Jul : « C’est une sorte de journal de bord de grossesse ».

25 novembre 2007 1 commentaire
  • Jul est l'une des signatures phares de Charlie Hebdo. Sous ses airs de communiant ingénu se cache un redoutable dessinateur satirique. Rencontre à l'occasion de la publication de son dernier livre : Le Guide du Moutard (Vent des Savanes).
Jul : « C'est une sorte de journal de bord de grossesse ».
Le Guide du moutard
Ed. Vent des Savanes

Vous avez fait Normale Sup, ce qui n’est pas très courant chez les dessinateurs de BD.

Oui, à Charlie Hebdo, ça jure un peu par rapport au ton général. C’est vrai aussi bien chez les dessinateurs de BD que chez les dessinateurs de presse, les gens ont des itinéraires très composites, hétéroclites. Il n’y a que des cas particuliers, le mien est donc un peu spécial puisque j’ai enseigné l’histoire chinoise brièvement avant de me lancer dans le dessin. J’ai toujours dessiné. Je faisais des fanzines depuis ma tendre enfance, que je revendais un franc à mes copains à l’école. Je n’ai jamais arrêté de dessiner. Je travaillais pour des journaux alors que je faisais des études, alors même que j’étais prof. A un moment, il a fallu choisir. Ce n’était pas gagné a priori. Mais quand j’ai vu que je pouvais en vivre, je n’ai pas hésité à ce moment-là.

Ça commence à bien marcher pour vous avec la parution de votre premier album, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Vent des Savanes)

A vrai dire, non. C’était mon premier album. J’ai eu du bol car c’est un album qui a eu une réception énorme. Ca a très bien marché et ça m’a permis ensuite de développer tous les autres projets dont j’avais envie. Néanmoins, cela faisait déjà huit ans que je publiais dans la presse, la presse de premier plan. J’en vivais déjà largement déjà puisque j’étais salarié de Charlie hebdo, j’avais travaillé au Nouvel Obs et à Marianne un an...

Comment on se fait engager dans ces journaux ?

Je me suis pointé avec mes dessins sous le bras avec la tête du perdreau de l’année et c’est bien tombé. Je suis arrivé à Charlie au moment du bombardement de Belgrade par les forces de l’OTAN. Ca chauffait aussi bien à Charlie que sous les ponts du Danube. C’était un moment où ils avaient envie de nouvelles voix extérieures, de faire rentrer des gens et voilà, c’est bien tombé.

Et puis là, vous arrivez avec un nouvel album : « Le guide du moutard ». Ce n’est plus un sujet politique. C’est presque un sujet de société.

Mon travail a toujours été à la frontière entre les sujets de société et la politique. Dans mon livre sur José Bové, je traitais de l’altermondialisme. Ce n’était pas seulement des hommes politiques mais vraiment des grandes tendances sociales de contestation de l’ordre établi, d’une façon générale. Tout ce qui est alter a le malheur de parler de tout, finalement.

Il faut tuer José Bové
Albin Michel / Vent des savanes

Quand je travaillais dans La Croisade s’amuse du choc des civilisations, de l’axe du bien contre l’axe du mal, ça brassait aussi assez large aussi. Il y avait le journal intime de madame Ben Laden, la famille Bush... Cela permettait d’aller au-delà, de parler d’autre chose, alors qu’ici, c’est presque la démarche inverse : cela part d’un truc très personnel de l’ordre du journal de bord de grossesse, avec tout ce qui peut y avoir de très comique dans cette situation. On se rend vite compte que cet univers de la grossesse, des enfants, etc. c’est vraiment le miroir dans lequel se reflète tout une société. Il y a toutes sortes de problèmes, d’angoisses qui sont présents. Et en plus, il se trouve que le timing de cette grossesse qui est raconté dans cet album correspond exactement avec la campagne présidentielle en France et donc, ça commence avec le thème de la rupture de Sarkozy et celui de l’ordre juste de Ségolène. L’accouchement a lieu pendant le débat Ségo/Sarko. Les sages femmes sont complètement obnubilées par le débat et n’ont pas du tout la tête à ce qu’elles font...

C’est une histoire vécue, si je comprends bien ?

Oui, à la base, mais il y a ensuite beaucoup d’extrapolations. Quand on sait que l’on va assister à la naissance d’une fille, il y a tout un univers féminin qui s’ouvre. Et notamment, les garçons peuvent se poser la question, comment est-ce qu’on nomme le sexe d’une petite fille pour cette petite fille ? C’est évident pour les garçons : il y a zizi, quéquette, deux trois autres possibilités du même genre... Mais pour une fille ? J’ai enquêté autour de moi et je me suis rendu compte qu’il y avait autant de solutions que de famille. Chaque fille à laquelle j’ai parlé avait le souvenir que ses parents et elle-même utilisaient un mot différent : zizi, zaza, quéquette, doudoune, mimine, tutune, pipi... C’était complètement étonnant ! Cela a été marrant de faire le tour de ça. Pareil pour l’emprise d’Internet. On peut voir ça au moment de la gestion des grossesses. Ce sont à la fois des moments intimes et en même temps très collectifs.

La Croisade s’amuse
Albin Michel / Vent des savanes

Tout le monde a son mot à dire ! Du pharmacien au médecin, de la famille à la bonne copine,... C’est valable pour le choix des prénoms, par exemple. Il y a plein d’anecdotes comme cela, plein de choses à raconter.

Ca parait sous le label de « Vent des Savanes » créé par Glénat pour accueillir le catalogue BD d’Albin Michel. C’est un traumatisme, la fin de L’Echo et le passage chez un nouvel éditeur ?

On a l’impression que cela a été une saison assez chaude pour tout le monde de l’édition BD. C’était un peu le Mercato : des auteurs rachetés comme des joueurs de foot ! Moi, je suis un type, malgré les apparences, plutôt conservateur. J’aime pas quand les choses changent : la formule d’un journal, un paysage quand on coupe un arbre... Cela me déprime profondément. Cela me déplaisait parce que cela changeait mais là, finalement, j’en prends mon parti et le fait que le catalogue Albin Michel passe chez Glénat, pourquoi pas ? J’y découvre des nouvelles choses aussi. Ce n’est pas inintéressant.

C’est le cas pour la plupart de vos collègues ?

Ça dépend. Il y a les auteurs maison. Moi je suis un peu extra-territorial, je suis avant tout un dessinateur de presse. Ma base, c’est quand même les journaux pour lesquels je travaille. Ce changement de maison d’édition me demandera un peu d’adaptation, mais ma vie ne sera pas tourneboulée comme pour les auteurs qui étaient là depuis 20 ans et qui ne travaillaient que pour cette maison d’édition. J’imagine que c’est moins facile pour eux.

Propos recueillis en octobre 2007.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Jul. Photo : Didier Pasamonik (L’Agence BD).

 
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1 Message :
  • A Jul de la part de Tagueuline D. de Nantes
    Bravo, bravissssssimo : vous avez osé !
    J’adore, j’adore le COMPLOT MORTEL ? du Charlie de cette semaine. ...qui va sûrement en faire hurler certains !
    Qu’est-ce que j’aime ce genre de dessins et de commentaires ! Sartre et le coup de la fille cachée, Greenpeace et la protection du crapaud-buffle : géniales trouvailles !" Ce teint jaunâtre, ces yeux globuleux"... Sans oublier Loch Ness ! Miss France et le Mossad, Carla et la CIA !!!!!
    Encore merci pour ces éclats de rire !

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