Judith Vanistendael : "La Jeune Fille et le Nègre raconte avant tout une histoire d’amour !"

24 octobre 2009 0 commentaire
  • Dans les deux tomes de la « {Jeune Fille et Le Nègre} », {{Judith Vanistendael}} se base sur son vécu pour construire une histoire d’amour entre Sophie, une jeune femme blanche, et Abou, un réfugié politique togolais, sans papiers.

Après avoir évoqué cette histoire dans les yeux d’un père méfiant, Judith Vanistendael aborde ensuite le point de vue de la jeune femme dans un dialogue entre elle et sa fille. Elle aborde les difficultés de régularisation et d’intégration des sans-papiers étrangers en Belgique. Un récit bouleversant, sensible, émouvant, habile et intelligent qui nous offre une vision non manichéenne d’une histoire d’amour particulière. Cette dernière se construit peu à peu malgré la suspicion et l’inquiétude des parents de Sophie et les contraintes administratives d’Abou …


Judith Vanistendael : "<i>La Jeune Fille et le Nègre</i> raconte avant tout une histoire d'amour !"Vous livrez un peu de votre vie dans les deux tomes de « La Jeune Fille et le Nègre ». Pourquoi ?

Mon père est écrivain. Il a publié une nouvelle inspirée de ma vie, de l’histoire que j’ai vécue avec un homme d’origine africaine. Lorsque j’ai découvert l’existence de cette nouvelle, j’ai été fort fâchée à son égard. Nous avons eu une longue discussion : est-ce que l’histoire qu’il a racontée était-elle vraiment celle que j’avais vécue, ou alors était-ce de la fiction. Il m’avait, en quelque sorte, volé mon histoire, une partie de ma vie ! Je désirais me rapprocher de mon histoire, me la rapproprier en quelque sorte. J’ai d’abord adapté sa nouvelle dans le premier tome de La Jeune Fille et le Nègre.

Dans le suivant, j’ai raconté ma vision à moi.

J’ai également réalisé ces livres parce que, à ce moment-là, c’était l’histoire que je savais le mieux raconter. Le premier tome de La Jeune Fille et le Nègre était mon premier album. Je connaissais l’histoire et l’émotion que je voulais y incorporer. Maintenant que ces deux livres ont été publiés, je n’ai plus envie d’écrire sur moi-même…

C’est une thérapie après votre rupture avec cet homme ?

Pas du tout ! Cela fait longtemps que j’ai vécu cette histoire. J’avais déjà fait cette thérapie depuis longtemps…

Avez-vous parlé de votre démarche à Abou ?

En réalité, l’homme avec lequel j’ai vécu ne s’appelle pas Abou. Mais, oui. Il sait que le premier livre existe. On ne se voit plus tellement et il n’est pas très intéressé par tout cela ! Et puis, ces bandes dessinées ne sont pas totalement autobiographiques. Une grande partie du récit est de la fiction. Excepté les sentiments, l’émotion et le ressenti face à ces situations que je partage avec les lecteurs.

Extrait de "La Jeune Fille et le Nègre" T2.
(c) Judith Vanistendael & L’An 2.

Effectivement, ces livres contiennent beaucoup d’émotion, sans être « militants » !

Je ne suis pas militante. Ce n’est pas un manifeste politique pour la défense des étrangers, des sans-papiers. D’ailleurs, je ne maîtrise plus tous les tenants et aboutissants de tout cela… Je raconte juste une histoire qui contient quelques éléments autobiographiques.

Vous dessinez le personnage de Sophie discutant avec une de ses copines. Elles se disent qu’à l’époque, elles ont été fort naïves… Cela aurait pu mal tourner ?

J’ai des amies pour lesquelles leurs relations avec un étranger ont mal tourné. J’ai entendu de nombreuses histoires où des gens abusaient des sentiments amoureux de l’autre et des possibilités que notre pays leurs donnaient en ce temps-là. Pour ma part, j’ai eu beaucoup de chance. Le mec que j’ai connu était très honnête, avait une vision de la femme émancipée. Il ne mentait pas.

Pourquoi éviter d’écrire une histoire d’amour entre une blanche et un noir qui finit mal ?

J’ai eu avant tout envie de décrire une histoire d’amour. Que cela soit avec une blanche avec un noir, une blanche avec un asiatique, une blanche avec un blanc, qu’importe ! C’est la même chose. Tous sont des êtres humains, des personnes. Parfois certains vivent avec une douleur, quelle que soit la couleur de peau. C’était surtout la relation amoureuse et parfois la douleur de l’autre qui m’intéressait. Et pas une analyse des possibilités qu’offre le système européen aux réfugiés.

Le premier tome a eu du succès en Flandre. L’édition francophone, parue chez l’An 2, a été bien accueilli par la critique. Vous avez même été nominée au Festival de la BD d’Angoulême. Que ressentez-vous par rapport à cela ?

Sur le moment même, j’ai éprouvé des sentiments bizarres. J’ai été mal à l’aise par rapport aux autres. J’ai toujours entendu des auteurs me dire que cela allait être difficile, qu’il faudrait se battre pour trouver un public. La bande dessinée est un métier solitaire. Cela m’a étonnée que l’on parle autant de ce livre. À vrai dire, je ne m’attendais à rien ! J’ai fait ces livres parce que j’en ressentais le besoin. J’étais déjà très heureuse de les voir publiés, qu’ils se vendent et qu’ils soient nominés ! Maintenant, j’essaie de ne plus penser à tout cela…

Extrait de "La Jeune Fille et le Nègre" T2.
(c) Judith Vanistendael & L’An 2.

Trouver un éditeur pour ce type de livre, était-ce facile ?

Je n’ai pas cherché ! En fait, dans le cadre d’un travail de fin d’étude réalisé pour l’école d’Art Sint-Lukas, je devais présenter un projet à cinq éditeurs. Oog & Blik, un éditeur hollandais, a directement accepté mon projet.

Vous remerciez Nix dans le deuxième album de « La Jeune Fille et le Nègre ». Vous l’avez eu comme professeur en même temps que Johan De Moor. Quel genre de pédagogues sont-ils ?

Ils sont très expressifs et font beaucoup de bruit (Rires). En fait, ils ne sont pas faciles. Surtout Nix, qui est très exigeant, sévère et dur avec les élèves. Il est honnête et partage son avis sans beaucoup de diplomatie. Cela peut parfois être difficile pour l’élève d’entendre un avis aussi direct. Pour ma part, cela m’a fait du bien. En fait, cela me permet d’avancer, même si c’est douloureux. Aujourd’hui encore, Nix regarde mes planches et n’hésite pas à critiquer mon travail.

Vous représentez différents lieux de Bruxelles : Le Petit-Château [1], bien sûr. Mais aussi le bassin de natation de la ville de Bruxelles, proche de la Place du Jeu de balle, le Cirio, un célèbre café Bruxellois !

Oui. Ces éléments me permettaient de donner une ambiance et une atmosphère au récit. Je me suis basée sur ces lieux, sans pour autant y prendre des photographies pour dessiner les décors de manière rigoureuse. Cela me permettait aussi de placer les personnages dans une ville réelle et dans des situations qui sont reconnaissables.

Ce côté authentique passe aussi par Sophie, votre personnage principal. Vous n’hésitez pas à la représenter avec quelques kilos de trop. On est loin de la silhouette d’une top-model !

Effectivement ! Et j’espère que le lecteur a apprécié cette démarche. Je n’aime pas les bandes dessinées qui représentent la femme telle qu’elle est perçue par les hommes. Une femme peut-être normale, avec éventuellement quelques kilos excédentaires, et être très belle. Sophie est très attractive, malgré qu’elle ne soit pas un mannequin et donc « imparfaite ». C’est une femme vivante. Souvent, dans les films et les bandes dessinées, les hommes sont un peu moches et les femmes attrayantes avec une taille mannequin. C’est ridicule. Les femmes ne sont pas toujours aussi maigres !

La scène du premier baiser entre Abou et Sophie est simple, efficace et très jolie.

Je l’ai moi-même vécue avec un autre garçon quelques heures avant de la dessiner. Cela se passait dans un parc de la commune de Forest. Le lendemain, dans mon atelier, j’ai pris mon crayon et l’ai dessiné en une dizaine de minutes. Il fallait simplement changer les personnages (Rires). Je voulais montrer la difficulté de se rapprocher de quelqu’un pour un premier baiser. Montrer cette gêne et cette timidité simultanée (Rires). Cette page est sans doute belle parce qu’elle est vraie et authentique.

Extrait de "La Jeune Fille et le Nègre" T2.
(c) Judith Vanistendael et l’An 2

L’élément liquide est très présent dans ces deux albums…

Oui. Je nage beaucoup, pour me retrouver seule et pour me ressourcer. Personne ne peut vous parler lorsque vous êtes dans l’eau. Vous n’avez qu’une chose à faire : nager et laisser couler les sentiments, les sensations, les pensées. Je réfléchis souvent aux décisions difficiles à prendre dans l’eau. Cet élément aura également une importance dans mon prochain projet…

Pourquoi avoir opté pour une bande dessinée sans couleur, en noir & blanc ?

Mais parce qu’il s’agit de l’histoire entre un homme noir et une fille blanche ! L’histoire était bien plus forte narrativement si j’optais pour ces choix graphiques. Et puis, esthétiquement, la représentation de leur corps est plus belle en noir et blanc. C’est aussi une technique que je voulais maîtriser. Quand j’ai commencé le premier album, j’étais vraiment catastrophique dans la technique de l’encrage. Il y a une très grande évolution dans mes planches entre les premières du premier album et celles du suivant. Je me suis vraiment éclaté dans le dessin du dernier tome. Je pouvais enfin dessiner les images que j’avais dans la tête. La technique de l’encrage demande beaucoup de rigueur. Même après ces années passées sur ces deux albums, je dois m’exercer tout le temps !

Pourtant, vous semblez avoir un goût particulier pour le dessin. Vous dessiniez peu de temps avant que je n’arrive…

Je me force ! Lorsque je suis en voyage, je ne dessine pas ! J’adore dessiner, mais c’est un travail difficile, et je dois encore m’exercer. En vous attendant, je faisais quelques esquisses pour un livre pour enfant. Je dois encore trouver quelques caractéristiques physiques pour des personnages.

Quel sera votre prochain projet ?

Je l’écris en ce moment même en néerlandais. Mais le livre sera publié dans les deux langues. C’est important pour moi de voir mes livres édités en français. Je suis bruxelloise, et ne comprends pas très bien la division entre les deux communautés linguistiques belges.
Mon prochain livre raconte l’histoire d’un homme confronté au cancer. Il vit la dernière année de sa vie et est entouré de plusieurs femmes. Celles-ci communiquent maladroitement avec lui. Les femmes de sa famille font face à leur manière à cette maladie et à la perte prochaine de ce proche. Face à ces problèmes de communication, le malade ne partage pas sa douleur avec ses proches, il s’enferme peu à peu dans la solitude. L’histoire se situera à Berlin. Mon éditeur me pousse à la développer en 160 pages…

(par Nicolas Anspach)

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Photo de l’auteur (c) Daphe Titeca

[1NDLR : Un centre d’accueil pour demandeurs d’asile à Bruxelles.

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