Kid Noize : "Bien avant de m’intéresser à la musique, j’ai toujours voulu faire de la BD"

12 février 2019 0 commentaire
  • Le DJ/producteur à tête de singe sort de ses platines pour s'impliquer dans sa propre série de bande dessinée, en tant que co-scénariste et comme personnage. De la promo facile ? Pas du tout ! Kid Noize qui a étudié à école bruxelloise de bande dessiné Saint-Luc. Il nous explique comment il rêvait d'utiliser ce medium pour compléter son univers...

Kid Noize : "Bien avant de m'intéresser à la musique, j'ai toujours voulu faire de la BD"Pourquoi avoir voulu réaliser une série de bande dessinée ? La musique ne vous suffisait plus ?

L’idée de réaliser une bande dessinée était présente dès l’origine du projet "Kid Noize", cela faisait partie de son ADN. Depuis toujours, je veux faire de la bande dessinée ! Enfant, je voulais être dessinateur de BD : passionné, je dessinais non-stop et j’ai intégré l’école de Saint-Luc à Bruxelles dans mes années secondaires [1] dans laquelle l’option BD n’existait pas. J’ai rencontré un professeur de graphisme qui m’a orienté dans cette direction, et j’ai finalement intégré l’ERG par la suite, l’École de Recherche Graphique de Bruxelles.

La BD m’a donc introduit dans ce monde artistique et, parallèlement à mes études en arts plastiques et visuels, je me suis acheté ma première guitare à 13 ans car j’avais une passion sur le côté : la musique. Pendant huit années, la musique a grandi en moi, en même temps que l’univers visuel. Je souhaitais réaliser dans le futur des covers d’album. J’ai d’ailleurs toujours été fan des couvertures d’albums d’Iron Maiden, car elles racontent des histoires sans que l’on ait à écouter la musique. Puis j’ai aussi été attiré par Gorillaz, Kraftwerk et Michael Jackson. Mon projet s’est défini très rapidement, en faisant coexister un personnage et sa bande-son.

Il devait donc y avoir plusieurs façons de mettre en scène Kid Noize, dont la bande dessinée...

Le graf’ fait aussi partie de l’univers de Kid Noize.

Le clip me permet de mettre Kid Noize en action, et de montrer les clés de l’univers. Pourtant, ce n’est pas suffisant d’une certaine façon, car la musique prend bien entendu toute la place sonore, mais les paroles sont en anglais, et volontairement parfois très métaphoriques. Chaque média possède son propre code narratif, y compris le clip qui permet d’exprimer certains éléments et pas d’autres. Justement, la bande dessinée m’a enfin permis de mettre à plat plein d’éléments qui n’avaient pas été exprimés auparavant, grâce bien entendu au co-scénariste Kid Toussaint. Ensemble, on a débroussaillé tout ce que j’avais en tête depuis quelques années, en mettant toutes mes idées sur papier, et en trouvant des solutions aux incohérences.

Il y avait donc des incohérences dans l’histoire originelle que vous vouliez raconter ?

C’est justement ce que j’ai appris sur ce premier tome : vous voulez raconter une histoire, et il faut que cette histoire soit cohérente avec le personnage principal. Or, je suis (devenu) le personnage de Kid Noize depuis des années, j’essayais donc de faire coexister mes envies narratives et écouter mes propres sentiments de Kid Noize. Nous avons donc discuté, et j’ai tranché en devenant le personnage à part entière, afin de laisser s’exprimer mes envies et que Kid Noize puisse s’en enrichir. Grâce à cela, on a pu foncer !

Et ce que j’apprécie particulièrement, c’est que tous les éléments prennent leurs sens, si on se donne la peine de comprendre. En regardant le clip, on va retrouver des éléments de la BD, et dans la musique, on entend des corbeaux qu’on retrouve aussi dans la bande dessinée. Voilà ce qui m’intéressait avant tout, développer un univers protéiforme, afin que les lecteurs, spectateurs et auditeurs puissent en profiter selon leur affinité propre et le média qu’ils préfèrent (et donc l’angle choisi), tout en s’assurant que le tout reste cohérent.

Les références entre la seconde partie du clip d’Ocean sorti en 2016 et la première séquence de la bande dessinée sont évidentes.

Était-ce votre objectif lorsque Dupuis vous a approché pour vous proposer l’adaptation de votre univers en BD ? Car c’est bien ainsi que cela s’est concrétisé ?

Pas du tout. Comme je suis passionné de bande dessinée depuis mon plus jeune âge, c’est moi qui ai voulu l’adapter en BD, et j’ai réalisé un dossier pour présenter mon projet, comme je suppose que les autres le font. Car cela fait depuis le début du projet, soit plus de cinq ans, que je désire expliquer toute la spécificité de Kid Noize via la bande dessinée. J’ai d’ailleurs envoyé deux fois le dossier, car le premier s’est perdu. Puis j’ai rencontré Laurence Van Tricht, qui est devenue maintenant mon éditrice, et qui m’a surtout aidé à mettre mon projet en forme, car je n’avais jamais travaillé pour la bande dessinée.

En n’ayant auparavant jamais évolué que dans le domaine musical, où je réalise mes morceaux tout seul pour finalement ne vendre même plus de CD physiques que numériques, arriver chez Dupuis m’a semblé très familial. Il y a une vraie équipe de professionnels qui bossent derrière le projet, et qui vous portent. Dans une atmosphère un peu magique, l’album s’est réalisé presque tout seul. Je ne veux pas dire que je n’ai pas travaillé comme un malade, au même titre que d’autres. Non, seulement que mon rêve d’enfant se réalisait, mais d’une manière très agréable, presque comme une évidence.

Le webtoon, réalisé par Kid noize, Lapuss’ et Geoffo.

Vous parlez de l’équipe Dupuis car, outre l’entourage de l’éditeur, il y a également plusieurs auteurs qui travaillent avec vous, tant sur l’album de BD que sur le webtoon ?

Etude graphique du Corbeau

Oui, Kid Toussaint co-scénarise le premier tome de la série, avec Otocto au dessin. Et dans le même temps, nous réalisons un webtoon avec Lapuss’ qui scénarise avec moi et Geoffo au dessin. Le webtoon s’appelle Nowera et se focalise sur l’univers parallèle où habite Kid Noize. Le but de placer le webtoon en parallèle de l’album est avant tout de répondre à plein de questions concernant l’univers. Et je pense que les réponses sont bien présentes...

À la lecture de l’album, on se rend compte qu’il y a de vraies valeurs qui sont véhiculées par votre personnage de Kid Noize. Était-ce critique à vos yeux de traiter de principes auxquels vous croyez ?

Dans tous les précédents projets pour lesquels j’étais frustré, qu’ils aient été personnels ou venant de l’extérieur mais que j’aimais quoiqu’il en soit, cette frustration provenait d’un manque de contenu. À mes yeux, il est donc critique que ce personnage soit le vecteur d’un fond. Bien entendu, le premier tome est toujours périlleux, car il faut présenter un nouveau personnage, dans un nouvel univers, avec des codes spécifiques, tout en maintenant la narration à plusieurs degrés : l’histoire du personnage (Comment Kid Noize va-t-il atteindre son rêve : devenir DJ ?) ; la compréhension de l’univers de Nowera ; sans oublier l’intrigue de chaque tome centré sur un enfant à chaque fois différent.

On ressent une grande volonté de construction : sur combien de tomes vous êtes-vous entendu avec Dupuis ?

Nous voulons réaliser pas mal d’albums, mais je ne veux pas parler de cycle. Initialement, nous étions partis sur trois tomes centrés sur trois personnages, Kid Noize, l’enfant Sam et le Talker, qui forme donc le triangle [NDR : voir le symbole du triangle épinglé dans les clips]. Puis le projet a évolué, en imaginant qu’il pourrait s’agir d’un enfant différent à chaque tome.

Et tout cela me procure un grand bonheur, car ce premier tome correspond exactement à ce que j’ai imaginé depuis l’essor du projet Kid Noize. Et le tome deux pose alors des questions sur l’extension de cet univers ! Et ces réponses, on les retrouve dans le second album musical qui vient de sortir il y a quelques semaines, à savoir l’entrée de Kid Noize dans la jungle. J’ai été très surpris, positivement, des risques que nous avons pris avec la conclusion du tome deux, des risques narratifs avec le personnage que j’avais créé et que j’imaginais immuable.

Dans le clip de son single Girl sorti fin 2018, Kid Noize met en scène le Talker et le Corbeau, deux éléments que l’on retrouve dans son premier album de bande dessinée

Est-ce que le manque de maturité présenté par le personnage de Kid Noize dans ce premier album de bande dessinée était volontaire, comme une genèse par rapport au Kid Noize d’aujourd’hui qui vit effectivement de sa musique, ?

Oui, cela fait partie de cette évolution. Puis cet esprit fougueux le rend plus drôle. Je ne voulais pas créer un personnage parfait, et donc trop lisse. Il fallait qu’il me ressemble lorsque j’étais petit. Pour moi, cet homme à tête de singe pose la question « - D’où venons-nous ? », ce qui implique directement deux autres questions , à savoir « - Où allons-nous ? », puis « - Où sommes-nous ? ».

Effectivement, nous sommes sur Terre, dans un présent qui reste très abstrait. Quant à savoir pourquoi nous sommes sur Terre, pour moi nous allons là où notre instinct nous mène. Il faut alors identifier ses envies et ses rêves ! Voilà la question que je voulais poser avec cette série, et les boîtes qui sont apportées à ces enfants.

Ainsi, le Kid Noize de la bande dessinée va progressivement comprendre l’importance de ces boîtes. Avec la dualité qu’il réalise un métier assez basique (livreur) permettant à d’autres de réaliser leurs rêves, alors que pendant ce temps, il ne peut pas réaliser le sien, à savoir devenir DJ. D’où l’importance que Kid Noize ne soit pas reconnu dans la série de bande dessinée, et qu’il fasse un métier comme la plupart des lecteurs, afin de marquer un lien avec eux.

Nowera, la planche du déclic pour Kid Noize.

Cette part du rêve, représenté par les boîtes livrées par votre personnage, sont donc un symbole fort pour vous ?

Ces boîtes représentent tout ce qui m’a fasciné lorsque j’étais petit : aller dans des brocantes ou découvrir des boîtes dans des greniers pour trouver de vieux jouets. Tout est parti de ce sentiment, cette madeleine de Proust de retrouver des éléments que l’on possédait étant enfant. Voire l’inverse : ce que je n’ai pu acheter à l’époque et que je vais concrétiser aujourd’hui.

Ces objets d’apparence anodine sont des symboles forts, vecteurs de rêves puissants. Pour la même raison, Kid Noize collectionne tous ces types d’objets, que l’on retrouve chez lui. Nowera joue aussi sur le symbolisme, rappelant le grenier, et tous les objets perdus, et qui viennent se replacer sur notre chemin au bon moment, comblant ainsi une attente. Et maintenant que ces éléments sont placés (Nowera, les boîtes, leur contenu), je vais pouvoir me baser sur ce socle pour raconter la suite de l’histoire. Bien qu’on puisse bien entendu lire tout l’album sans devoir absolument saisir cette représentation. C’est pour cela que je tenais à ces différents degrés de lecture.

Vous évoquez la nostalgie et, outre les anciens jouets, ce premier tome renvoie pas mal de références, notamment cinématographiques avec Retour vers le futur

À mes yeux, les années 1980 dépassent le simple phénomène de mode, les blockbusters soi-disant futuristes de cette époque représentaient notre vie d’aujourd’hui. Dans les années 1980, on rêvait d’obtenir ce qui nous entoure à l’heure actuelle : on possède tous un ordinateur portable dans notre poche, on a fabriqué des voitures qui se conduisent toutes seules, on peut appeler le monde entier en vidéo-conférence à n’importe quel moment, etc. Je le pense donc sincèrement : on vit dans le prolongement des années 1980, aujourd’hui plus que jamais. Au-delà des références, je voulais placer les ambiances et les couleurs qui étaient celles de mon enfance. Et comme ce premier tome met en scène le personnage que je rêvais être étant enfant, je devais replacer le contexte de cette époque. Ainsi, je boucle le contrat tacite passé avec l’enfant que j’étais, en respectant son rêve de manière rétro-futuriste.

Le bureau de Kd Noize, à l’image de son univers.

Étant versé dans les arts graphiques, aviez-vous dessiné l’univers de la série, telle une bible graphique que le dessinateur final devait respecter ?

Non, pas du tout, mais je savais ce que je voulais. Ou plutôt, j’étais certain que ce que je ne voulais pas. Car l’esthétique de Kid Noize impose un style très graphique. Je n’ai donc pas accroché aux premières propositions, trop « dessinées ». Par contre, dès que j’ai vu les premiers croquis d’Otocto, j’ai adhéré au style, même s’il a bien entendu encore fallu s’ajuster pour obtenir la version définitive. D’ailleurs, je lui tire un grand coup de chapeau, car c’est sa première bande dessinée. Et quel boulot !

Vous aviez décidé d’opposer de manière lsi caractéristique e monde réel et Nowera : les fonds noirs ? les bords perdus ?

Oui, il fallait marquer graphiquement le changement d’univers. Surtout qu’il fait toujours noir dans Nowera. Pour moi, ce monde n’est qu’un grand grenier, rempli de petites choses et de souvenirs perdus. Parfois, on peut avoir un faisceau lumineux qui passe, comme un soleil qui s’immisce entre deux tuiles et se révèle dans la poussière qui sature l’air. Nous avons d’ailleurs rajouté des croquis et des photos dans l’édition de luxe, qui permet de mieux comprendre ce que nous avons voulu glisser dans l’album… L’album BD et pas musical, bien entendu !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

Kid Noize, en chair et en singe.
Photo : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Evénement pour la Foire du Livre de Bruxelles : le DJ set de KID NOIZE, mis en images par le Palais des Imaginaires avec dessins en live de Otocto, se déroulera ‪le vendredi 15/02 à 20h30‬ !

Pour participer à cette soirée gratuite et danser au rythme de la musique du célèbre DJ à la tête de singe, merci de vous inscrire via ce lien (Dans la limite des places disponibles).

(Attention : chaque personne qui veut y assister doit s’inscrire.)

Lire le webtoon de Kid Noize : Nowera

Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.

[1Le cycle secondaire belge correspond aux six années comprises de la 5e à la terminale.

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