Julien Papelier (administrateur délégué des éditions Dupuis) : « Avec la Covid, nous avons appris à travailler différemment. »

24 août 2020 1 commentaire
  • Président et administrateur délégué des éditions Dupuis, directeur général de Mediatoon Audiovisuel, président du Parc d'attraction Spirou-Provence et directeur exécutif de Dargaud Shanghai, Julien Papelier est un acteur-clé de l'édition de bande dessinée européenne. Arrivé en 2016 chez Dupuis, il a fait revenir l'éditeur de Marcinelle à Angoulême et nourrit de grands projets pour cette maison d'édition. Comment a-t-il vécu la pandémie et comment aborde-t-il cette rentrée ? Verbatim.

Pour Dupuis, comment s’est passée toute cette période, du confinement à la reprise ?

Il y a eu cette période étrange où il ne se passait plus rien sur le terrain... Mais on s’est rendu compte qu’il se passait quand même des choses, finalement : le marché n’a pas fait -100% mais -60/70%. Parce que des gens qui allaient aux courses en supermarché en profitaient pour acheter une BD pour leurs enfants ou achetaient en ligne. Donc, pour nous, le travail continuait, on discutait avec des auteurs pour qui le confinement ne changeait finalement pas grand chose. Ils continuaient à travailler et donc leurs éditeurs devaient continuer aussi. Au service marketing, comme ils gèrent des choses qui se font avec de l’anticipation, ils avaient toujours des choses à faire...

Donc on avait un écart entre un monde extérieur figé et notre rythme à nous qui avait assez peu changé. Notre recours au chômage partiel a été mesuré, à la fois pour des raisons citoyennes, mais aussi pour des raisons d’accompagnement des auteurs. Enfin pour ne pas prendre de retard au redémarrage, pour pouvoir être prêt à s’y remettre dès que cela repart. On a essayé de faire "le gros dos" , de serrer les dents, de préparer la reprise tout en limitant la casse.

Julien Papelier (administrateur délégué des éditions Dupuis) : « Avec la Covid, nous avons appris à travailler différemment. »
Claude de saint-Vincent, directeur général de Média-Participations et Julien Papelier, PDG de Dupuis. Le groupe s’est employé à s’adapter aux circonstances.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Alors pour faire ça, on a fait des efforts pour couper nos frais non indispensables. On a fait nos principales économies sur l’absence de salons et festivals, donc des coûts en moins, et on a vraiment voulu soutenir et conserver tous les gros projets dont on attend beaucoup. On a passé du temps à rebâtir un plan de lancement. On n’a rien annulé mais on été obligé de décaler certains projets de 2020 à 2021 et de 2021 à 2022. C’est un exercice toujours assez périlleux car il y a des auteurs qui attendent...

Nous avons appris à travailler différemment, avec l’accélération de la numérisation de notre vie par exemple, que ce soit dans notre façon de travailler en interne ou avec nos partenaires, en faisant des séminaires sur Zoom, des réunions dont une avec presque 200 libraires en même temps ! Donc, quand on aime le contact avec les gens, ça frustre un peu, mais ça permet quand même de bien bosser et de ne pas trop perdre le rythme. C’est aussi pour ça qu’on a essayé après le confinement, et dans la mesure du possible, de se voir « en vrai », de retrouver le contact...

Est-ce que ça a changé l’ambiance de la création ? Pour les auteurs comme pour les éditeurs, est ce que d’autres thématiques surgissent, d’autres pratiques. Une autre manière de faire l’édition se profilent ?

Ceux pour qui ça a beaucoup changé, c’est la rédaction de Spirou Magazine. Autant sur la création d’un livre on est sur un rythme de très long terme et une période comme celle-ci est plutôt une parenthèse, autant quand on veut boucler un hebdo chaque semaine, c’est dur, parce que rien ne remplace le fait d’être ensemble, de rebondir sur les échanges.

Et après, on a donc de nouveaux projets qui sont arrivés sur l’avenir, ce que sera le "nouveau monde"... C’est aussi une période qui a coïncidé avec notre changement de directeur éditorial, l’arrivée de Stéphane Beaujean, donc ça allait de toute façon amener un certain nombre de changements. Dupuis est un éditeur généraliste, avec donc pour vocation d’embrasser toute la bande dessinée tout en conservant son épine dorsale franco-belge, mais on développe aussi le webtoon, avec la Webtoon Factory, et on a besoin aussi de s’enrichir et d’avoir une vision plus panoramique du 9e art.

Partir à la reconquête...
Photo : D. Pasamonik

Ça veut dire que le numérique ne va peut-être pas évacuer le papier, mais faire émerger de nouvelles pratiques ?

La numérisation de nos modes de travail est déjà en cours, avec une utilisation plus forte de Zoom, de ce genre d’outil, donc oui. En terme de création on avait déjà mis un pied dedans avec le webtoon, et on a doublé, quadruplé même nos consultations sur la Webtoon Factory pendant le confinement. C’est devenu le produit numéro un sur Izneo. Le webtoon cartonne en ce moment, d’autant plus que c’est un contenu différent de ce qu’on trouve habituellement en libraire, et on on a gagné en vitesse d’apprentissage sur le sujet. Le numérique est surtout un espace complémentaire au papier, mais ils ne vont pas se concurrencer. Le webtoon et Internet, ce sont aussi des outils pour faire monter d’autres auteurs, qui font connaître leurs dessins ce qui accélère leur notoriété et favorise le lancement de leur premier projet.

Spirou, c’est aussi un parc d’attraction, son ouverture au grand public avait été reportée... Ça s’est bien passé pour eux finalement, cette saison ?

Oui, on a ouvert le 19 juin, on avait appris fin mai qu’on aurait la possibilité de le rouvrir. C’est un parc jeune donc on doit absolument continuer de construire sa notoriété pour pouvoir repartir de plus belle l’an prochain. La clientèle des parcs d’attraction, c’est souvent les mêmes personnes qui reviennent : il faut "fidéliser".

Alors évidemment, le fait de porter un masque et la crainte du Covid-19 nous ont fait perdre par rapport à ce qu’on espérait, mais on a fait plutôt une bonne saison, on a eu des auteurs qui sont venus... On a dû annuler un gros festival éducatif sur place, malheureusement, mais les auteurs sont quand même venus, Arthur de Pins, Midam... Donc on a fait de très belles journées, et une belle saison. On avait aussi réalisé quelques améliorations du parc en amont, donc ce qu’on a perdu en trafic on l’a gagné par exemple en boutique, et avec des clients plus contents encore qu’à l’accoutumée.

Photo : Parc Spirou / Ed. Dupuis

L’atterrissage de votre nouveau directeur éditorial, Stéphane Beaujean, dans l’entreprise s’est bien passé ?

Son arrivée s’est très bien passée. C’est un grand passionné, très éclectique, capable de s’intéresser et de comprendre des projets très diversifiés comme c’est le cas chez Dupuis. Il a pris contact avec toute la diversité des éditeurs de Dupuis, et il s’est déjà fait accepter. On est très content de l’avoir.

Pour la suite, quels sont les gros événements qui vont arriver et qui vont effacer la mémoire du Covid ?

Je tiens déjà à saluer le travail énorme des libraires, et aussi les clients, qui ont été au rendez vous. La BD a gagné 29% en juillet. Quand j’ai vu le chiffre j’ai dû y re-regarder à deux fois, tellement je n’y croyais pas ! C’est extrêmement porteur et encourageant, même si on reste assez incertains. Je trouve ça formidable, et le fait que ce soient les libraires qui en bénéficient c’est encore mieux.

"L’Âge d’or" de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil. Le tome 2 sort en novembre 2020.

On a donc prévu un joli programme pour la fin d’année, pour l’adulte comme pour la jeunesse. Sur Aire Libre on a la fin de L’Âge d’or de Cyril Pedrosa, on a aussi Inhumain, le retour de Denis Bajram et du duo Mangin-Bajram et Rochebrune avec une SF comme on avait pas eu depuis longtemps chez Aire Libre.

En jeunesse, on a Zombilénium qui monte de plus en plus, notamment avec les histoires courtes qui sont parues dans Spirou. Arthur de Pins est en pleine forme, il arrive à allier l’humour, les messages bien sentis, la virtuosité graphique...

"Zombilénium T.5 : Vendredi noir", d’Arthur de Pins. Il paraît en novembre 2020.

Et puis on a les valeurs sûres de Dupuis, les Game Over, les Kid Paddle de Midam. On a aussi la fin de Roger et ses humains, avec Cyprien, et les capsules co-produites avec lui sur YouTube qui marchent très bien.

Et puis un titre dont vous avez parlé sur ActuaBD qui est Les Tuniques bleues, et le tome 65 qui sort avant le 64 (il n’y a que chez Dupuis qu’on peut faire ça), avec ce chouette exercice de style et cet hommage bien rendu pour une très très jolie histoire.

Et évidemment, le Spirou chez les Soviets de Fred Neidhardt et Fabrice Tarrin qui, je l’espère, va permettre à tous les gens qui ont aimé Spirou dans leur vie de retrouver le Spirou de la "grande aventure", avec beaucoup d’humour, et une vision très personnelle du personnage.

"Spirou chez les Soviets" de Fred Neidhardt et Fabrice Tarrin. En librairie dès septembre 2020.

Enfin, il y a le Marsupilami de Frank Pé et Zidrou qui est très attendu !

Donc un programme riche mais maîtrisé et contenu, de manière à créer du trafic tout en ayant la possibilité de défendre chaque livre correctement.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, retranscrit par Jaime Bonkowski de Passos.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Julien Papelier par Rita Scaglia. © Dupuis.
En survol : Photo de Charles-Louis Detournay.

 
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