Julio Ribera : "L’autobiographie est un exercice douloureux !"

23 août 2008 3 commentaires
  • Julio Ribera n’est pas que le dessinateur des 31 albums du Vagabond des Limbes. Après avoir fui le régime de Franco, il travaille essentiellement pour la presse française. Cet auteur affable et discret a le regard qui pétille lorsqu’il aborde son passé. Il nous laisse un précieux témoignage sur les raisons de son exil dans trois livres autobiographiques publiés aux éditions Bamboo.

Julio Ribera : "L'autobiographie est un exercice douloureux !"Pourquoi avez-vous resenti le besoin de vous raconter ?

Montserrat était à l’origine un one-shot. J’ai eu envie de l’écrire suite à une discussion avec une journaliste espagnole. Elle semblait être étonnée que les dessinateurs aient été victime de la censure lors du régime dictatorial de Franco. À l’entendre, on aurait cru que la guerre civile qui a bouleversé mon pays n’était qu’une anecdote. J’ai alors pris conscience que l’Espagne avait encore certaines difficultés à se replonger dans son passé ! J’ai donc décidé d’offrir mon témoignage et de partager mon vécu à travers un livre.

Comment être certain, dans un travail sur son propre passé, d’en saisir les éléments importants ?

La mémoire est un gruyère. Notre cerveau élimine certains évènements pour en conserver d’autres plus marquants, plus agréables. Lorsque j’ai dessiné notre habitation, à Barcelone, je me suis rappelé qu’il y avait un commerce en face, et à côté de celui-ci un autre marchand. De fil en aiguille, je me souvenais...
L’utilisation de la photographie n’était pas aussi répandue que maintenant. À l’époque, j’utilisais un appareil Kodak qui me permettait de faire imprimer des photos de cinq centimètres sur trois. Un jour, j’ai passé quelques heures à scanner ces photographies pour pouvoir les agrandir. En les regardant, je me suis mis à pleurer comme un enfant. L’émotion me submergeait ! Jouer avec ces choses-là est loin d’être anodin. Pleins de souvenirs heureux ou douloureux remontent à la surface. Je suis heureux d’avoir publié ces trois livres, mais on ne m’y reprendra plus !

Dans votre jeunesse, vous avez hésité à un certain moment entre le dessin et la musique. N’aviez-vous pas de regret de ne pas être devenu batteur ?

Pas du tout ! Nous formions un quartet. Et nous avions tous des personnalités affirmées. Autant vous dire que cela n’était pas facile pour nous mettre d’accord. Il m’était plus confortable d’être le seul maître à bord lorsque je racontais mes histoires…

EtudeVous avez travaillé pendant quelques décennies avec Godard. Vous avez dû apprendre l’art du compromis.

Je n’ai jamais eu de problème avec lui ! Lorsque nous avons parlé d’une éventuelle collaboration, nous avons tout de suite remarqué que nous avions des atomes crochus. Je n’ai jamais retouché la moindre scène ou même la moindre phrase du Vagabond des Limbes

Pourriez-vous nous parler de votre premier personnage, Rosy, que vous réalisiez, en 1945, pour le journal Espagnol Florita, un journal pour les jeunes filles…

Ce n’était pas mon premier personnage. J’avais déjà signé différentes histoires, sans trop savoir la suite que j’allais leurs donner. Mais c’est la première série qui a récolté un certain succès et qui m’a permis de réaliser mon ambition. Pendant trois ou quatre ans, j’étais forcé de fournir mes récits humoristiques à un journal. J’appréciais beaucoup ce personnage. Le ressort des histoires était assez simple : Rosy avait trouvé le moyen pour faire marcher les hommes et de leur donner des ordres. Lorsqu’elle n’était pas d’accord, elle criait tellement fort qu’elle arrivait finalement à ses fins.
Je rencontre souvent, en Espagne, des lectrices de Rosy. Elles étaient enfants lorsque j’animais ce personnage. Aujourd’hui, ce sont devenu des grands-mères (Rires). Grâce à Rosy, j’ai senti qu’à travers mon travail, je pouvais avoir le moyen de vivre décemment.

Vous avez travaillé pour différents journaux à partir du mois de septembre 1954, l’année de votre exil pour la France. Vous avez signé chez Bayard, puis dans Bernadette, au Parisien Libéré et à l’Aurore. Était-ce une période de vache maigre ?

Pas du tout ! À cette période, nous ne craignions pas de nous retrouver sans travail. Les revues de bandes dessinées foisonnaient et la presse quotidienne en éditait également. Mais être publié dans un support ne constituait pas une fin en soi : le job était précaire et non définitif ! La première fois où j’ai eu plus de perspective d’avenir, c’était en signant chez France Soir en 1964…

Quand on vous a proposé d’illustrer Belphégor ?

Oui. Ensuite, j’ai réalisé des images sur des personnages célèbres ou des bandes dessinées adaptées de romans. Je songe notamment au Capitaine Tempête. Je travaillais, pour eux, à l’année, et c’était plutôt bien payé pour l’époque. Je n’avais donc aucune angoisse financière. En fait, ce côté incertain et aléatoire me plaisait plutôt !

"Le Retour du Capitaine Tempête"
Illustration pour France Soir (c) Ribéra.

Vous avez participé à un combat social pour défendre les auteurs … Dans Paris Liberté, Le Parfum de L’Espoir, vous représentez une réunion chez Raymond Poïvet, puis d’une autre rencontre qui ont amené la création d’un syndicat

Oui. À l’époque, les éditeurs avaient tous les pouvoirs. Ils pouvaient vous engager et vous licencier sans vous verser la moindre indemnité. Ils ne partageaient pas les bénéfices de la revente de droits à l’étranger. Nous ne recevions pas nos originaux en retour… Bref, la situation était difficile.
En parlant entre nous, nous nous sommes aperçus que le monde entier enviait notre loi sur la propriété artistique et intellectuelle. Et nous, auteurs de BD, nous n’en faisions rien. Nous nous sommes unis pour défendre nos droits. Peu à peu, nous sommes parvenus à gommer certains paragraphes dans les contrats qui étaient illégaux. La sécurité sociale nous a aidé lorsqu’ils se sont aperçus qu’ils pouvaient en tirer parti.

Lorsque Ribera dessinait Jeanne Moreau et Brigitte Bardot
... pour la publication en avant-première d’une version romancée du film "Viva Maria" de Louis Malle dans France Soir

C’était avant mai 1968 et la célèbre révolte des jeunes auteurs de Pilote qui voulaient plus de liberté ?

Ça, c’était une tempête dans un verre d’eau ! Je ne sais plus, mais il me semble que c’était avant…

Aviez-vous une liberté de ton quand vous travailliez pour la presse ?

J’acceptais ce que l’on me proposait à mes débuts, tout simplement pour gagner ma vie. J’ai réalisé de nombreuses pages pour des revues pour fillettes : Lisette, Bernadette, la Semaine de Suzette, etc.
J’ai apprécié de pouvoir travailler en même temps pour un éditeur communiste (Vaillant) et un autre catholique (Bayard). Je me souviens avoir réalisé pour Vaillant un récit où le méchant était un curé. Et au même moment, je signai une histoire, pour Bayard, où un prêtre était déporté en Sibérie car il ne voulait pas renoncer à sa foi (Rires).
J’aimais cette liberté. C’est d’ailleurs un des éléments qui m’a décidé à rester en France. Après la mort de Franco, en 1975, l’Espagne est devenue une monarchie démocratique. Mais j’avais tellement souffert dans ce pays que je ne voulais plus y retourner sauf pour rendre visite à ma famille durant les vacances …

Vous souvenez-vous de la naissance du « Vagabond des Limbes » ?

Henri Filippini travaillait chez Hachette et nous a proposé, à Christian Godard et à moi-même de réaliser, pour cet éditeur une histoire de science-fiction. Nous avons bavardé un peu. Et il m’a promis de m’envoyer un synopsis rapidement. J’ai posté, en retour, différents croquis représentant les personnages.
En fait, nous étions déjà rôdés car nous avions réalisé un court récit pour Pilote, intitulé L’histoire d’un personnage de bandes dessinées. Cela nous a permis de nous connaître un peu. Une relation de confiance est rapidement née. Si bien que quand je recevais le découpage complet d’un scénario, je ne le lisais même pas. Je commençais à dessiner la première page et j’attendais de l’avoir terminé pour lire la suivante. Je voulais être dans le même état d’esprit que le lecteur : avoir envie de lire la suite …
Christian Godard a été intelligent et laissait toujours des portes ouvertes dans ces scénarios. Il suffisait de se pencher sur l’une de ces pistes pour avoir une idée d’histoire…

Vous avez signé des œuvres réalistes, comme par exemple votre autobiographie et d’autres semi-réalistes. Quel genre préférez-vous ?

Vous savez, j’ai commencé ma carrière en Espagne au temps de Franco. Autant vous dire que mon avis ne comptait pas du tout à cette époque, et que pour survivre, je devais être prêt à accepter toutes les commandes. Cette période m’a permis de me perfectionner et surtout de pouvoir utiliser plus tard le style graphique que je trouvais le plus adapté pour dessiner une histoire…

Quelles sont les personnes qui vous ont récemment le plus marqué dans la BD ?

Olivier Sulpice, le patron Bamboo ! J’avais réalisé la moitié de l’album Montserrat sans savoir si ce récit allait trouver un jour un éditeur. Je lui ai téléphoné pour lui parler de ce projet autobiographique. Il m’a répondu : « Tu sais, cela ne rentre pas du tout dans notre politique éditoriale, qui est basée sur l’humour ». Je lui ai alors confié avoir déjà réalisé l’album jusqu’à la moitié. Il m’a demandé de le lui envoyer. Il m’a téléphoné quelques jours après pour me demander quand il allait recevoir la suite ! Avec prudence, j’ai prévenu qu’il ne risquait pas d’en vendre beaucoup. Il m’a répondu : « Même si je n’en vends que dix exemplaires, cela aura été un honneur de publier ton livre ! ». Ce fut une immense satisfaction d’apprendre que ce livre a été imprimé une seconde fois !

Tout est-il réel dans votre autobiographie ?

Oui. Sauf la représentation de la période où mon père était parti combattre les franquistes au front. J’étais alors enfant et je n’ai bien évidement pas assisté à cela. J’ai dû représenter mon père d’après les souvenirs qu’il m’a racontés.
Il existe une association dans les Pyrénées qui regroupe des enfants d’immigrés espagnols. Je parle de ceux qui ont passé la frontière à cette période. Ils ont organisé une exposition consacrée à ces combats, à cet exil. J’ai été la voir et j’y ai vu un agrandissement d’une photo d’un soldat, portant les mêmes vêtements que mon père. Son visage était marqué par la déception et la désillusion. Les mêmes expressions que celle de la couverture de Montserrat que j’avais dessinées quelques temps plus tôt !

Julio Ribera
Photo (c) Nicolas Anspach

Aimeriez-vous que cette trilogie soit publiée en Espagne ?

Oui. Mais cela risque d’être difficile. L’Espagne est encore fort marquée par le Franquisme, et il n’est pas bon d’aborder cette période. À l’époque où je me suis exilé en France, il était obligatoire d’adhérer aux idées de Franco. Si on laissait courir le moindre doute sur la théorie officielle, on n’obtenait pas de travail ! La majorité des Espagnols étaient donc forcés – ou pas – d’être franquiste.
Cela me dégoûtait ! Grâce à Rosy, j’ai gagné assez d’argent pour m’exiler. Je me suis marié à neuf heures du matin le 2 septembre 1954, et je prenais l’avion, avec mon épouse, à seize heures ! Lorsque le régime est tombé, beaucoup ont renié leur appartenance au mouvement de Franco ou le fait qu’ils ont adhéré à ses propos. Tous ces anciens franquistes ont transmis inconsciemment une culture du secret à leurs enfants.
Cet été, j’ai lu un article dans le quotidien Le Monde qui était consacré à la vérité historique en Espagne. Et bien, la version officielle est toujours celle que Franco a donnée. Les historiens espagnols sont très prudents. Il y a encore des personnes aux postes clefs qui sont des descendants de franquistes importants, voire même des franquistes. Ils ne veulent pas faire de vague et donc, pour eux, il est plus commode d’ignorer cette époque. J’ai eu différents contacts avec des éditeurs locaux, mais j’ai vite compris qu’ils préféraient ne pas publier ce livre, plutôt que d’avoir des problèmes…

Quels sont vos projets ?

J’aimerais éditer les trois épisodes de Dracurella en intégrale. J’ai refait la mise en couleur de ces récits et j’ai dessiné une couverture inédite.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire les chroniques de :
- Montserrat - souvenirs de la Guerre Civile
- Jeunesse Bafouée, Une Dictature au Fil des Jours
- Paris Liberté - Le Parfum de l’Espoir
- Le Vagabond des Limbes : Le retour vers Xantl

Lire une interview de Christian Gordard, le complice de Ribéra (Juin 2005)

Lien vers un site consacré à Julio Ribéra

Photos (c) Nicolas Anspach - Reproduction interdite sans autorisation.

Merci aux organisateurs du festival BD de Middelkerke d’avoir permis cette rencontre.

 
Participez à la discussion
3 Messages :
  • Voila un hommage respectueux à un grand auteur trop discret.
    24 août 2008 12:48, par Michel Dartay

    Et bravo à Bamboo qui remonte dans mon estime en tant qu’éditeur. Je pense qu’il est du devoir d’un éditeur d’albums de grande consommation de proposer aussi quelques livres plus difficiles, aux ventes moins évidentes, mais tellement plus beaux.

    Répondre à ce message

  • C’était magnifique ses dessins pour France Soir, Uderzo en avait fait aussi (l’homme qui en savait trop), les pseudo-dessinateurs réalistes d’aujourd’hui devraient en prendre de la graine, c’était autre chose que décalquer des photos avec Photoshop.

    Répondre à ce message

  • Julio Ribera : "L’autobiographie est un exercice douloureux !"
    28 août 2008 06:50, par FACELINA Vincent

    La trilogie autobiographique de Julio Ribera est une très belle contribution.
    Pour l’Histoire qui est trop aisément oubliée et que des témoignages vécus incitent à l’étude plus approfondie.
    Pour la BD, car à travers le 9ème art, une fois encore le genre s’enrichit de cette véracité, de cette intimité si éloignée des stéréotypes.
    Pour ceux qui aiment les auteurs, ces créateurs qui nous font rêver...
    Merci Julio
    Merci Bamboo

    Répondre à ce message