Jung (Approved for Adoption 2/2) : « Je veux faire la paix avec l’enfant que j’étais. »

27 juillet 2010 3 commentaires
  • Quelques jours avant de retourner en Corée pour le tournage du film tiré de ses bandes dessinées, Jung se livre sur ce moment qu'il attend autant qu'il appréhende depuis quarante ans.

Depuis près de 20 ans qu’il œuvre dans le monde de la bande dessinée, Jung n’a cessé d’évoquer l’Asie, se tournant et retournant vers son passé, qu’il aborda finalement dans Couleur de peau : Miel.

Cette ’parenthèse’, comme il l’évoque, va prendre une place bien plus importante dans sa vie lorsque Laurent Boileau vint lui proposer de tirer un film de ses albums. Depuis lors, l’auteur ne cesse d’explorer ses souvenirs et ses sentiments pour livrer un film ambitieux et touchant.

À quelques jours de ce retour en Corée auquel il tente de se préparer depuis des dizaines d’années, Jung nous a livré très humblement et toute en sensibilité les implications artistiques liées au film, mais également son état d’esprit au seuil de cet instant qu’il a espéré, sans vouloir non plus y greffer trop d’attentes.

Jung (<i>Approved for Adoption</i> 2/2) : « Je veux faire la paix avec l'enfant que j'étais. »

C’est votre premier long métrage. Est-ce un handicap de manquer d’expérience ?

Jung : le passage de la BD au cinéma n’est pas si compliqué que ça. J’ai dû m’adapter à un nouveau langage, tout simplement. Le plus important que ce soit en BD ou en cinéma, est d’avoir une histoire intéressante à raconter, c’est le point de départ. La résolution des problèmes techniques est une autre histoire, mais un film ne se fait pas seul. En cinéma, il faut savoir bien s’entourer. Et encore plus dans notre cas, puisque l’aspect hybride et novateur de notre film fascine autant qu’il peut faire peur : c’est une arme à double-tranchant.

Laurent Boileau : Les succès de Persépolis et Valse avec Bachir ont aussi donné un regain au cinéma d’animation. Pas mal de personnes s’engouffrent donc derrière eux. N’étant pas les seuls, il faut se démarquer pour exister. Les producteurs, les distributeurs et les chaînes de télévision demandent de l’innovation, mais lorsqu’on sort des carcans, ils demeurent parfois circonspects, se demandant dans quel genre ils doivent nous caser : film, fiction, documentaire ou animation ?

Jung, en suivant votre parcours, vous avez progressivement affirmé votre intérêt soutenu pour l’Asie, avec Yasuda, La jeune fille et le vent, puis Kwaïdan, Okiya et Kyoteru avec Jee-Yun, avant d’aborder l’aspect autobiographique dans Couleur de peau : Miel. Une façon de tourner autour de vos origines sans jamais remettre les pieds en Corée. Est-ce que ce retour dans les prochains jours est la finalité de ces approches successives ?

Jung : Je tourne effectivement autour du pot depuis une vingtaine d’années. Après avoir vécu en Thaïlande, être allé au Japon, en Malaisie, en Birmanie, etc. Inconsciemment, j’ai toujours évité ou contourné la Corée. Je ne vous cacherai pas que j’ai des appréhensions, mais la machine s’est mise en route, un retour en arrière est impossible pour moi.

Discussion lors de tests techniques en prises de vues extérieures.

Y seriez-vous retourné même si Laurent ne vous pas aidé ou poussé ?

Jung : Je l’aurais fait un jour ou l’autre. Mais je n’étais pas pressé. Laurent a juste un peu poussé le destin. En réalité, je ne pars pas avec un but bien précis, en prévision d’un sentiment ou l’autre, mise à part le fait de réaliser le film. Laurent a rapporté pas mal de photos de ces divers repérages, et je sais qu’il y a des choses que je ne désire pas entrapercevoir, entre autres, tout ce qui est lié à l’orphelinat où j’ai vécu quelques mois. Pour les besoins du film, j’y retournerai, mais je préfère ne pas trop anticiper.

Y aura-t-il des endroits que vous irez voir pour les besoins du film, alors que personnellement, vous n’auriez pas entrepris cette démarche ?

Jung : À l’heure actuelle, c’est difficile à exprimer, car cela demeure totalement abstrait à mes yeux. Je préfère me dire que cela me touchera peu, pour éviter d’être déçu si cela ne revêt pas un caractère extraordinaire. Pour moi, c’est le chemin entamé avec les albums qui se poursuit avec le film.

La différence, comme moteur de création pour des sujets de préoccupation communs

Pour faire la paix avec vous-même, vous avez tout de même entrepris une grande démarche !

Jung  : Faire les albums, puis la concrétisation du film, toutes ces discussions avec Laurent ont effectivement remué pas mal de choses en moi. Ce n’est pas toujours facile à gérer, surtout quand on a pris l’habitude de se barricader. Pour aller au bout de cette démarche autobiographique, j’ai prévu un troisième et dernier tome de Couleur de peau : miel, mis un peu à l’arrêt pour le moment vu le travail conséquent à réaliser pour le film.

LB : L’intérêt aussi d’avoir travaillé dix-huit mois ensemble sur le scénario, c’était de pouvoir laisser à Jung le temps d’ouvrir certaines portes. Tout en demeurant le plus respectueux possible, j’ai gardé le principe d’explorer toutes les voies imaginables tout en lui laissant la décision finale. Le film comprendra donc des éléments qui n’ont pas été abordés dans les albums, tandis que d’autres resteront du domaine personnel. Je veux bien sûr réaliser un bon film, mais je veux que Jung reste debout après cette aventure ! (rires)

La prise de vue réelle implique également une démarche très différente de l’auteur de bande dessinée ?

Jung, devant la caméra. Laurent Boileau derrière.

Jung : Dans mes albums, je joue à cache-cache avec moi-même, tournant parfois les éléments en dérision pour camoufler certains effets plus sensibles. Mais pour le tournage, soyons honnête, je n’ai aucun idée de ce que cela va donner ! Je ne sais pas comment je vais vivre cette aventure, ni comment je vais apparaître à l’écran. La démarche d’écriture, de co-réalisation et d’acteur de mon propre vécu est vraiment particulière. Heureusement, en deux ans et demi, une réelle confiance s’est instaurée avec Laurent, et je compte sur lui pour me mettre le plus à l’aise afin de ‘jouer’ au mieux mon rôle devant la caméra.

LB : Cette prise de vue réelle implique également tout un aspect technique, ne fusse que pour que l’intégration des animations. Jung a l’intelligence de me laisser plus la main dans cette partie-là. Cela deviendrait effectivement trop lourd pour lui d’affronter ce qu’il vit personnellement tout en s’immergeant dans des données techniques qu’il maîtrise moins. En comparaison de ce j’ai déjà pu vivre lors de mes trois voyages de repérages, je peux difficilement m’imaginer ce qu’il va ressentir, je pense qu’il ne faut pas trop le charger : la sincérité viendra si Jung est dégagé d’un maximum de problématiques. Par contre, concernant l’animation à proprement dite, son expérience de dessinateur est fondamentale dans la réalisation du film.

Comment est-ce qu’on maintient son graphisme lorsqu’il passe entre les mains d’une soixantaine d’animateurs ? N’a-t-on pas peur d’en demander trop pour une histoire qui vous est doublement personnelle ?

Jung : Moi, je pense qu’on n’en demande jamais assez ! (rires) Nous tentons bien entendu de mettre la barre le plus haut possible en fonction des moyens disponibles. Nous travaillons depuis six mois sur des plans tests et nous désirons être le plus méticuleux possible. Bien entendu, le rendu final n’est pas très exactement le reflet de mon travail sur papier, avec mes crayons et mes pinceaux, vu qu’on emploie de la 3D écrasée en deux dimensions, mais cela n’empêche pas un rendu le plus proche possible de mes personnages. Le point primordial à mes yeux est l’âme des personnages, il faut qu’ils vivent à l’écran pour qu’ils fassent passer au mieux leurs sentiments. Il y a encore un travail de recherche graphique, de rendu 2D, de « casting « pour obtenir ce que l’on veut.

LB : Nous ne faisons effectivement pas une adaptation, nous réalisons une création à partir d’un matériel existant. Et c’est pour cela que le film doit posséder son caractère intrinsèque, plutôt que de correspondre aux albums. Cette volonté de recréer une œuvre nouvelle s’appuie sur notre collaboration fructueuse, dépassant ma crainte originelle de l’auteur BD prisonnier de sa propre narration. Si nous avons pu aller aussi vite et aussi loin, c’est parce que Jung apprend très rapidement et dépasse quelques réflexes de similitudes pour mettre surtout l’accent sur le contenu du film. Par exemple, la bande dessinée est exempte de son, on est toujours obligé de montrer les choses, alors qu’en cinéma, le son d’une porte qui claque hors cadrage donnera des informations sur la narration. C’est pour cela que nous nous sommes attachés au contenu des scènes plutôt qu’à leur transposition.

Jung : Ta relation avec un vrai dessinateur aurait sans doute été différente, Laurent, si tu avais été confronté à un réel amoureux du dessin. Pour ma part, je me suis toujours considéré comme un raconteur d’histoire avant tout, en utilisant les moyens mis à ma disposition. Dans un premier temps, cela a été le dessin, mais j’aurais pu utiliser une caméra beaucoup plus tôt.

Un moyen d’expression pour raconter des histoires, ou se raconter ?

Jung : Sans rabâcher une vérité d’auteur, depuis que je fais de la bande dessinée, je raconte effectivement toujours le même genre d’histoire, en évoquant toujours les même thèmes liés à l’identité, le déracinement. Avec Couleur de peau : Miel, j’ai cru que je m’accordais juste une parenthèse, alors que j’allais beaucoup plus loin dans cette introspection, mais au départ sans m’en rendre compte. Et le début de cette aventure a ouvert des portes dans lesquelles je me suis engagé, ce qui a donné ce récit bien plus charpenté et personnel que je l’aurais cru initialement.

Plus prosaïquement, à quoi est alors consacré votre temps actuellement ?

Jung : J’ai consacré beaucoup de temps à la bible graphique qui sera employé par les animateurs sur les différents sites de production. Le story-board est également un élément vital du squelette du film car les différents sites sont assez éloignés (Strasbourg, Nancy, Charleroi, Angoulême et Bordeaux), il faut que les consignes de réalisation soient suffisamment explicites pour éviter les aléas.

Laurent Boileau : Sinon, l’immédiat est le tournage en prises de vue réelle en Corée qui démarre mi-août. À notre retour, nous peaufinerons certains éléments du scénario, en fonction de ce qui sera passé là-bas et de ce que nous aurons filmé, afin de lancer fin septembre le début de la production de l’animation. Le film sera obligatoirement fini pour fin 2011. La sincérité est un point principal dans notre démarche, et c’est sans doute pour cela que les partenaires du film ont été touchés, et qu’on espère que cela séduira le public.

(par Charles-Louis Detournay)

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3 Messages :
  • concernant l’animation à proprement dit

    proprement dite, ou à proprement parler, il faut savoir choisir…

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    • Répondu par kimshi le 23 août 2010 à  05:11 :

      c’est un flash back avec le passé, les racines. Le passé nous ratrappe et fait resurgir nos emois, des souvenirs vagues effacés avec le temps, des senteurs, des goûts.Une partie de vous est réstée là bas comme beaucoup d’adopté. Vous êtes en quelques sortes un porte parole de tous les adoptés à travers vos livres et votre film.
      Merci à vous.
      Kimshi

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  • Bonjour,

    J’ai 40 ans, et j’ai mis 38 ans avant d’accepter le fait que j’étais coréenne, de m’ouvrir à la Corée. Je pense que le fait qu’on nous pousse à y aller "tu n’es jamais retournée dans ton pays ? pourquoi ne veux tu pas y aller, c’est ton pays ? tu devrais y retourner..." et les remarques comme : "chinetoque, ou bol de riz"... et mon esprit de contradiction ont fait que j’ai rejeté ce pays pendant toutes ces années. A force de vouloir m’y envoyer, je ne voulais plus en entendre parler... il en est de mm avec la recherche de ma famille biologique.
    Après avoir discuté avec d’autres adoptés de l’association Racines coréennes, je me suis rendue compte que c’était moi qui était bornée. je me disais que je n’avais pas à chercher ailleurs ce que j’avais déjà. on m’avait abandonnée, donc je n’avais pas envie de me prendre une porte close.
    J’ai mon dossier d’adoption depuis mes 14 ans, je ne l’avais jamais ouvert. je l’ai ouvert il y a 2 mois, et y ai vu la raison de mon abandon. le lendemain, j’envoyais mon dossier à la Holt pour faire les recherches, pour que l’homme qui m’a permise d’avoir cette nouvelle chance qu’il ne pouvait malheureusement pas nous donner à ce moment puisse enfin vivre en paix. 10 jours après, j’avais une réponse de la Holt... Mon père bio me recherchait depuis 2000, et j’ai 4 demi soeurs... J’ai fait mon passeport, pris mes billets d’avion,réservé la guesthouse et suis partie rencontrer cette famille sans laquelle je ne serai pas là... beaucoup d’émotions, de travail à faire, un choc des cultures, mais la porte est ouverte. j’y retournerai l’année prochaine, cette fois ci avec mes enfants.
    Qu’on ait 20 ans, 40 ans, ou plus, il n’y a pas d’age pour s’ouvrir au monde, il faut juste être pret. Rencontrer sa famille d’origine n’est pas chose facile, car pour elle, le temps s’est arrêté au moment où elle nous a abandonnée. Elle nous considère comme coréen à part entière, et ignore notre coté européen. Pas facile d’avoir 2 ans et demi lorsqu’on en a 40, et de ne rien comprendre quand votre père vous parle en coréen, comme si vous ne l’aviez jamais oublié... l’infantilisation est difficile à supporter, il faut s’y préparer, et surtout en être informé. je n’étais pas prête... j’ai craqué... heureusement, j’étais bien entourée.

    Voilà donc mon histoire, similaire à la tienne en bien des choses, Jung. J’ai juste entrouvert une porte vers la Corée, et ma famille coréenne (mon père et mes 4 demi soeurs), en me rendant à Seoul du 14 au 30 avril 2012.

    Merci Jung pour tes livres, ce sont eux qui m’ont aussi aidés à répondre à certaines questions sur moi mm et mon comportement vis à vis de mes origines. c’est grace à ton témoignage que je me suis aperçue que je n’étais pas seule, et que contrairement à ce qu’on me disait... j’étais "normale"... car certains disent que l’on n’est pas normaux si on ne veut pas aller en Corée à la recherche de nos origines...

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