Joseph Safieddine : "Au Liban, c’est toujours autant le chaos."

15 octobre 2012 4 commentaires
  • Bien que né en France, Joseph Safieddine est issu d'une famille libanaise vivant entre Beyrouth et Tyr. Après une école de commerce à Lyon et une école de publicité à Paris, il part faire un projet d'étude à Beyrouth, mais un conflit éclate... Revenu à Paris, il écrit des bandes dessinées. un jour, son scénario est pris par un éditeur. Depuis, il est scénariste professionnel.
Joseph Safieddine : "Au Liban, c'est toujours autant le chaos."
Les Lumières de Tyr - Par Joseph Safieddine & Xavier Jimenez - Ed. Steinkis

Parti faire un projet d’étude au Liban, vous vous retrouvez en plein conflit...

Oui, j’ai été confronté à cela... C’était un peu, un peu... heu, comme d’habitude quand on a affaire à un tel conflit. Je suis rentré aussitôt à Paris.

Les débuts de mon histoire dans la BD relèvent du super-cliché : mon voisin, c’est Gotlib. Enfant, j’étais ultra-fan de Gotlib sans comprendre à mon avis un dixième de ses histoires.

Puis je découvre qu’il habite à deux-trois rues de chez moi. J’avais huit ans. Je suis allé le voir une première fois pour une dédicace. Dans la semaine, j’ai sonné une deuxième fois, puis après j’ai sonné toutes les deux semaines et maintenant, je le connais pas mal...

Je ne lui ai jamais montré un seul de mes albums parce que je l’ai vu ouvrir des albums de grands maîtres sans qu’il les complimente forcément. Je reporte donc la confrontation à plus tard... (rires) À chaque fois que j’entrais chez lui et que je voyais son bureau, une sorte de musée plein de bouquins, cela me faisait rêver et cela me fait toujours rêver. La BD est un domaine que j’adore.

Mes débuts sont classiques. J’ai écrit un scénario, j’ai monté un dossier d’une vingtaine de planches. Il a été recalé par tout le monde. J’étais allé à Angoulême, j’avais 18 ans, je suais de partout, j’étais tout rouge...

Puis j’ai fait un second dossier qui a été pris. J’ai connu un seul dessinateur par la blogosphère puis j’en ai connus cent ensuite, grâce aux festivals.

Vos projets se succèdent, en effet : Que j’ai été avec une autre scénariste : Charlotte Blazy, dessinée par Renart aux Enfants rouges en 2010, puis trois albums chez Manolosanctis entre 2010 et 2011. Cet éditeur a fini par jeter l’éponge, cela a été une expérience douloureuse pour vous ?

Auparavant, j’avais commencé un autre album pour Paquet mais qui n’a jamais abouti. L’expérience avec Manolosanctis était géniale. Ils avaient notre âge, de l’enthousiasme, de l’argent... Ils se sont brûlés les ailes mais ils ont donné leur chance à toute une petite bande d’inconnus quand même. Ils ont vraiment pris des risques. Ils nous ont emmenés à Angoulême avec un stand magnifique. C’était assez agréable... Après, ils ont géré comme ils le pouvaient.

Il y a un peu d’amertume ?

Non, pas du tout. Je sais que certains auteurs en ont, mais moi cela s’est toujours très bien passé avec eux. Je suis très triste qu’ils coulent, j’ai des albums qu’on en peut plus trouver, quelques histoires de sous, mais ils ont toujours été plutôt clean avec moi, il n’y a aucun souci.

Dans les séries que j’ai publiées chez eux, il y avait une BD humoristique : Paco, que j’ai écrite sous le pseudo Les frères Chiens avec James Kaye au scénario, pour Zaffiro ; celles sous mon nom était une histoire sur un grand brûlé (Le Monstre, dessiné par Tom) et une autre sur un voleur de rêves, un peu onirique (L’Homme sans rêve, avec Olivier Bonhomme). Avec ces quatre albums à la suite, j’avais l’impression d’être entré enfin dans le milieu...

Chez Monolosanctis, nous étions un petit groupe et nous commencions à faire des projets ensemble, un peu comme L’Association. On pensait que cela pouvait aller aussi loin : à Angoulême, il y a deux ans, on avait un des plus beaux stands. Cela s’est arrêté un peu brutalement...

Il y a un autre épisode dont il faut que l’on parle, c’est votre participation à l’aventure des Autres Gens de Thomas Cadène.

Thomas avait parrainé un collectif intitulé Vivre Dessous chez Manolosanctis (2011) où j’ai proposé trois histoires. Il les avait bien aimées et avait même pensé à ce que je lui donne un coup de main sur Les Autres Gens. Je l’ai un peu harcelé et je l’ai aidé à scénariser la série, notamment la saison 2 de mai 2011 jusqu’à la fin. Peut-être que Dupuis publiera toute la série...

C’était fou, j’ai pu travailler avec presque tous les dessinateurs de la nouvelle génération : Falzon, Vassant, Sorel, Sécheresse, Surcouf, Guyon,... Ils étaient tous là. J’en ai même ramené quelques-uns de ma "team" comme Olivier Bonhomme, par exemple. Olivier, il peut dépasser tout le monde, vous verrez !

Joseph Safieddine en octobre 2012

On en arrive aux Lumières de Tyr. C’est un dossier qui a été proposé à plusieurs éditeurs ?

Non, juste à Manolosanctis. Il devait sortir en 2011 et puis... ils ont coulé. Je l’ai proposé à Warum et Wandrille m’a dit : "Je le prends sauf si tu trouves un éditeur qui paie plus que moi." Il l’a proposé à Steinkis qui l’a pris. Wandrille a chapeauté tout le projet de Berlin, revoyant le scénario, critiquant mon découpage.

Le sujet, c’est le Liban, un truc très personnel, en fait.

En effet, je retourne au Liban depuis des années. Cette histoire se passe en 1985, mais on peut sans problème la transposer de nos jours. L’état rationne l’électricité encore aujourd’hui. Ils en distribuent trois heures par jour et dans le sud, c’est encore pire. Les plus riches achètent des générateurs d’électricité qu’ils placent en bas des immeubles. Pour les actionner, il faut le faire manuellement et, la nuit, quand ça coupe, les gens crèvent de chaud. Mais ils préfèrent mal dormir que de descendre à pied pour actionner l’interrupteur et remonter sans ascendeur. Le petit Mustapha entend les adultes se plaindre et il se dit qu’il peut monter avec son frère une ligue de super-héros pour allumer les disjoncteurs et permettre aux gens d’avoir des ventilos qui fonctionnement la nuit...

Qu’est-ce que cette histoire nous enseigne ?

Que le Liban est un pays qui est en guerre depuis plus de trente ans et qui ne s’en sort pas. Les choses n’ont pas trop changé. J’y suis encore allé cet été. Je vois les mêmes tensions. les gens ne parlent que de politique, c’est le seul sujet de discussion qui les intéresse. Ils sont très nerveux, ils attendent de voir ce qui va se passer avec El Assad en Syrie. Cela fonctionne toujours par clans : les chrétiens, les musulmans, les musulmans chiites et les musulmans sunnites ; il y a le problème syrien, le problème palestinien, le problème israélien... C’est toujours autant le chaos. À travers de ce problème d’électricité, je parle d’un pays en guerre.

Mes héros sont complètement naïfs, ils reçoivent des petits parachutes légers qui peuvent les estropier, ils peuvent se faire arrêter par les milices dans la rue, mais ils n’en ont pas conscience. Eux, ce qu’ils veulent, c’est rallumer les disjoncteurs, vivre une vie de super-héros et s’amuser en fait...

Les super-héros américains ont la cote aux Liban ?

À Tyr, je ne pense pas qu’ils soient dans ce délire anti-américain. Les enfants sont exactement comme les enfants d’ici : ils lisent des bandes dessinées. Je ne suis pas fan de super-héros particulièrement mais je trouvais mignon de les concevoir en sauveur de leur pays. Ce qu’ils font ne sert pas à grand chose. Il y a un super-chien, une "wonder woman" libanaise...

Les Lumières de Tyr - Par Joseph Safieddine & Xavier Jimenez - Ed. Steinkis

C’est un ouvrage engagé ?

Un peu parce qu’il parle d’actualité qui fait toujours un peu polémique, mais cela reste une histoire qui ne prend pas parti. Je ne suis pas un pro de la géopolitique, je ne saurais pas même qui pointer du doigt. Je constate qu’au Liban, il n’y a pas vraiment de gouvernement. Le problème de l’électricité n’est pas dû qu’à la guerre. Le pouvoir est toujours segmenté : un président maronite, un premier ministre sunnite, le chef de l’assemblée chiite... Les Palestiniens sont par milliers au Liban et on ne veut pas leur donner de droits, ils sont mis dans des camps. Il y a en qui disent qu’on ne les intègre pas parce qu’il y aurait du coup trop de sunnites au Liban et cela ferait un déséquilibre...

Est-ce que, comme en Irlande, les choses peuvent un jour s’améliorer ?

J’ai l’impression que ma génération où l’on était copains entre musulmans et chrétiens et qui n’en avait même pas grand chose à faire des Israéliens, même des Syriens, cette génération-là est en train de retourner dans son clan, de se radicaliser.

Tyr est un petit village de pêcheurs, ils sont tous copains, mais on sent que les clans se reforment. Tant que ce gouvernement sera fragmenté en religions, je ne vois pas comment cela peut fonctionner.

Est-ce que cela n’est pas nécessaire pour la concorde publique ?

Je pense qu’ils peuvent dépasser cela et fonctionner comme n’importe quel état. En tout cas, cela ne fonctionne pas aujourd’hui. J’ai l’impression que le Liban est un terrain de guerre où plein de puissances essayent d’en tirer parti depuis des années.

Les Lumières de Tyr - Par Joseph Safieddine & Xavier Jimenez - Ed. Steinkis

Vous avez d’autres projets...

Il y a Yallah ! Bye ! au Lombard qui raconte le Liban coincé dans la guerre en 2006. Un père de famille y est impliqué et s’aperçoit qu’il prend du plaisir à cette guerre qu’il a ratée trente ans plus tôt. Celle-là, il ne va pas la rater quitte à mettre sa famille en danger... Il est dessiné par le dessinateur coréen, Kyung-Eun Park qui avait dessiné Le Roi banal chez Ktsr/Casterman, avec Ozanam.

Il y a un autre projet avec Pochep, Wouzit et James Kaye dans la collection Mastadar chez Vide Cocagne et un autre sur un dealer de souvenirs avec Maud Begon chez Casterman, pour 2013

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les Lumières de Tyr - Par Joseph Safieddine & Xavier Jimenez - Ed. Steinkis

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Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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4 Messages :
  • J’ai lu la BD, elle est pas mal du tout, c’est vrai que pour nous français c’est un moyen de découvrir ce pays dont on parle peu dans les médias.

    Bon courage à vous 2

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    • Répondu par Patrick le 15 octobre 2012 à  21:57 :

      Vous trouvez qu’on parle peu du Liban ? Vous ne devez pas souvent regarder les JT et les émissions de reportages.

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  • "critiquant mon découpage" Non monsieur, "améliorant" votre découpage (qui n’était tout de même pas mal au départ, soyons honnête)

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  • Joseph Safieddine "Au Liban c’est toujours autant le chaos "
    J’aimerais vous contacter car j’ai fréquenté votre
    arrière -grand père ainsi que son fils Rober avec lequel j’ai volé sur
    Norécrin à Guyancourt en été 1950
    de cette journée mémorable il me reste des photos de bonne qualité que je souhaite vous offrir
    en espérant vous lire sur mon adresse mail
    recevez mes salutations distinguées
    Alain Duparc
    p s
    mon père avait acheté un appareil pour visionner les plaques photographiques en relief faites avec un appareil Jules Richard et Robert était scout avec mes deux frères ainés
    je me souviens de cette belle maison au dessus de la Seine ;
    de Roger qui nous avait fait une démonstration de tir de précision avec sa 22 long rifle
    du "bar de l’aviation"dans une pièce de cette maison de la rue des tilleuls, et d’une maquette du malheureux F.BEBF que mon frère avait construite pour l’offrir à votre arrière -grand père ... tant d’autres souvenirs ....

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