sur place et j’ai enquêté sur mes grands parents. J’ai découvert qu’ils étaient en fait totalement intégrés à la vie là bas, qu’ils parlaient couramment arabe et que l’Algérie était leur pays.

Au niveau technique, j’ai procédé de la même façon : une part de dessin que j’ai complétésavec des photos d’archive. Il y aura aussi beaucoup de dessins à l’aquarelle, des croquis et des interviews.

Sinon, je prévois aussi de sortir un pavé de deux cents pages consacrées à Gustave Eiffel, l’architecte de la fameuse tour parisienne mais pas que ça, car je lève le voile sur ses autres réalisations telles que la Statue de la liberté, mais aussi les viaducs et les ponts qu’il a conçus. Il a aussi travaillé sur le Canal de Panama. Eiffel était un personnage assez complexe et je tenterai de mettre en évidence sa personnalité.

Le scénariste de ce livre est Eddy Simon et cela paraîtra chez Casterman au mois d’octobre prochain.

(par Christian MISSIA DIO)

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Le site de Joël Alessandra

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