Karmen – un voyage graphique, poétique et philosophique entre existence et au-delà

29 janvier 2020 0 commentaire
  • Rêve, réalité, vie et mort dans un livre totalement improbable, résolument surréel… Guillem March est un auteur inclassable. Un dessinateur pour lequel chaque nouveau livre se doit d’être une aventure inattendue, pour des envoûtements toujours renouvelés.

L’histoire pourrait être simple, linéaire. A Palma De Majorque, Catelina est amoureuse de Xisco. Mais cet amour ne semble pas partagé. Et Catelina se suicide dans sa salle de bains, pendant que sa colocataire gobe devant la télé. Voilà. Fin de l’histoire.

L’auteur, en effet, aurait pu nous faire le récit d’un suicide, faire œuvre traditionnelle en remontant le temps pour analyser, psychologiquement, analytiquement dans le sens psychiatrique du terme, les raisons profondes de cette volonté qu’a une jeune femme à quitter le monde des vivants.

Mais Guillem March a choisi un tout autre chemin. Ce qui l’intéresse dans ce suicide, ce n’est pas « l’avant », mais « l’après ». Et pas un après qui s’attarderait sur l’entourage de la suicidée, sur le chagrin, sur les questions, sur la vie reprenant ses droits. De telles narrations ont déjà été faites et refaites des milliers de fois…

Karmen – un voyage graphique, poétique et philosophique entre existence et au-delà

Guillem March imagine que l’au-delà, l’après-vie est régie par une espèce d’entreprise aux aspects extrêmement néo-libéraux, par des dieux qui décident de la sorte d’éternité que chaque mort va « vivre ». Et ces dieux, fonctionnaires-cadres-supérieurs, ont des émissaires qui recueillent les âmes, pendant le court laps de temps qui les voit encore vivantes et en route vers l’ailleurs.

Pour recueillir l’âme de Catelina, l’émissaire de la mort s’appelle Karmen. Une émissaire qui ne se contente pas d’obéir, et qui cherche à comprendre, voire à changer le futur…

Et ainsi, c’est un dialogue qui s’installe entre Catelina et Karmen, avec un K comme dans Karma. Un dialogue qui parle du passé, qui se pose la question de savoir ce que ce passé peut réclamer, imposer. Un dialogue qui fait de la mémoire tantôt un miroir, tantôt un tiroir, deux objets dans lesquels se mêlent et se reflètent les rêves les plus improbables, les plus fous, les plus envoûtants. On se trouve presque en présence d’un vue quantique de l’après-vie !

Le dessin de Guillem March joue avec les éclairages, les décors, et les perspectives. Des perspectives vertigineuses dans le graphisme, mais aussi dans le texte. Il ne s’est jamais contenté, dans ses livres, de la simple apparence, il a toujours aimé se lancer dans des analyses qui, ici, se révèlent autant surréalistes que mystiques, autant psychologiques qu’humanistes.

Et le vertige est aussi celui du texte qui nous pousse, spectateurs-lecteurs, à dépasser la simple apparence du désespoir, de l’érotisme, de la beauté, pour découvrir des réflexions poétiques et littéraires.

L’enfer serait-il les autres, réellement, puisque l’héroïne de ce livre a toujours voulu être invisible pour être elle-même ?

Une héroïne qui avec Karmen, son mentor et son fléau, se révolte, même contre les dieux, quelle que soit la forme qu’ils prennent, pour arrêter de survivre et oser, enfin, vivre.

Karmen n’est pas un livre « facile ». Mais c’est un superbe album, ne serait-ce que pour ses qualités graphiques. C’est un ouvrage qui laisse dans la mémoire des traces importantes, et dans lequel les mots ont autant de puissance que les dessins.

Ce n’est pas un livre facile, c’est un livre intelligent et « différent », tout simplement !

(par Jacques Schraûwen)

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Karmen - par Guillem March - Dupuis - 160 pages - Sortie février 2020

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