Joseph Joffo ("Un sac de billes") : « L’écriture, c’est comme la cuisine : plus elle est simple, plus elle est saine ! »

25 mars 2011 0 commentaire
  • {{Joseph Joffo}} est l’auteur du best-seller {Un Sac de billes} que viennent d’adapter en bande dessinée {{Kris}} et {{Vincent Bailly}} (Ed. Futuropolis). Il y raconte son enfance et celle de son frère, obligés de fuir les Nazis dans la France occupée. Ce livre, devenu un classique, s’est vendu à plusieurs dizaine de millions d’exemplaires. Nous avions rencontré ce colosse de 80 ans passés alors que l’encre du contrat pour l’adaptation BD était à peine sèche…
Joseph Joffo ("Un sac de billes") : « L'écriture, c'est comme la cuisine : plus elle est simple, plus elle est saine ! »

Pourquoi avoir accepté de voir adapter votre ouvrage Un Sac de Billes par Kris et Vincent Bailly ?

Kris est un garçon merveilleux et il m’a approché avec beaucoup de sensibilité. Il m’a envoyé une lettre d’amour, carrément ! Il me disait que Le Sac de Billes était l’un des livres qui avait marqué son enfance. Si la parole est la suite logique de la pensée et l’écriture la synthèse, leurs images seront ma récompense. Il m’a mis dans sa poche en me faisant plaisir, avouons-le. Napoléon Bonaparte disait qu’un croquis vaut mieux qu’un long discours. Alors pour tous les gens qui ont envie de connaître ce roman, de le voir en images, ce n’était pas mal de l’adapter en bande dessinée.

Ce récit n’est pas une fiction. Vous y racontez votre propre histoire, votre enfance.

Effectivement. Quand j’ai vu les premières planches de Vincent Bailly, cela a été une extase. Un bémol cependant, mon frère et moi-même étions beaucoup plus beaux que la manière dont il nous a dessinés. Je le leur ai dit. Il fallait que cela soit « mes images ». L’adaptation que le cinéaste Jacques Doillon a faite du Sac de billes ne correspondait pas à mes images. Doillon avait choisi les siennes. Il avait le droit d’avoir ses images, mais il parlait de ma vie, pas de la sienne. Donc, j’ai refusé le renouvellement des droits à Pathé. Il paraît que ma réaction a créé un mini-incident diplomatique car le Chili voulait faire un événement avec le France et l’éducation nationale autour de ce film. J’ai le droit de refuser l’autorisation de continuer à exploiter un film qui n’est pas l’authentique histoire de ma vie. Ceci dit, j’espère qu’il y aura un jour un film, plus fidèle, sur la trilogie du Sac de Billes.

Extrait du "Sac de Billes" T1.

Adapter, c’est trahir, non ?

Non ! Cette fois, je demanderai d’avoir une participation importante dans l’écriture du scénario et des dialogues. Si quelque chose ne fonctionne pas, cela sera ma faute. Il y a quelques années, j’ai vendu l’option à des jeunes producteurs. Le scénariste, envers qui j’avais confiance, a travaillé dessus. Mais j’ai été déçu par le résultat, et j’ai retiré l’option.

Il y a déjà eu une adaptation de ce roman en bande dessinée, réalisée en 1989, par Marc Malès et Alain Bouton pour la collection Okapi de Bayard.

Cette adaptation a été mal faite. Futuropolis s’est engagé à adapter le Sac de Billes, mais aussi Baby-Foot [Contant son après-Guerre. NDLR] et Agates et calots [Récits d’avant la Seconde Guerre mondiale. NDLR]. Je raconte dans ces livres ma tendre enfance et mon adolescence. Une guerre, cela forge le caractère d’un gamin ! On m’a volé mon enfance. Je suis passé de l’enfance à l’âge adulte en un rien de temps. J’ai fait pas mal d’erreurs et même de conneries après-guerre. Celles-ci étaient beaucoup plus conséquentes qu’un gamin ordinaire, compte tenu de mon passé. Je voulais que l’adaptation de Kris et le dessin de Vincent Bailly retranscrivent ce que j’ai vécu.

Lisiez-vous des bandes dessinées lorsque vous étiez enfant ?

Oui, bien sûr. J’adorais les Pieds Nickelés de Forton. Je me souviens encore d’une phrase-clef qui accompagnait leurs forfaits : « Nous sommes refaits ! » Et puis, à la fin, les voleurs étaient systématiquement… volés ! Bien mal acquis ne profite jamais ! C’était tout à fait l’esprit des mômes du XVIIIe arrondissement de Paris, où je vivais. Les Pieds Nickelés me faisaient rire. Bibi Fricotin, également. Je lisais aussi Tarzan, Mandrake Le Magicien. C’est dommage que l’on ne remette pas ces BD au goût du jour…

Extrait du "Sac de Billes" T1

La bande dessinée vous semblait donc naturelle pour l’adaptation de vos romans ?

Les images étaient pour moi importantes. J’ai lu Un Homme est mort (de Kris et Davodeau), Coupures Irlandaises de Kris et Vincent Bailly. C’est bien fait. Ils vont à l’essentiel. Il n’y a pas de fioriture dans ces histoires. On ouvre le livre et on en prend plein la gueule ! Je travaille un peu comme eux. La meilleure preuve : j’ai sorti dernièrement un livre qui s’appelle Bashert (Elytel édiitons), une nouvelle. Mon éditeur a trouvé dommage de l’avoir traité ainsi. Cette histoire aurait, dit-il, pu faire trois cents pages et je l’ai traité qu’en trente-cinq pages. Ces pages peuvent être lues dans un livre. Un CD accompagne le livre avec l’enregistrement audio du récit. Dire l’essentiel, c’est ce qui compte dans un livre. Pas besoin d’avoir un pavé de cinq cent pages. Avez-vous lu Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressmann Taylor. Ce petit livre vaut bien plus qu’un gros livre. Une BD, c’est comme un livre, il faut qu’elle soit percutante. Et je crois que Kris et Vincent Bailly ont tout à fait compris le problème !

Vous avez écrit votre premier livre, Un Sac de Billes, tardivement. Vous aviez passé quarante ans…

Oui. Deux solutions s’offraient à moi : soit aller chez le psy, soit écrire un livre. Entre deux maux, j’ai choisi le moins conséquent, à savoir écrire. C’est une excellente thérapie. Même si je ne suis pas certain d’être guéri de tout ce que j’ai vécu durant la guerre. Des images me reviennent encore souvent en mémoire. Même plus de 65 ans après cette époque. Peut-on arriver à guérir totalement après avoir vécu ces aventures ? Je ne sais, mais on peut toujours essayer …
Toutes les personnes de ma génération et les autres qui ont vécu la guerre, ont été marquées. Chacun vit ces événements différemment. J’ai peut-être ma sensibilité qui a fait que j’ai ressenti ce besoin de me confier. Un jour, on m’a dit que dès que l’on évoque « le problème juif », je deviens un écorché vif ! Mais, je ne vois de problème. Le problème juif, il existe pour les antisémites ! Moi, je n’ai pas de « problème chrétien », ou de « problème musulman ». Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Aimons-nous les uns les autres » ? Alors essayons ! Ce n’est si facile que cela d’y arriver, mais on peut toujours essayer…

L’écriture est-elle devenue à partir de ce moment une fuite en avant ?

Non, plutôt un besoin de m’exprimer. Le jour où je n’aurai plus rien à dire, comme le disait Audiard, je fermerai ma gueule ! Pourquoi écrire pour ne rien dire ? Cela ne sert strictement à rien. De toute façon, je n’ai plus rien à prouver. On a publié dernièrement une traduction du Sac de billes en Chine. Le tirage a avoisiné les deux millions d’exemplaires. Alors qu’il y avait déjà des éditions pirates qui circulaient là-bas. Cela a été un grand bonheur de voir mon roman publié dans ce pays d’une manière régulière …

Vous déplacez-vous aussi loin pour la promotion ?

Non. Je reste plutôt en Europe : Belgique, Angleterre, Italie et même en Allemagne. Un jour, mon éditeur m’a demandé de recevoir une vingtaine de jeunes universitaires allemands chez moi. Ils sont venus me voir. Ils voulaient me convaincre de venir dans leur ville pour leur expliquer la Shoah ! J’éclate de rire et je leur réponds poliment de demander à leurs parents de le faire. Ils me répondent qu’ils l’ont fait, mais qu’ils ont répondu qu’ils ne pourraient pas comprendre ! Effectivement, comment voulez-vous expliquer l’incompréhensible. Même Elie Wiesel [1] n’a pas réussi. Primo Levi [2], lui, s’est suicidé. Je m’étais promis à la fin de la guerre de ne jamais aller en Allemagne. Mon père est mort à Auschwitz. Je leur ai fait part de mon refus et je leur ai donné mes raisons. Ils partent dépités. Quelques jours plus tard, certains d’entre eux reviennent me voir avec leur professeur. Cet homme était de ma génération et il me dit : « Je vais vous faire une confidence. Mon père a été condamné à Nuremberg pour crime contre l’humanité. Être fils de bourreau est beaucoup plus difficile à assumer qu’être fils de victime. » Ce monsieur m’avait l’air d’être sympathique et on a bavardé. Nos problèmes étaient proches. Il avait aussi besoin d’aller consulter un psychiâtre, en vérité (Rires). On a tellement sympathisé que c’était devenu une évidence de me rendre à Göttingen. Je n’ai pas eu à le regretter. Cinq cent jeunes m’ont fait une ovation digne d’une star du show-biz. À la fin de la conférence, un homme vient me voir et me donne sa carte. C’était Artur Levi, le premier magistrat de la ville. Je le regarde et lui demande s’il est juif. Il acquiesce et me convie à lui rendre visite le lendemain à l’hôtel de ville. Il faut savoir que Göttingen a été l’une des premières villes nazies d’Allemagne. En 1933, plus de 60% de la population a voté pour Hitler. Ces mêmes allemands ont, en 1947, été capables d’élire un maire juif qui resta à son poste pendant plus de 30 ans ! J’ai raconté son histoire dans un livre. [3]

Artur Levi était issu d’une vraie famille allemande, présente dans ce pays depuis trois générations. Son père était procureur. Quand Hitler arriva au pouvoir, le père d’Artur Levi savait pertinemment qu’il n’avait plus d’avenir en Allemagne. Il a pris la fuite avec sa femme et leur enfant, Artur, qui avait quinze ans. Ils arrivent en Angleterre. Artur Levi fait des études pour devenir avocat, puis participe au débarquement allié. Mais avant, ceux-ci vont lui confier une mission : faire l’équivalent de l’émission radiophonique « Un Français parle aux Français », à destination des Allemands. On l’installe sur un bateau en mer baltique pour inonder les ondes… Le bateau n’a pas été coulé car ils avaient des planques extraordinaires dans les fjords. Il revient dans sa ville et les Alliés lui confient une nouvelle mission : apprendre la démocratie à ses compatriotes. Il va créer les premiers tribunaux de dénazification. Il s’aperçoit que ce n’est pas suffisant. Les magistrats qui président les tribunaux sont les mêmes qui ont prêté serment au führer. Il va aller bien au-delà : il va créer des centres de réflexion pour faire comprendre aux gens l’horreur de la guerre. D’un côté, il mettait en avant ce que les nazis leur avaient promis, et de l’autre, le résultat de cette politique : les centaines de milliers de mort dans les bombardements. Sans doute plus qu’à Nagasaki et Hiroshima. Hitler a rendu l’Allemagne exsangue. Tout doucement, il fait comprendre la réalité des faits aux Allemands. Il n’était pas accepté au début, car il avait combattu l’Allemagne. En 1947, on vient le chercher pour les premières élections communales libres. Et pendant plus de trente ans, il sera le maire de la ville. Cette histoire est belle et démontre que dans la tête d’un individu, on peut faire rentrer le pire comme le meilleur. Les nazis l’avaient très bien compris en créant les Jeunesses hitlériennes. Vous pouvez mettre le pire dans la tête d’un enfant ! Regardez notre pape, il en a des séquelles. Il a été quatre ans dans ces Jeunesses…

Extrait du "Sac de Billes" T1

Avez-vous lu Maus, d’Art Spiegelman ?

Oui, ce livre est magnifique !

Comment vos proches ont-ils accueilli vos livres ?

Plutôt bien ! Surtout ma mère qui était encore en vie lorsqu’un Sac de billes est paru. Plus tard, j’ai écrit un livre sur elle, Anna et son orchestre. On y comprend mieux la raison qui pousse une mère à donner un billet de 50 francs à ses enfants, en leur disant de s’en aller. La vie de ma mère, c’est un roman. Et j’en fais un basé de sa vie. J’ai dernièrement demandé à Robert Hossein de l’adapter. On se connaît bien. À la Libération, on s’est souvent vus à Saint-Germain des Pré avec une bande d’amis, dont Boris Vian. Je l’ai rencontré dans le train, par hasard, alors que j’allais à Aix-en-Provence. Il y donnait un spectacle. Il m’a dit adorer ce roman. Mais pour l’instant, avec la crise, ce n’est pas simple de monter un film. On pourrait peut-être en faire une comédie musicale. Ce serait un superbe hommage, vu que ma mère est musicienne.

Parlons des deux autres livres de la trilogie : Baby-Foot, qui se passe après la guerre. Il raconte votre retour à Paris, après la Libération. Vous tournez mal, et rêvez de devenir boxeur.

Je suis un peu en-dessous de la vérité dans ce livre. Jean-Claude Lattès m’a conseillé d’édulcorer certains chapitres car je suis beaucoup lu dans les écoles. Il a fallu arranger l’histoire pour pouvoir être lu par tous. Pour tout vous dire, j’étais devenu un véritable voyou. Que vouliez-vous que je fasse ? On m’avait enlevé mon père. J’ai réchappé à la Gestapo. Je pensais que je ne risquais plus rien. La vie est ce qu’elle est …

Vous avez réellement fait de la boxe ?

Un seul combat ! J’en ai pris plein la gueule. J’ai arrêté. Les coups, cela fait mal !

Et votre roman « Agates et calots » ?

C’est toute mon enfance, celle d’avant la guerre. J’y explique quel genre de mômes nous étions. Le lecteur comprend grâce à ce livre pourquoi les enfants du Sac de billes s’en sont sortis. Je le dis avec beaucoup d’humilité : nous n’étions pas des enfants comme des autres. Avant de vivre ce que nous avions vécu durant la guerre, nous avions déjà appris à survivre. Montmartre, avant la guerre, c’était un peu le Bronx que l’on voit dans le film Il était une fois en Amérique ! Nous gravitions dans ce marasme et il fallait que l’on s’en sorte…

Dès les premières pages du Sac de Billes, vous avez une écriture qui capte l’attention des lecteurs.

Je ne le fais pas exprès. L’écriture peut être comparable à la bonne cuisine : plus elle est simple, plus elle est saine. Et bien sûr, meilleure elle est ! De toute manière, je ne pourrais pas faire autrement, je ne suis ni énarque, ni polytechnicien. Je n’ai même pas fait d’études secondaires. Je ne peux que vous parler le langage qui est le mien, c’est-à-dire celui de Montmartre. Chassez le naturel, il revient au galop ! Je ne veux pas que l’on me prenne pour quelqu’un d’autre. Je m’entendais très bien avec Michel Audiard. J’aimais son sens de la formule, du dialogue. Vous savez, il ne faut pas tricher dans vie. Il faut être naturel, tel que vous êtes …

Pour terminer notre entretien, quel contact avez-vous avec les gens de Futuropolis ?

Extraordinaire. J’ai apprécié ma rencontre avec Patrice Margotin (le directeur de Futuropolis, collaborateur direct d’Antoine Gallimard) et Sébastien Gnaedig (directeur éditorial de la maison d’édition). Il y a des rencontres où le courant passe. Et là c’était le cas ! Quant à Kris, j’en ferai un ami, c’est sûr. Il y a quelque chose qui s’est passé entre nous. Il n’y a pas de hasard dans mon métier. Les rencontres sont événements qui devaient arriver.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la chronique de Didier Pasamonik

Lien vers le blog de Vincent Bailly


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Photo de l’auteur (c) Nicolas Anspach
Illustrations (c) Vincent Bailly, Kris, Joseph Joffo & Futuropolis.

[1Prix Nobel de la paix, auteur de La Nuit (1958), témoignage de la Shoah.

[2Rescapé d’Auschwitz, auteur du chef d’œuvre Si c’est un homme (1947), témoignage de référence sur la Shoah.

[3Je reviendrai à Göttingen, 1996.

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