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Jours de sable - Par Aimée de Jongh - Dargaud

  • D'encre et de poussière... Aimée de Jongh nous invite à un sombre voyage au bout de la tempête, au cœur du fameux Dust Bowl qui frappe les plaines du centre des États-Unis à la fin des années 1930. Un subtil dialogue se noue alors entre la photographie et la bande dessinée, entre le 8e et le 9e Art. Un grand album !

En 1935, le gouvernement Roosevelt crée l’Administration pour la sécurité agricole (Farm Security Administration ou FSA), organisme fédéral destiné à coordonner l’aide aux petits paysans dans le cadre du New Deal, cette politique de relance de l’économie américaine après la crise de 1929. Au sein de cette administration, une section photographique, dirigée par Roy E. Stryker, est chargée de documenter les conditions de vie des fermiers américains et de leurs familles, pour sensibiliser la population des villes et l’informer des applications concrètes du New Deal.

Jours de sable - Par Aimée de Jongh - Dargaud

Les reportages photographiques ainsi effectués sont publiés dans les grands magazines, comme Life, tandis que les archives de la FSA conservent des milliers de clichés, la plupart inédits, qui font aujourd’hui le bonheur des passionnés d’Histoire. Parmi les photographes engagés dans cette mission, Dorothea Lange (1865-1965) réalise en 1936 le portrait d’une femme sur le départ avec ses enfants. Il devient l’un des clichés les plus célèbres de l’histoire de la photographie, en même temps qu’un véritable symbole de la crise des années 1930.

Dorothea Lange, "Florence Owens Thompson" ou "La mère migrante", 1936, copie numérique du négatif original. Washington, Library of Congress, fsa.8b29516.

La documentation ainsi réunie par la FSA a inspiré les écrivains et les artistes, en premier lieu John Steinbeck pour son grand roman Les Raisins de la colère (1939) et son adaptation cinématographique par John Ford, devenue un classique du 7e Art (1940). 85 ans après le fameux cliché de Dorothea Lange, Aimée de Jongh (Le Retour de la bondrée, L’Obsolescence programmée des sentiments, Taxi !) s’est penchée à son tour sur cette fabuleuse collection photographique, s’est rendue sur le terrain en Oklahoma et en Californie grâce à une bourse de la Fondation néerlandaise des Lettres et en a tiré un splendide album, qui est avant tout une réflexion sur le pouvoir de l’image.

Aimée de Jongh invente le personnage de John Clark, jeune photographe de 22 ans, qui se fait embaucher par la FSA pour une campagne de prises de vues dans la panhandle (queue de poêle) de l’Oklahoma, cette bande de terre semi-aride détachée du Texas à l’issue du compromis de 1850 entre États esclavagistes et abolitionnistes. Frappée de plein fouet par le phénomène du Dust Bowl, ces tempêtes qui, sur fond de sécheresse, soulèvent la poussière des sols mis à nus par l’agriculture intensive, cette région voit se dérouler le lent exode de sa population vers des terres plus clémentes.

Le jeune Clark se voit confier une liste de scènes-types à photographier : enfants affamés, orphelins, familles sur le départ, maisons recouvertes de poussière, etc. Il s’acquitte sans enthousiasme de cette morne tâche, à la limite du voyeurisme. Confronté à l’extrême hostilité de cet environnement tempétueux, il se rapproche peu à peu de ces hommes et de ces femmes qui, bien que sur le point de tout abandonner, lui apportent aide matérielle et réconfort moral.

Commence alors une lente prise de conscience de l’incongruité de sa mission et des limites du pouvoir de la photographie, qu’il finit par considérer comme un « art de la tromperie ». L’amour, l’amitié, la maladie, la mort, le deuil, sont autant d’expériences vécues qui font entrer le protagoniste dans l’âge adulte. L’histoire racontée par Aimée de Jongh se révèle d’une grande force émotionnelle. Elle est aussi une réflexion sur le temps qui passe, à travers cette envahissante poussière à laquelle toutes les créations humaines sont appelées à retourner.

Les planches, très cinématographiques, sont construites avec beaucoup de bonheur. L’histoire se déroule lentement, sans véritable rebondissement, mais on prend un grand plaisir à tourner chaque page pour découvrir de nouveaux points de vue. Les couleurs rendent parfaitement compte de l’atmosphère apocalyptique du Dust Bowl. Les double-pages de tempêtes, avec leur jeu sur les textures, sont particulièrement réussies.

Certes, l’album parle beaucoup de mort et de désolation, mais il est aussi un hymne à la vie, porté par un message d’espoir bienvenu en conclusion. Déjà récompensée par le prix Ouest France-Quai des Bulles 2021, Aimée de Jongh figure parmi les cinq finalistes du Grand prix de la critique ACBD 2022. Une reconnaissance critique amplement méritée.

Voir en ligne : présentation de l’album sur le site de l’éditeur

(par Paul CHOPELIN)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Jours de sable. Par Aimée de Jongh (scénario, dessin et couleurs). Dargaud. 20 x 27 cm. 288 pages couleur. 29,99 €.

 
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