Ken Akamatsu : un mangaka résolument de son temps

17 juillet 2015 0 commentaire
  • Invité d'honneur manga de Japan Expo 2015, Ken Akamatsu s'est livré à des échanges divers avec son public et certains journalistes. L'occasion de découvrir, au-delà de l'auteur, une personnalité incontournable du manga contemporain.

Ken Akamatsu figure parmi les grands auteurs japonais de shônens, un vétéran dont le succès ne se dément pas depuis une vingtaine d’années, avec quatre grandes séries au compteur : AI non-stop ! , Love Hina , Negima ! et le récent UQ Holder ! On aurait tort de réduire son œuvre complexe à ce qui a été longtemps l’une de ses marques de fabrique : raconter des histoires de jeunes filles en petite tenue...

Une longévité exceptionnelle

Né en 1968 (il a fêté son 47e anniversaire durant cette édition de Japan Expo), il échoue deux fois – comme Keitarô, son héros de Love Hina – à l’entrée de la prestigieuse université de Tôdai. Poursuivant finalement des études littéraires, il s’oriente vers le manga, remporte rapidement quelques concours, et hésite un temps entre devenir mangaka ou... éditeur.

Ken Akamatsu : un mangaka résolument de son temps

On lui conseille la première carrière et, sous l’impulsion de son éditeur, il investit le genre du pantsu, ou shônen harem, modèle dans lequel un jeune héros maladroit se voit rapidement environné d’une cohorte de jeunes filles désirables, produisant nombre de situations comiques propices au dévoilement des formes et sous-vêtements des héroïnes.

Avec AI non-stop !, publié de 1994 à 1998, Ken Akamatsu se fait une place dans l’univers du manga au Japon. Son récit brode sur la culture otaku et met en scène un héros passionné d’informatique dont les créations – des intelligences artificielles – prennent vie et corps autour de lui.

Mais c’est sa deuxième série qui le consacre comme l’un des plus importants mangakas de son époque : Love Hina (1998-2001). Immense succès au Japon mais aussi et surtout à l’international. Cette sorte de démarque de Maison Ikkoku de Rumiko Takahashi [1], mais en version harem, conte la vie d’une pension dans laquelle un candidat malheureux à l’entrée à Tôdai vit ses premiers émois avec les autres pensionnaires (féminines) de la maison.

À l’issue de Love Hina, en 2002, Ken Akamatsu parvient à proposer une nouvelle série qui connaît un retentissement encore plus grand, et c’est là un véritable tour de force. Negima ! amplifie la recette appliquée dans Love Hina en faisant du héros un magicien-enfant, confronté à toute une classe de jeunes filles dont il devient l’enseignant !

Une capacité à s’adapter et évoluer avec son temps

C’est à ce stade que l’orientation des titres de Ken Akamatsu bifurque en partie : du pantsu, le voilà glissant vers le shônen de combat plus classique à l’occasion de certains affrontements que son univers magique lui permettait de mettre en œuvre.

Le mangaka l’explique d’ailleurs très bien : le manga comique, dont le pantsu constitue au fond une expression, requiert une inspiration constante. Les histoires de ce genre, de nature feuilletonesque : un chapitre constitue à chaque fois une histoire en soi, avec son amorce et sa chute, nécessite un art permanent de la trouvaille qui lui pose de plus en plus de difficulté. Les combats lui permettent de faire relâcher la pression au niveau du scénario et, il ne s’en cache pas, d’ailleurs, il convient d’avoir parfois fait durer certains duels par manque d’idées pour la suite !

Depuis 2012, Ken Akamatsu a entamé sa nouvelle série : UQ holder !, qui partage le même univers que celui de Negima !, mais qui situe son action dans le futur de cette dernière série.

Ce choix, le mangaka le justifie de manière pragmatique. Selon lui, lorsqu’un auteur connaît deux succès de suite, il essuie souvent un échec avec la troisième série. Ainsi, Ken Akamatsu craignait de ne pas être suivi par le public s’il rompait complètement avec Negima !. De même, il avait le sentiment qu’on lui aurait reproché de faire toujours la même chose s’il avait opté pour une suite directe à la série en cours.

Ainsi, le fait de produire une série différente, résolument shônen de combat mettant en scène des immortels, dans le même univers que Negima, lui a semblé un compromis idéal, ce que le succès de UQ Holder ! confirme.

En phase avec son temps, Ken Akamatsu est également passé totalement au dessin numérique et conçoit désormais ses pages sur tablette. Il travaille avec ses assistants par échange de fichiers, l’un d’eux se chargeant des décors que le mangaka assemble lui-même à la fin, ainsi qu’il en a fait la démonstration lors de la Master-Class qu’il a dirigée à Japan Expo en juillet dernier, et qu’il a poursuivie pendant sa conférence publique.

Bien évidemment, son succès relève en grande partie à la manière dont le mangaka aura su investir et réinventer des figures qui l’ont inspiré lorsqu’il était un jeune lecteur. Il cite ainsi l’influence de Yoshiyuki Sadamoto, également invité cette année à Japan Expo (nous y reviendrons), et sa façon de dessiner les silhouettes des personnages féminins de la série Evangelion, en particulier le personnage d’Asuka qui constitue à ses yeux un modèle, spécialement pour son motif de la Tsundere [2], dont il s’est servi pour créer l’héroïne de Love Hina.

Negima ou l’art de créer une galerie séduisante de personnages féminins.
NEGIMA © 2009 Ken Akamatsu / Kodansha Ltd. / Pika Edition

De façon plus générale, il aura su s’approprier les codes du harem et proposer au jeune public masculin de jolies jeunes filles dans un érotisme léger, gage universel de succès selon lui. Il le doit aussi à sa capacité à évoluer, avec l’âge. Son passage au shônen d’action, dont il prétend qu’il le doit aussi à son admiration pour Yuyu Hakusho de Yoshihito Togashi, le démontre une nouvelle fois [3].

Le thème du temps ou comment construire une œuvre pérenne

Mais ce n’est pas tout. Si l’on prend la peine d’observer l’œuvre ainsi constituée par Ken Akamatsu au fil des deux dernières décennies, force est de constater qu’un thème majeur émerge de ses différentes productions, qui leur confère sens et portée : la question du temps.

En effet, ses trois grandes séries à succès investissent chacune à leur manière cette thématique. Dans Love Hina, c’est un quotidien qui nous est raconté, son écoulement au présent avec uniquement comme horizon, lointain, certaines échéances décisives pour les héros. Dans Negima !, l’univers merveilleux mis en place nous situe dans une autre forme de hors-temps, celui du conte. L’inscription du héros dans le temps de l’enfance confirme cela et il faudra l’entrée dans le cours du temps, symbolisée par la perspective d’un avenir collectif à ménager, pour qu’adviennent des changements.

Enfin, UQ Holder ! fait de la thématique un des ressorts de son intrigue avec une savante variation autour du pouvoir d’immortalité qui caractérise les personnages. Quand un lecteur, lors de la conférence donnée à Japan Expo 2015, l’interroge sur le pouvoir qu’il aimerait posséder, il cite logiquement celui de Kirie Sakurame qui consiste à créer des points de sauvegarde à la manière des jeux vidéo, permettant donc de revenir dans le passé en cas de problème !

Interrogé par nos soins sur la prégnance de ce motif, Ken Akamatsu confirme son importance et explique que cela rejoint l’une de ses préoccupations fondamentales : évoquer le temps qui passe, ou que l’on arrête, c’est pointer du doigt, d’une certaine façon, les puissantes contraintes d’un métier où l’urgence est constante et où il est difficile de tenir le rythme. D’autant que le manga, dans sa version magazine, est un produit envisagé comme jetable et rapidement oubliable, tenu à une actualité permanente, irrémédiablement inscrit dans le présent. Très loin donc de ce à quoi aspire tout artiste : accéder ne fut-ce qu’un petit moment, à l’éternité.

Avec UQ Holder, Ken Akamatsu passe à de la pure action shônen !
UQ Holder ! © Ken Akamatsu / Kodansha Ltd / Pika Edition

Utiliser cette thématique comme élément d’intrigue et l’associer directement à l’immortalité, consiste à affirmer le désir de créer une œuvre qui laisse une trace et qui, assurant sa pérennité propre, assure celle de son auteur. Ken Akamatsu y consacre depuis plusieurs années une part non négligeable de ses efforts, notamment à travers la plate-forme J-Comi.

Préserver les mangas de la disparition, tisser de nouveaux liens entre l’auteur et ses lecteurs

J-Comi est un site japonais créé par Ken Akamatsu, lancé officiellement le 12 Avril 2011, qui distribue des mangas épuisés et des dôjinshis [4] sous forme d’ebooks libres de droits d’auteur numérique, avec la permission des auteurs, le financement provenant des revenus engendrés par la publicité.

L’objectif n’est pas seulement la sauvegarde d’un patrimoine voué à une lente et inexorable disparition : il vise en outre à permettre aux auteurs de toucher directement un revenu indépendant des maisons d’édition. On y trouve par exemple l’intégralité des 14 tomes de Love Hina en lecture entièrement gratuite, donc. Une démarche originale dans un secteur frileux dans le domaine du numérique et affecté par le succès des sites illégaux mettant à disposition du public de vastes bibliothèques dédiées au manga - démarche que Ken Akamatsu condamne mais sur laquelle il pose un regard moins dogmatique que ses collègues [5].

Lecture de Love Hina sur J-Comi ...
... avec une page de publicité qui s’affiche de temps en temps

Ainsi, concernant les mangas épuisés, Ken Akamatsu propose de récupérer des scans de bonnes qualité de ces œuvres et de les héberger, avec l’autorisation des auteurs, afin de leurs donner une seconde vie. Ce faisant, l’auteur revient au centre du jeu, gère ses propres droits, veille à la qualité, et engrange directement les revenus de son travail.

On retrouve là une préoccupation proche de celle d’autres vétérans avec qui nous avions pu nous entretenir ces dernières années, qu’il s’agisse de Tetsuo Hara (présentation de l’auteur et son interview) ou de Takehiko Inoue (présentation de la rencontre et interview de l’auteur).

Lorsque nous l’avons interrogé sur les perspectives de J-Comi, Ken Akamatsu nous a répondu que le site allait considérablement évoluer durant l’été, gagnant en taille et en ampleur.

Un mangaka engagé dans les débats de son temps

Outre ce positionnement de l’auteur face à son public à l’ère du numérique, J-Comi permet à Ken Akamatsu de lutter contre la censure qui s’exerce à l’encontre des mangas au Japon, un sujet dont Poison City de Tetsuya Tsutsui., le récent prix Asie de l’ACBD, en a fait son argument principal. Ainsi, le site distribue-t-il des mangas pornographiques, boys’ love et violents, premiers visés par la censure. Mais pour avoir accès à cette partie du site, il faut accepter un forfait mensuel à payer par carte bleue [6], façon subtile de vérifier que la personne concernée est bien majeure.

Love Hina © Ken Akamatsu / Kodansha Ltd. / Pika Edition

C’est dans ce cadre que J-Comi a accueilli fin 2011 le titre de Seiji Matsuyama, Oku-sama wa Shogakusei (Ma femme est une écolière), un manga à caractère pornographique interdit à la vente suite à la mise en place par le gouvernement de Tokyo d’un amendement pour restreindre les mangas et les animés accessibles à tous. Un amendement qui ne couvrait pas le domaine numérique.

Cet engagement a conduit le mangaka à prendre publiquement position sur ces sujets et à opérer un véritable lobbying auprès des pouvoirs publics, lors de divers projets de réglementation susceptibles de restreindre la liberté artistique des auteurs, professionnels ou amateurs. Celle-ci doit être totale à son sens. Et il se voit bien, après UQ Holder ! contribuer à accompagner les auteurs dans la gestion de leurs droits en défendant leur pratique artistique.

L’un de ses derniers chevaux de bataille est une nouvelle proposition de réglementation des œuvres culturelles dans le cadre des échanges trans-pacifiques qui, entre autres, interdirait la publication de dôjinshis (parodies) et de mangas à caractère pédophile.

D’ailleurs, concernant les dôjinshis, rappelons que Ken Akamatsu est récemment allé plus loin que les pratiques actuelles concernant les parodies d’œuvres existantes - toute parodie d’une œuvre existante est tacitement autorisée, sauf en cas de déclaration explicite de l’auteur. Il a ainsi mis en place pour UQ Holder !, le label « Dôjinshi Mark » qui autorise la création de dôjinshis de son œuvre, de quelque nature qu’ils soient...

C’est donc une personnalité majeure du manga contemporain, résolument inscrit dans son temps, qu’il nous a été donné de rencontrer lors de la 16e édition de Japan Expo.

Le gâteau d’anniversaire du mangaka préparé par les organisateurs.
Photo : Guillaume Boutet

(par Aurélien Pigeat)

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le site de J-Comi

Retrouvez Ken Akamatsu sur Actua BD :
- Lire la chronique des tomes 1 & 2 de UQ Holder !,
- Lire la chronique du tome 3 de UQ Holder !,
- Lire la chronique du tome 4 de UQ Holder !.

[1Dont l’adaptation animée est connue en France sous le nom de Juliette, je t’aime.

[2Il s’agit d’un personnage alternant deux faces dans sa relation avec une tierce personne. Une face dite tsuntsun qui se présente comme déplaisante, voire violente, et une face deredere représentant un aspect amoureux ou tendre.

[3Le personnage d’Evangeline qu’on retrouve dans Negima ! et HQ Holders ! est d’ailleurs un hommage au maître du héros de Yuyu Hakusho.

[4Dôjinshi : le terme signifie littéralement "cercle de revue". Il s’agit d’un recueil publié à compte d’auteur. Associé au travail d’amateurs, le dôjinshi est parfois le fruit du travail d’authentiques professionnels qui ne trouvent pas à s’exprimer dans les circuits d’édition officiels. On retrouve aussi fréquemment dans cette catégorie des parodies, souvent à caractère pornographique, d’œuvres très populaires.

[5Sur ce sujet, notons que la dernière série de Ken Akamatsu, UQ Holder !, bénéficie, de la part de Pika, d’une publication de ses chapitres en français simultanément avec le Japon, ce qui décourage toute tentative de piratage. Une attitude intelligente suffisamment rare et méritante pour être signalée.

[6Deux types de forfaits sont proposés :
- 108 yen par mois, soit 0,8 euros,
- 324 yen par mois, soit 2,4 euros.

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