Kent State. Quatre morts dans l’Ohio : la rentrée de Derf Backderf

25 septembre 2020 0 commentaire
  • Avant tout dessinateur, l'auteur de "Mon Ami Dahmer" et de "Trashed", est également journaliste. Pour "Kent State", Derk Backderf devient aussi historien. Son travail approfondi et précis lui permet de livrer une reconstitution fine d'événements-clés de la contestation contre la guerre du Vietnam, au plus près de celles et ceux qui les ont vécus.
Kent State. Quatre morts dans l'Ohio : la rentrée de Derf Backderf
Rassemblements pacifiques sur le campus de l’Université de Kent
Kent State © Derf Backderf / Éditions çà et là 2020

Le 30 avril 1970, le Président Nixon annonce que l’armée américaine se lance dans une invasion au Cambodge. Élu deux ans plus tôt avec comme programme de mettre fin à la guerre du Vietnam, Nixon poursuit plutôt une course en avant qui suscite de nombreuses contestations aux États-Unis. Les Universités et leurs étudiants constituent des foyers de protestation importants.

L’annonce du 30 avril entraîne ainsi une forte mobilisation dans l’Université d’État de Kent (Kent State), ville de l’Ohio. L’escalade des tensions entre manifestants et représentants de l’autorité - le maire de Kent LeRoy Satrom ainsi que le Gouverneur de l’Ohio James Rhodes - aboutit, cinq jours plus tard, à une fusillade, par la Garde Nationale déployée sur le campus, faisant quatre morts et 9 blessés chez les militants pacifistes.

Ambiance années 70 de cette jeunesse en rupture avec la politique martiale des États-Unis
Kent State © Derf Backderf / Éditions çà et là 2020
Irruption de la Garde Nationale dans la ville de Kent
Kent State © Derf Backderf / Éditions çà et là 2020

C’est cet événement que nous raconte Derf Backderf, de manière chronologique, journée par journée, depuis le 30 avril jusqu’au 4 mai. Récit documentaire, Kent State se révèle tout autant œuvre de journaliste - usant du medium de la bande dessinée - que d’historien. En effet, son auteur a, pour son projet, multiplié les ressources que l’on retrouve dans un impressionnant système de notes en fin de volume.

Les éléments structurants du récit se révèlent ainsi appuyés sur des témoignages et des archives - notamment le fond de la Collection du 4 mai de la bibliothèque de l’Université de Kent. Cette démarche, par l’assise historique qu’elle met en place, confère une puissance politique indéniable à l’ouvrage.

Car il ne s’agit pas non plus d’un tableau strictement neutre. Ce sujet constitue évidemment un choix de discours pour Derf Backderf - en dehors du tropisme de l’Ohio qui hante une bonne part de sa production. Et la narration, ainsi que les commentaires, portent un point de vue critique à la fois sur la gestion de cette crise et sur les faiblesses structurelles de certains pans de la démocratie américaine - par exemple ici le fonctionnement de la Garde Nationale.

Point de vue sur la Garde Nationale
Kent State © Derf Backderf / Éditions çà et là 2020
Menaces
Kent State © Derf Backderf / Éditions çà et là 2020

Le dessin de Derf Backderf pourra surprendre un lecteur non familier de ses précédents ouvrages. Les rondeurs presque naïves de personnages qui semblent un peu figés tranchent en effet avec un propos particulièrement noir et acéré. Mais, comme dans Trashed et Mon ami Dahmer, la précision des détails, l’expressivité des visages et le dynamisme déployé à l’intérieur des cases mettent au contraire en relief le caractère sinistre, absurde et révoltant des situations dépeintes.

Violences
Kent State © Derf Backderf / Éditions çà et là 2020

De quoi faire de Kent State l’une des publications de cette rentrée, par sa justesse sans concession, sa précision minutieuse et son engagement manifeste. C’est une véritable boucherie que nous allons voir se mettre en place, du fait de la vanité et de la vacuité d’acteurs publics. Scandaleuse par les éléments qui l’ont rendue possible et définitivement injustifiable dans son advenue. Et la dénonciation de tout cela emprunte naturellement une voie - et une voix - aussi implacable(s) que rigoureuse(s).

Et alors que la question des violences policières liées à des manifestations, n’a jamais été autant d’actualité de notre côté de l’Atlantique, on se dit que Kent State a définitivement beaucoup à nous dire, à commencer par une mise en garde des dangers de la militarisation de notre espace social.

(par Aurélien Pigeat)

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