« Kamui-den » 2/2 : une plongée ethnologique au cœur de l’époque d’Edo

7 mars 2011 2 commentaires
  • Dans [{Kamui-den} (Kana/Sensei)->art11487], en plus d'une analyse politisée du système fermé de castes du Japon de l’époque d’Edo (1603-1868), {{Sanpei Shirato}} restitue son contexte social au moyen d’un luxe de détails ethnologiques et d’interventions textuelles didactiques, marques de sa forte « présence » d’auteur. De son côté, {{Shôtarô Ishinomori}}, dans {Sabu & Ichi}, série presque contemporaine, accessible actuellement chez le même éditeur, en propose une vision dérivée sous la forme d’un sous-genre du polar nippon : le {torimonochô}.

La condition de paria de Kamui ne constitue pas le moindre intérêt de ce réprouvé, par trois fois. Avant tout, il se présente comme un « intouchable » du Japon féodal : ces hinin [littéralement « non humains »], appelés encore eta ou burakumin.

L’importance des données ethnologiques et d’une indéniable touche personnelle

Cantonnés au plus bas de l’échelle sociale et dans des habitats villageois séparés, ceux-ci étaient voués aux tâches considérées les plus ingrates, celles de l’abattage et l’équarrissage des animaux, des métiers de la pelleterie, voire d’auxiliaires de l’exécution des criminels. Elles les mettent au contact du sang et de « souillures » contraires aux exigences rituelles de pureté du shintoïsme. Ce qui renforce les préjugés, le mépris et la ségrégation dont ils font l’objet, mis au ban de la société, y compris par la masse paysanne, attisée par le caste des samouraïs, désireuse de la contrôler et de lui procurer des boucs émissaires en vue de lui faire mieux accepter son état de sujétion. Outre Kamui-den pour le manga, la trace plutôt rare des burakumin dans le domaine des arts au Japon est notable au travers d’un film documentaire de Shôhei Imamura, Histoire du Japon d’après la guerre racontée par une hôtesse de bar (1970), ou des livres de l’un d’entre eux, l’écrivain Kenji Nakagami.

« Kamui-den » 2/2 : une plongée ethnologique au cœur de l'époque d'Edo
Kamui, le paria, entre très jeune en résistance.
© 2010 Sanpei Shirato & Kana

Dès son plus jeune âge en rupture avec la société de son temps, Kamui va croire un moment pouvoir trouver une échappatoire en devenant un ninja, un de ces guerriers marginaux dont il parviendra à maîtriser avec un grand accomplissement les techniques de combat, parfois insolites. Néanmoins, fidèle à la dominante rebelle de sa personnalité, il finira par se muer en un nukenin : un ninja renégat et fugitif, poursuivi par ses ex-condisciples.

En prime, le nom de Kamui lui-même contient une référence implicite aux Aïnous (ou Ainu), ces anciens Emishi, vus dans Princesse Mononoke, fameux film d’animation dû à Hayao Miyazaki. Les derniers membres de ce peuple autochtone minoritaire subsistent aujourd’hui principalement à Hokkaidô et dans les îles du nord de l’archipel nippon où ils ont été refoulés progressivement par les ancêtres des Japonais actuels, victimes de leur part de brimades similaires à celles subies par les burakumin. Les kamui désignent les divinités de la nature de leur religion animiste traditionnelle, équivalents des kami du shintoïsme.

Couverture de « The Legend of Kamui, Perfect Collection : The Legend of Sugaru », volume II, une des continuations traduites en anglais (américain) de la série.
© 1990 Sanpei Shirato & Akame Productions/Shôgakukan, Inc. © 1998 Viz Communications

Toutes ces données ethnologiques sont constitutives et très représentatives du travail de Sanpei Shirato. Notamment dans sa manière d’intervenir dans ses récits au moyen de longs textes explicatifs sur ces sujets, lorsqu’il s’adresse directement au lecteur, jouant au narrateur omniscient. Ce qui passerait chez un autre artiste pour un procédé daté, fait chez lui partie intégrante de son identité de raconteur d’histoires. Il y revient, avec insistance et en se délectant toujours d’une abondance de précisions, dans les continuations de sa série. Par exemple quand Kamui, fuyant les ninjas, trouve refuge auprès de communautés de pêcheurs de la mer Intérieure (antérieurement dite de Seto), localisée entre les trois îles principales du sud du Japon.

La crédibilité des intrigues profite du sens particulier du détail historique de leur concepteur. Ainsi, d’avoir fait de Kamui, burakumin, un ninja, ne relève pas seulement du manga de genre. Car, en se gardant de généraliser, il est néanmoins à remarquer qu’au Japon ces discriminés se signalent par leur forte appartenance aux organisations criminelles des yakuzas. De là à dire qu’ils y auraient trouvé pour certains la « structure de repli » ou d’« autodéfense » qu’ils pouvaient à leur condition de défavorisés…

Le torimonochô, enquêtes policières à l’époque d’Edo, façon Shôtarô Ishinomori

Toujours à propos de bande dessinée ou du cinéma de genre, dans Sabu & Ichi (Kana/Sensei), le prolifique Shôtarô Ishinomori (1938-1998), auteur de Cyborg 009, nous initie au torimonochô, sous-genre du polar nippon. Il invoque pour cela tout un patrimoine « mythologique » qui, comme celui touchant aux ninjas, a été popularisé au Japon par les films ou les séries télévisées. Ces dernières ont beaucoup contribué à la propre réussite professionnelle du mangaka. Puisque, dans son pays, sa notoriété s’est bâtie en priorité sur ses histoires de super-héros à la japonaise, déclinées en Television Drama Live du type de Kamen Rider (1971). Celles-ci s’appuyaient sur les filons du tokusatsu et des Super Sentai, mélangeant films d’action à effets spéciaux à la Godzilla et groupes combattants de personnages costumés à la Ultraman ou Power Rangers.

Dans Sabu & Ichi (Sabu to Ichi Torimonohikae), il explore donc cette forme de littérature hybride entre le roman de détective à l’anglo-saxonne, sous influence du Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle, et les policiers enquêteurs de l’administration des shoguns Tokugawa de la période d’Edo. Le promoteur décisif de ce mélange fut Kidô Okamoto, auteur d’une série de nouvelles à succès (1917-1937), contant les aventures de l’un d’eux : Hanshichi (voir Fantômes et kimonos : Hanshichi mène l’enquête à Edo, Picquier, 2006). Il en forgea l’appellation, synonyme d’enquêtes policières à l’époque d’Edo. Elle découle de deux termes. L’un, torimono, s’applique à l’arrestation proprement dite ou ceux qui en sont l’objet. L’autre, chô, se réfère à la sorte de journal de bord ou cahier de jurisprudence où ces fonctionnaires consignaient les détails de la mise hors d’état de nuire des contrevenants et des crimes perpétrés.

Dès le début de « Sabu & Ichi », son auteur s’inscrit dans la tradition littéraire et audiovisuelle du torimonochô, y compris en mentionnant Hanshichi, protagoniste du fondateur Kidô Okamoto.
© 2010 Shôtarô Ishinomori & Kana

Le manga combine un dessin semi-réaliste à des intrigues qui, elles, sont complètement assignée à la vérité documentaire chevillée sur un convaincant souci de reconstitution historique. Ces courtes énigmes policières sont résolues par un attachant duo composé d’un jeune détective, auxiliaire situé inhabituellement au plus bas niveau de la police, très hiérarchisée, comme toute la société féodale de la période. L’humanisme de Shôtarô Ishinomori s’allie à celui souvent en vigueur dans ces récits, leur permettant, en définitive, de refléter ses mœurs et coutumes.

Son compagnon d’aventures, masseur aveugle, fait évidemment penser à son immanquable modèle cinématographique : Zatoichi. Ce protagoniste d’une suite à rallonge de films mettant en scène un yakuza hors-la-loi, popularisé par l’acteur Shintarô Katsu, a été revisité plus récemment par Takeshi Kitano. S’il connaît des problèmes existentiels identiques concernant son handicap, sa cécité n’empêche pas Ichi de se montrer un bretteur hors du commun. Ce qui nous vaut des séquences d’escrime découpées et chorégraphiées avec inventivité : un point fort à ajouter aux registres d’un Shôtarô Ishinomori qui n’en manque vraiment pas !

Une séquence de duel au sabre où Ichi ne rappelle pas Zatoichi que par son nom…
© 2010 Shôtarô Ishinomori & Kana

Quand le manga adulte réévalue la « mythologie » japonaise des samouraïs

N’oubliant pas une recette qui lui avait déjà tant apporté, Shôtarô Ishinomori cultive, dès le début de Sabu & Ichi, les liens du torimonochô avec ses adaptations au cinéma et en séries télévisées, durablement en vogue au Japon. Au point de ne pas d’être épargnées par la forme de réexamen subversif qui contraignit à la réévaluation des films de samouraïs ou de sabre (chanbara), tout comme le western classique se transforma sous les coups de butoir du western spaghetti à la Sergio Leone.

De la sorte, dans la trilogie filmique des Hanzo the Razor, tirée d’un autre manga scénarisé par Kazuo Koike, le policier enquêteur du titre, également interprété par Shintarô Katsu, s’y démarque, parmi diverses incongruités, par son mode d’interrogatoire des suspectes, inénarrable…

Sans être aussi décapant, Shôtarô Ishinomori brasse beaucoup de références concernant le torimonochô. Il s’autorise néanmoins certaines audaces, paraissant préfigurer l’arrivée sur les écrans d’Hanzo the Razor.

D’ailleurs, sa série (1966-1972), débutée dans Weekly Shônen Sunday, s’est prolongée dans Big Comic, un magazine dont le mangaka fut l’un des fondateurs. Il y fit paraître ses créations les plus adultes aux côtés de Sanpei Shirato qui y poursuivit la publication de son travail après 1975, ou de son maître Osamu Tezuka, rattrapé par la pertinence alors dans l’air du temps du gekiga.

Ainsi, ce dernier prit à son tour ses distances avec la partie plus « enfantine » de la première phase de son œuvre graphique en produisant une variation convaincante de Kamui-den comme Shumari. En outre, il lança son propre équivalent de Garo, la revue Com (1967), renforçant la possibilité d’une voie plus adulte pour le manga. Elle aboutit au seinen actuel. Auquel son devancier, Sanpei Shirato, aura donné une impulsion primordiale.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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En médaillon : couverture de « Sabu & Ichi » T1
© 2010 Shôtarô Ishinomori & Kana

« Kamui-den » T1 – Par Sanpei Shirato – Kana (Sensei) – 1488 pages, 29 euros

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« Sabu & Ichi » T1 » – Par Shôtarô Ishinomori – Kana (Sensei) – 1136 pages, 29 euros

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2 Messages :
  • Sabu et Itchi est un excellent titre qui mérité un article approfondi, mais là, la couverture de ce titre n’a, vous en conviendrez, qu’une raison très limittée de se trouver en tête d’un article sur Kamui ;-)

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    • Répondu par Florian Rubis le 7 mars 2011 à  19:27 :

      J’ai souhaité ainsi mieux mettre en évidence l’approfondissement également consacré dans le texte 2/2 à Sabu & Ichi, après un premier article sur le site traitant de cette série (voir lien). L’introduction aide à le comprendre. L’intégration de la couverture de manière moins visible dans l’article ou une répétition graphique concernant l’excellent Kamui-den se révèleraient, à mon sens, moins utiles au final. Cordialement, F. R.

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