Joris Chamblain (scénariste) : « Pour moi, la BD jeunesse, ce n’est pas la BD du pauvre, ce n’est pas un sous-genre... »

25 février 2019 0 commentaire
  • "Les Carnets de Cerise", "Enola", "Sorcières Sorcières", "Yakari"... Joris Chamblain est un habitué des best-sellers jeunesse et ses albums sont traduits dans de nombreux pays. Nous avons pu le rencontrer lors du FIBD d'Angoulême pour parler notamment d' "Enola" dont le cinquième tome est disponible en librairie depuis vendredi dernier !

Vous êtes récemment devenu père, cela change-t-il quelque chose quand on est auteur jeunesse ?

Oui, j’apprends une nouvelle catégorie d’âge. J’avais déjà travaillé avec des enfants de 5 à 18 ans, mais tout ce qui vient avant je ne l’avais jamais travaillé (rires). Il n’y a pas réelle incidence, si ce n’est mon rythme de travail. Les échanges et les réactions commencent à se développer entre nous et, plus tard, quand il aura acquis le langage et que l’on pourra inventer des histoires ensemble, il y aura une véritable influence sur mon travail. Il pourra me montrer des choses que je n’ai pas vues et je vais m’adapter à son point de vue.

Pourquoi la jeunesse, d’ailleurs ?

Parce que c’est trop cool ! J’ai travaillé pendant neuf ans avec des enfants, je vais à Disneyland, j’achète des Lego et j’aime raconter des histoires aux enfants. J’aime les aider à grandir et grandir avec eux, j’aime apprendre aussi. C’est là où je m’éclate le plus, c’est le plus naturel pour moi, parce qu’il y a cette notion d’apprendre avec eux, que je ne retrouve pas dans la BD adulte. J’en ai écrite, mais ce n’est pas sorti car je ne les présente pas. Je n’arrive pas à me dire « - Tiens, après cet album-là, oui j’ai grandi  » alors qu’avec un album jeunesse, c’est le cas. Il faut aussi oser se mettre au service des enfants. Pas avec un côté « je suis l’adulte, c’est à l’enfant de suivre... » Eh bien non ! Mettez un genou à terre et soyez à leur service pour raconter une belle histoire !

Joris Chamblain (scénariste) : « Pour moi, la BD jeunesse, ce n'est pas la BD du pauvre, ce n'est pas un sous-genre... »
"Les Carnets de Cerise", le premier "hit" de Joris Chamblain, dessiné par Aurélie Neyret.
© Soleil Productions

Ce n’est donc pas plus dur de faire de la BD jeunesse, comme on l’entend parfois ?

Quand on fait de la BD pour enfants, on a déjà la responsabilité de ce que l’on transmet. Parce que l’enfant, il a confiance quand il achète une BD, il faut donc que soit bienveillant et adapté. C’est super-dur car, si le rythme est un peu mauvais ou qu’il ne comprend pas un enchaînement de cases, il referme l’album et puis s’en va. Un enfant-lecteur déçu, c’est un enfant-lecteur perdu, donc on a tout intérêt à être très rigoureux dans le flux de lecture, dans la lisibilité des cases, dans la compréhension des évènements. Alors que l’on peut se permettre plus de largesses dans la BD pour adultes. On est face à un public déjà formé au langage narratif, alors que l’enfant le découvre.

Les enfants ne sont pas trop durs dans leurs critiques ?

Non, car la critique, c’est vraiment un truc d’adulte. Quand je n’aime pas un bouquin, je le revends, je le fous dans une boîte à livres, je m’en débarrasse... Mais il y a des gens qui prennent le temps d’aller sur un forum, d’aller sur un site et de dire « - Ce bouquin c’est vraiment de la merde, j’ai pas aimé... » Je ne comprends pas la démarche, en fait. Ce ne sont pas des critiques, ce sont des ressentis, et je ne comprends pas la nécessité de les partager, surtout si ce n’est pas constructif. J’en ai eu forcément, sur le dernier volume des Carnets de Cerise. J’ai eu beaucoup de retours qui disaient qu’il y avait trop de pages de carnets, pas assez de Cerise, ce n’est pas comme les autres… Bah non, mais c’était prévu comme ça et, dans la saga Cerise veut devenir romancière, et dans celui-là elle écrit une histoire... On me l’a reproché, on ne peut pas plaire à tout le monde !

"Enola", le nouveau succès de l’auteur, avec Lucile Thibaudier au dessin.
© Éditions de la Gouttière

Tous les gamins qui me disent, « -J’ai fait une enquête ; maintenant, j’écris des journaux ; je veux inventer des histoires... » . Je reçois des courriers toutes les semaines, et cette démarche-là me touche énormément. Imagine : tu es un enfant, tu lis un bouquin, tu aimes tellement un livre que tu fais la démarche de chercher l’adresse de l’auteur ou de l’éditeur, et tu écris ou tu dessines quelque chose, puis tu le postes... Cette démarche est extraordinaire ! Je me dis que je le gamin a pris le temps de faire tout ça. Généralement, je réponds avec des petits cadeaux en plus, parce que j’ai envie de saluer ça. C’est génial en salon d’avoir une file de gosses qui tiennent mon bouquin ! C’est mieux que « je pourrais avoir l’héroïne à poil ». Je l’ai déjà eu vraiment, c’est supe- glauque et j’ai envoyé le type se faire balader ! Heureusement, cela ne m’est arrivé qu’une fois.

On ne vous verra donc jamais faire de la bande dessinée adulte ?

Ce n’est pas une ambition, ce n’est pas un fantasme. Je m’éclate vraiment en jeunesse, il y a encore beaucoup de choses à raconter pour les enfants. J’en ferai certainement, mais ça va se faire tout seul, je ne cherche pas à aller vers cela. Déjà « Journal d’un enfant de lune », c’était un album un peu plus ado. J’ai des projets qui vont se faire pour les plus grands. Pour moi, la BD jeunesse, ce n’est pas la BD du pauvre, ce n’est pas un sous-genre : je forme les lecteurs qui seront plus tard adultes après tout ! C’est donc important. On verra ce qui se présente, faut que je grandisse aussi... Je suis un bébé dans la BD après tout !

"Journal d’un enfant de Lune", l’oeuvre la moins jeunesse de l’auteur.
© Kennes

Vous êtes finalement un grand enfant qui écrit pour lui-même ?

Mais complètement ! L’écriture c’est une thérapie. Si j’écris, c’est pour me soulager de mes émotions, de certaines peurs. J’écris pour apprendre aussi. En ce moment, je scénariste une bande dessinée sur le Louvre et j’apprends un tas de choses que je n’avais jamais vues avant parce que cela me faisait bailler, mais là je me passionne pour ça ! J’essaie d’écrire de la façon la plus juste et honnête pour que, derrière, des gens puissent me dire « ça m’a fait vibrer aussi ».

Comment travaillez-vous ?

Cela comment en solitaire à la maison, la déco de mes murs ce sont des planches originales de mes bouquins pour me mettre dans l’ambiance, cela me motive beaucoup. J’ai besoin de silence, et après c’est compliqué. Il y a une phase contemplative, où je peux regarder le plafond pendant six mois et jouer aux cartes sur mon ordinateur, ce qui avait le don d’agacer ma femme au début, mais ensuite elle a compris que je travaillais intérieurement. Je démarre d’une envie, puis je réfléchis et je développe un premier synopsis, et à la fin du premier jet, je comprends vraiment ce que je voulais raconter et je réécris tout. Ensuite, il faut structurer le récit, le découpage des planches… Pour le travail avec le dessinateur, cela se traduit par une conversation ; il ne participe pas particulièrement à l’histoire car j’aime surprendre....

À chaque aventure, la jeune vétérinaire doit venir en aide à des créatures extraordinaires, ici le Yéti des neiges !
© Éditions de la Gouttière

Comment choisissez-vous les créatures d’Enola ?

J’avais lu des articles, il y a quelques années, qui expliquaient que de moins en moins de personnes cherchaient le yéti dans l’Himalaya ou allaient voir le monstre du Loch Ness, parce que c’est un peu passé de mode... Je me suis dit qu’il avait tout un bestiaire d’animaux fantastiques que les enfants ne connaissent pas forcément, même si Harry Potter en a remis pas mal au goût du jour, et j’avais envie d’y ajouter ma touche, à ce bestiaire.

Je les choisis un peu au hasard, mais en essayant d’alterner entre ciel, terre et mer. Mais il y a aussi la rime : tous les titres sont en rimes, donc si ça ne vient pas je ne fais pas (rires). Ça commence souvent par la rime et après je cherche une histoire. Mais les choses évoluent : dans le prochain tome, on parle de l’animal exploité dans un cirque. Je pense qu’Enola me guide vers ça, car elle a un caractère bien trempé. Pourquoi ne pas parler des animaux en batterie un jour ? La poule aux œufs d’or, ça pourrait être très drôle et très engagé. C’est par exemple chouette de voir des éléphants faire des acrobaties dans un cirque, mais il se passe quoi après ? Je ne suis pas là pour donner des leçons mais pour soulever des questions, pour faire réfléchir. Le lecteur en tirera ce qu’il veut. Il n’y a pas de mauvais sujet.

Pourquoi ne pas créer un animal imaginaire ?

Je n’en ai pas envie. Je voulais vraiment parler de vrais animaux mythologiques, et il y en a encore beaucoup à faire : le Sphinx, l’Hydre etc… Ne serait-ce qu’avec les dieux égyptiens, il y aurait 150 albums à faire ! J’aimerais aussi parler des animaux du folklore commun, comme la petite souris ou les rennes du Père Noël, faire une série, peut-être plus jeunesse, où le chat Maneki vit des aventures avec eux.

Le légendaire Kraken.
© Éditions de la Gouttière

Vous avez repris Yakari, une série culte créé en 1969 par Derib & Job. En quoi est-ce différent de vos propres créations ?

Ça rend fier ! C’est amusant parce qu’il y a eu une période avec beaucoup de reprises, Astérix par exemple, et je me demandais pour quel personnage on allait m’appeler dans 15 ans... Et finalement le Lombard m’a directement contacté en 2015. Ce n’est pas tout à fait une reprise puisque le dessinateur est toujours présent, mais ils voulaient du sang neuf dans le scénario, quelqu’un qui ait des valeurs dans le monde de l’enfance et dans le monde animal, et il se trouve que ma série Enola et un peu l’autre face de la même pièce.

Les valeurs transmises dans Yakari me ressemblaient, donc j’ai accepté. Mais après ça m’a mis du temps pour rentrer dans les mocassins de Yakari, parce que je ne fais pas du Chamblain mais du Yakari, même si j’essaye d’ajouter ma touche derrière, il faut respecter les codes de la série. Heureusement, je travaille avec Derib qui connait très bien sa série et qui me dit « Ça c’est Yakari, ça c’est pas Yakari.  » Pour le tome 39, mon premier album, j’avais écrit une première version qu’il a entièrement refusée parce que c’était la compilation totale de tout ce qu’il ne voulait pas. Mais finalement ça a bien marché et cela a été un succès.

Y a-t-il d’autres personnages sur lesquels vous aimeriez travailler ?

Oui, déjà chez Glénat il y a Mickey, c’est d’ailleurs déjà en prévision. J’aimerais bien faire du Spirou aussi, que ce soit pour reprendre la série ou pour un album. Ce sont des personnages iconiques avec lesquels on a envie de jouer. Mais j’ai aussi participé aux collectifs Tuniques Bleues, Marsupilami, Gaston et Mickey.

Joris Chamblain est devenu le scénariste en titre de la série jeunesse culte "Yakari".
© Le Lombard

Les Carnets de Cerise , c’est définitivement terminé ?

J’ai des idées, mais je n’ai pas d’intrigue... Cerise et Valentin était une petite madeleine en plus, mais il n’y a rien d’autre de prévu. Aurélie part sur une nouvelle série, elle a beaucoup de travail et a envie de se détacher de Cerise, ce qui est normal. C’est top de terminer maintenant, on a raconté l’histoire jusqu’au bout !

C’est quoi, la suite ?

Plein de choses ! On attend Enola tome 5 en février, Lilly Crochette en mars, le collectif Mickey chez Glénat, on attend en juillet le feuilleton de l’été du Journal de Mickey, c’est la troisième année de suite que je fais ça. En août, le roman Sorcières 4... E fin d’année, j’ai cinq sorties ! Nanny Mandy Tome 3, Sorcières Sorcières tome 5, une nouvelle série, Alyson Ford , chez Glénat, Yakari tome 40 et le second tome des Souris du Louvre.

Notre interview de Lucile Thibaudier, sa dessinatrice sur Sorcières Sorcières et Enola à retrouver par ici !

(par Vincent SAVI)

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Enola et les animaux extraordinaires, Tome 5 : Le loup garou qui faisait d’une pierre deux coups - Joris Chamblain (scénario) - Lucile Thibaudier (dessin) - La Gouttière - 10,70 € - sortie le 22 février 2018

Rendez-vous lundi prochain pour l’interview de Lucile Thibaudier, dessinatrice d’"Enola" et "Sorcières Sorcières" !

Remerciements à Nicolas Mallet.

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