Kas : « Notre style graphique nerveux et fouillé est en quelque sorte une marque de fabrique polonaise »

10 décembre 2009 0
  • Assistant de {{Rosinski}} sur un album de la série {Hans}, scénarisée par {{Duchâteau}}, {{Kas}} a rapidement assumé entièrement le graphisme de cette série. Après avoir signé sept albums, le dessinateur a réinventé son style graphique pour un autre projet d’envergure, {Halloween Blues}. {{Mythic}} lui a écrit une histoire où un flic américain est hanté par le fantôme de sa femme dans les années ’50.
Kas : « Notre style graphique nerveux et fouillé est en quelque sorte une marque de fabrique polonaise »

Vous avez fait vos études aux Beaux-Arts de Cracovie en Art Graphique et Architecture d’Intérieur, entre 1973 et 1980. Était-ce naturel pour vous de vous diriger vers des études artistiques ?

Oui. Dès mon plus jeune âge, ma principale passion était le dessin. Je ne me souviens pas du moment où ce déclic s’est produit. Ma mère aime dire que j’ai commencé à avoir un intérêt pour le dessin à deux ans et demi. Ce n’est pas si sûr, car tous les enfants ont des facilités pour s’exprimer par ce biais. Mais chez moi, comme pour beaucoup d’autres, cette passion a continué. C’était même un émerveillement de m’exprimer de cette manière.
C’était donc naturel de me diriger vers le dessin lorsque j’ai dû faire des choix pour mes études. Je n’ai pas grandi en étant entouré de bandes dessinées. Le Neuvième Art était pratiquement inexistant durant mon enfance en Pologne. A l’école, je me souviens avoir vu des comics américain qui circulaient sous le manteau. Beaucoup de titres d’avant la seconde guerre mondiale, même. Je me passionnais pour les exemplaires que je voyais, mais je n’envisageais pas d’en réaliser un jour.

Vous vouliez être peintre ?

C’est çà. Peintre et illustrateur. Lorsque j’ai fini le lycée, la bande dessinée était devenu à la fois un rêve et une utopie. Je lisais des bandes dessinées dans le journal français L’Humanité qui était disponible en Pologne. Je n’y comprenais rien puisque le journal était en français. Mais je me souviens encore des publications en noir et blanc ! J’ai notamment connu Les Naufragés du Temps de Paul Gillon par ce biais. Je gardais les pages découpées. Dès que quelque chose ayant un rapport à la bande dessinée me passait sous la main, je m’enflammais à nouveau pour cet art.
Lors de mes études à l’Académie des Beaux-arts, j’ai rencontré un étudiant yougoslave qui avait des exemplaires de BD européenne traduits dans sa langue. Il vivait dans un régime plus permissif. J’ai donc eu, grâce à lui, un accès à la bande dessinée. J’ai lu Hermann à l’époque grâce à lui. Enfin, je ne comprenais pas plus sa langue que le français (Rires)… Des exemplaires du mensuel italien Sergent Kirk m’étaient également tombés sous la main. J’avais donc une vision très fragmentée de la bande dessinée européenne. Ce n’est qu’en arrivant en Belgique que j’ai pris connaissance de la grandeur et de l’importance de ce moyen culturel.
On n’entendait vraiment pas parler de manière officielle de bande dessinée dans les académies des Beaux-arts en Pologne durant cette époque. Même aujourd’hui, la BD est méprisée là-bas. Enfin, on m’a dit que cela commençait à évoluer favorablement …

Hans, couverture du T5 "La Loi d’Ardélia".
La couverture est signée par Rosinski, mais les planches ont été réalisées à quatre mains. Qui dessinait quoi ?

Une poignée d’auteurs ont débarqué ici, et commencent à être connu. Mis à part Grzegorz Rosinski, citons Marzena Sowa (Marzi) et Krzysztof Gawronkiewicz (Achtung Zelig)…

Il n’y a pas qu’eux ! Le dessinateur de la Branche Lincoln, Piot Kowalski est également Polonais. En fait, ce n’est qu’à la deuxième ou troisième année à l’Académie des Beaux Arts que l’on pouvait espérer faire de la bande dessinée. La censure s’était allégée. Un mensuel spécialisé dans la bande dessinée, qui s’appelait Relax, donnait sa chance aux jeunes talents en organisant des concours. Je gagnais fréquemment ces concours, ce qui me permettait d’y publier des bandes dessinées de quatre pages. Je commençais donc à être édité. Il fallait évidement faire attention aux thématiques abordées. La censure était toujours présente, même si elle s’était allégée. J’ai d’ailleurs rencontré Grzegorz Rosinski à cette période. Il était conseiller graphique pour cette revue. Nos rencontres étaient assez brèves. Mais malgré nos quatorze ans d’écart, nous avons sympathisé. On s’est perdu de vue car il est parti vivre en Belgique. En 1988, un an avant la chute du mur de Berlin, le Festival de la BD de Sierre a organisé une édition consacrée à la Pologne. Des auteurs Polonais étaient les hôtes d’honneur du festival. Nous étions une quinzaine de dessinateurs à être exposé. Là bas, en voyant mes planches, Rosinski a trouvé des similitudes entre son style et le mien. A vrai dire, c’était frappant ! Il m’a demandé de travailler avec lui. Il était coincé entre deux séries. Thorgal commençait à décoller. Et les ventes de Hans étaient plus qu’honorables.

Vous avez été son assistant pour le cinquième album, La Loi d’Ardélia.

Je suis revenu en Belgique à deux reprises pour travailler sur cet album. Mon nom n’est pas mentionné en couverture, mais nous l’avions réalisé à quatre mains. Il s’agit en fait d’une vraie collaboration. Mais ce n’était pas important de le préciser. L’objectif pour cet album était que j’apprenne à maîtriser le sujet, la série. J’ai d’ailleurs une anecdote à ce sujet. Grzegorz voulait piéger André-Paul Duchâteau et notre éditeur. Quand il a étalé les planches sur le bureau de la rédaction, il leur a demandé qui avait dessiné les décors et qui avait fait les personnages. Pour eux, il était évident que j’avais réalisé les décors. Rosinski rigolait car c’était l’inverse : j’avais dessiné les personnages et, lui, les décors. En voyant le résultat, ils m’ont directement donné leur confiance. On a signé un contrat pour quelques albums. Je vivais encore en Pologne. J’ai essayé de travailler de là-bas, mais ce n’était pas possible. Les planches arrivaient avec des semaines de retard. Or, le Lombard en avait besoin pour les prépublier dans Hello BD, leur hebdomadaire. J’ai pris la décision de venir vivre en Belgique. J’avais 38 ans, et ce n’était pas quelque chose de facile à faire. Ma femme, mes trois enfants et moi-même, nous nous sommes embarqués dans une sacrée histoire !

Extrait du T8 de Hans (Les enfants de l’infini)
(c) Kas, Duchâteau & Le Lombard.

Vous le regrettez ?

Pas du tout. Mais avec les années, même si je déborde encore d’énergie, je ne suis pas prêt de renouveler l’expérience. Ce fut dur et éprouvant. A l’époque, je ne me rendais pas compte du défi que je m’imposais. Je ne parlais pas le français, et il a fallu m’habituer à régler les problèmes administratifs, ou plus simplement à la vie quotidienne dans une autre langue que la mienne.

Kas et André-Paul Duchâteau. En 2009, à un cocktail à la Fondation Raymond Leblanc
(c) Nicolas Anspach

Quelle fut votre relation avec André-Paul Duchâteau ?

Il appréciait mon graphisme. Mais j’avais beaucoup de difficulté à discuter avec lui au début. Heureusement, il était tellement positif que cela me rassurait ! André-Paul est d’une gentillesse époustouflante. C’est un homme d’une grande culture. Il a essayé, au début de notre collaboration, de me comprendre. Au bout de deux ans, je suis arrivé à une maîtrise suffisante du français pour que l’on puisse parler.

Vous aviez réalisé une pause en publiant deux tomes des Voyageurs. Vous étiez resté dans un style proche de celui de Rosinski. N’était-ce pas la principale cause de l’échec de cette série. Dans Halloween Blues, on sent une coupure.

Mais il était temps que je grandisse un peu en entamant Halloween Blues ! Pour Les Voyageurs, il était naturel que je travaille dans ce style. Une reprise est une arme à double tranchant pour un dessinateur. On identifie le dessinateur-repreneur au travail du maître. La similitude entre mon style et celui de Rosinski n’était pas voulue. Je connaissais très mal les travaux de Rosinski.

L’intégrale, publiée par Egmont en Pologne.

Ce style un peu fouillé, c’est une école polonaise ?

Oui. Rosinski le dit lui-même. Nous avons été influencés par le même univers graphique, la même imagerie. Lorsque nous avons réalisé La Loi d’Ardélia ensemble, ce fut très difficile de convaincre l’éditeur et le public que c’était mon style naturel. J’ai dessiné Les Voyageurs sans trop me poser de question sur mon graphisme. L’éditeur a préféré arrêter la série car il voyait que je ne pouvais pas mener deux séries de front. Il voulait donner la priorité à Hans. Les ventes des Voyageurs étaient encourageantes, et ce n’était pas non plus un échec artistique ou commercial.

Pourquoi avez-vous modifié votre style pour Halloween Blues ?

Ce style commençait un peu à me peser. Je voulais arriver à un dessin plus clean, plus net, où il y aurait plus d’espace. La découverte de l’école belge m’a poussé à nettoyer mon dessin, et à jeter à la poubelle tout ce qui n’était pas nécessaire. Je voulais également laisser de la place à la couleur. Un graphisme dense n’apporte pas l’essentiel. J’ai donc essayé de contrôler mes pulsions. Mais mon trait est toujours plus nerveux que celui de la majorité des BD franco-belges classiques. La nervosité est ma marque de fabrique ! C’est spontané, et il ne faut pas rechercher à tout contrôler. Sinon, le dessin devient trop cérébral, et cela ne fonctionne pas ! Par contre, il est utile de libérer le graphisme de tout ce qui n’est pas nécessaire…

Aujourd’hui, plus personne ne dit que vous réalisez du sous-Rosinski !

C’était un challenge. Je me suis donné beaucoup de peine pour trouver cette nouvelle formule, qui me correspond. C’était une démarche très consciente, mais je ne voulais pas me couper de cette spontanéité.

Comment avez-vous rencontré Mythic, le scénariste d’Halloween Blues ?

Jean-Claude Mythic fut l’un des premiers scénaristes de Grzegorz Rosinski. Ils avaient signé ensemble La Croisière Fantastique. J’ai vécu quelques semaines chez Grzegorz pendant que nous réalisions La Loi d’Ardélia, l’album de Hans que nous avions signé à quatre mains. Il habitait encore en Belgique. Je l’accompagnais lors de ses déplacements, et grâce à lui, j’ai rencontré Jean-Claude. On parlait alors ensemble en anglais. Il voulait m’écrire un scénario, mais Grzegorz souhaitait plutôt que je me consacre à la reprise de Hans. J’ai entretenu les contacts avec Mythic. Et puis, un jour, ce fut le moment de travailler ensemble. Il m’a parlé d’un projet de scénario : un flic hanté par le fantôme de sa femme. Cela m’intéressait. Deux semaines plus tard, il est arrivé chez moi avec le concept et le scénario du premier album. J’étais emballé !
Je voulais dessiner une histoire réaliste, dans un autre univers, mais qui ne soit pas dépourvu de fantastique. J’avais peut-être peur de perdre mes repères (Rires).

Pourquoi avoir situé cette histoire durant les années ’50 et 60 ?

Elle aurait pu se passer de nos jours. Mais elle avait beaucoup plus de force si on la plaçait durant cette période. Les années ’50 représentent le consumérisme, les progrès de la science avec le nucléaire et les débuts de la conquête spatiale. Tout était focalisé sur l’humain et l’abondance de bien ou de moyens qu’il disposait. La présence d’un fantôme, dans un tel contexte, a quelque chose de choquant !

Vous en profitiez également pour jouer avec certains mythes… Dana, vôtre fantôme a des airs de Marilyn

Effectivement. Nous la voyons comme une star de cinéma. Du coup, je l’ai dessinée pulpeuse. C’est un cliché qui est ancré au plus profond de notre conscience commune. Même du mien, alors que j’ai été élevé dans le bloc de l’Est. Je suis né au milieu des années ’50, et j’ai le souvenir de ma mère portant le même style de tenue que notre fantôme, Dana Anderson. Et puis, après, j’ai découvert l’Amérique par les films des années 50 qui franchissaient la frontière. Même sous le régime communiste, on était relativement bien servi de ce côté-là. On ne ratait pas grand-chose. Ce scénario a provoqué une sorte de nostalgie. Si j’éprouvais cela, pourquoi le public n’aurait-il pas ces mêmes sentiments ? Évidemment, j’ai un peu exagéré ce lien vers cette conscience commune en accentuant les formes de Dana ou l’utilisation des voitures. Mais il le fallait pour évoquer cette époque.

Comment décririez-vous Mythic ?

Une mine à idées. Un bavard qui est parfois difficile à maîtriser (Rires). Il a un réel talent pour construire ses histoires, a un sens du suspense indéniable. C’était très facile de travailler avec lui. C’est un grand professionnel. J’ai envie de travailler à nouveau avec lui, mais pour l’instant, j’ai d’autres projets.

Une intégrale en Polonais d’Halloween Blues vient de paraître chez Egmont

Oui, j’en suis heureux. Hans avait déjà été traduit en polonais. Il est très connu là-bas. Je crois que c’est devenu une BD culte dans ce pays. Cette BD a marqué une génération, tout comme Thorgal.

Il y a une intégrale Hans en projet aux éditions du Lombard pour 2010…

Oui. André-Paul avait aussi écrit un treizième scénario. Mais il y a peu de chance que l’on en fasse un album classique. Par contre, on pourrait peut-être l’adapter en nouvelle. Je m’en veux un peu d’avoir abandonné ce personnage. Je voulais changer avant tout mon graphisme. Bizarrement, les albums continuent à se vendre…

Quels sont vos projets ?

Je prépare un one-shot en deux volumes avec Laurent Galandon pour la collection Signé des éditions du Lombard. Ce sera un nouveau défi graphique !

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi les chroniques des albums précédents : T1, T2, T3, T5, T6 et T7

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Photo en médaillon (c) Nicolas Anspach

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