"Jun", un touchant témoignage sur la différence en Corée du Sud

8 septembre 2020 0 commentaire
  • À cheval entre la culture coréenne et européenne, l'autrice remarquée pour "Les Mauvaises Herbes" en 2018, revient avec la chronique intimiste et sensible d'une famille touchée par l'autisme d'un de ses enfants. Poignant !

« N’abordez pas la lecture de ce livre en imaginant découvrir la fabuleuse histoire d’un handicapé, musicien de génie, qui a pu surmonter toutes les difficultés auxquelles il était confronté grâce à l’amour inconditionnel de sa famille. Jun et sa famille, comme beaucoup de familles, luttent depuis de nombreuses années contre les préjugés et la discrimination qui règnent au sein de notre société. », explique l’autrice Keum Suk Gendry-Kim.

Jun est un jeune garçon coréen, dont les parents se rendent compte à ses trois ans de ce que les docteurs vont qualifier d’un retard mental, lié à l’autisme. Dès lors, sa mère n’aura de cesse de veiller sur son fils, mettant presque sa propre vie de côté, de manière à essayer de l’accompagner au sein d’une société qui ne propose pas de place à la différence du handicap.

"Jun", un touchant témoignage sur la différence en Corée du Sud

Ce récit presque documentaire est pourtant abordé sous un angle très intimiste, à savoir une narration par le biais de la jeune sœur de Jun, qui aime tendrement son frère, mais qui n’hésite pas non plus à le bousculer parfois un peu plus que ses parents pour lui laisser l’autonomie dont il a besoin.

Ce double regard, à la fois intimiste et narré avec savoir-faire, l’autrice l’a acquis car elle raconte en réalité le quotidien d’une famille qu’elle connait bien. Comme elle l’explique dans la postface de ce livre :

« À la fin de l’automne 2010, je suis revenue à Séoul après avoir vécu seize ans en France. Dès que je suis rentrée, j’ai commencé à étudier le pansori [NDR : l’art coréen du récit chanté]. C’est à cette époque que j’ai rencontré Jun. Nous fréquentions le même institut de musique. Il ne me semblait pas très différent des autres jeunes de son âge. Mais bizarrement, sa mère ou parfois son père l’accompagnaient et attendaient qu’il finisse les cours. »

« Il ne m’était pas aisé de m’intégrer, [car] j’avais vécu "trop" longtemps à l’étranger. Je ne partageais plus certains codes, la manière de penser, les habitudes [...] Jun et moi étions différents, mais nous nous ressemblions. [...] Jun semblait dans un autre monde. Comme dans une bulle transparente dont la paroi l’isolerait, la rendant inaccessible. [...] À ce moment-là, je me suis vue à travers lui. Je le trouvais magnifique. »


À la place de longs discours, Keum Suk Gendry-Kim a choisi dix moments particuliers sur une période d’une dizaine d’années. Dix instants marquants, faits de tendresse, de combat contre les idées reçues, d’apprentissage mais aussi de défaites, car ce qui est beau, ce n’est pas tant de réussir, mais de se relever et de repartir après avoir été mis à terre.

Parfois, les images suffisent pour traduire un état d’esprit. Une autre séquence se présente uniquement sur une double-page sans dessin, avec juste le témoignage de la sœur. En jouant avec les styles, Keum Suk Gendry-Kim compose une symphonie qui se lit sans relâche, avec plaisir, émotion et étonnement.

Par des mots simples, d’apparence légers, l’autrice aborde surtout des vérités marquantes : la difficulté du quotidien, le regard des autres, la conscience des parents de transmettre un fardeau à son autre enfant, ces efforts de tous les jours pour essayer que tout se déroule bien, avec parfois le retour de bâton.


Pourtant, loin d’être amer, le ton reste tendre, combatif et plein d’amour. Porté surtout par ce culte de la différence, qui se manifeste plus particulièrement chez Jun dans sa capacité à reconnaître et étudier les sons qui nous paraissent identiques ou anodins, comme celui d’un ventilateur ou d’une rame de métro. De quoi lui permettre de développer quelques dons musicaux.

« J’ai raconté son histoire et celle de ses proches en bande dessinée car je souhaitais transmettre un message, donner du courage et un peu de chaleur à ceux qui se trouvent dans des situations similaires. Si vous rencontrez des gens qui ressemblent à Jun et sa famille, j’espère que vous les respecterez et que vous ferez un pas vers eux. [...] Semblable, mais avec une petite différence. La beauté est dans la différence. On tente de surmonter certaines difficultés, c’est ce qui fait vibrer la vie. »

Outre l’autisme, Jun traite également de la culture coréenne qui montre encore des lacunes dans le support des personnes handicapés. C’est grâce à son mélange de culture, mi-coréenne, mi-française, que Keum Suk Gendry-Kim est la plus à même d’analyser ces différences et de les expliquer dans cette bande dessinée. Le constat n’est pourtant pas acrimonieux, car l’album explore également toute une facette méconnue de la Corée du Sud, à commencer par le pansori et quelques mets particuliers.


Si certains albums ont pu décrire ces dernières années les particularités et les difficultés inhérentes à cette étrange et redoutable "maladie" qu’est l’autisme, Jun est certainement l’un des plus réussis du genre, car l’autrice y aborde des situations authentiques traduites dans le langage adéquat de la bande dessinée pour toucher le lecteur. À ne pas rater !

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Jun - Par Keum Suk Gendry-Kim - Delcourt

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Illustrations : © 2018, Keum Suk Gendry-Kim, Tous droits réservés. © 2020, Editions Delcourt pour la version française.

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