Koryu d’Edo marque le retour de Carrément BD

7 décembre 2009 0 commentaire
  • Après près de trois ans d'absence, la collection Carrément BD nous revient avec le très bel album d'un jeune auteur, Dimitri Piot, véritable passerelle vers le Japon, alternant dessin moderne et hommage aux estampes. On notera par ailleurs une adaptation de Patrick Mallet, l'auteur d'Achab.

Pour ceux qui l’ignorent, Carrément BD est une collection qui se distingue (actuellement [1]) par son format hors norme : trente centimètres sur trente, donc un carré.

Derrière cette ’contrainte’ se noue donc toute une relation entre auteur et lecteur : de jeunes auteurs s’y sont bâti une réputation comme Hippolyte et son Dracula, des talents confirmés y ont joué avec leur art, tels Yslaire(Sylaire), et Daniel Hulet avec Immondys. En tout cas, pour Paul Herman, directeur éditorial de Glénat Benelux et directeur de la collection Carrément BD, l’important n’est pas tant de sortir des albums, que de s’assurer de leur maîtrise graphique et narrative.

<i>Koryu d'Edo</i> marque le retour de Carrément BD
Paul Herman, à côté d’une illustration de Boilet

"Le format carré est ancré dans l’imaginaire et fait référence aux vieux disques trente-trois tours", confiait-il à Nicolas Anspach. "Ce format est assez plaisant. Le contenu du livre doit rentrer dans une certaine logique par rapport à ce format. Je dis souvent aux auteurs qu’il faut penser « carré », et donc adapter la narration et le découpage à cette dimension. Les auteurs comprennent alors qu’une autre manière de raconter des histoires s’offre à eux. Carrément BD est une collection ’laboratoire’. Nous en sommes cependant assez fiers. Tout éditeur a besoin de livres difficiles comme de livres à succès. Quand les deux se rejoignent, c’est encore mieux. Mais là, c’est au public de décider..."

Le dernier album en date était justement le surprenant Vathek de Patrick Mallet, mais depuis trois ans, pas de nouveauté, et lorsqu’on l’interrogeait sur la fin probable de la collection, Paul Herman démentait, et expliquait qu’il préférait accompagner patiemment ses auteurs, que de sortir les albums « à la va-vite ». C’est souvent à ce moment-là qu’il vous présente de superbes planches, comme celle de Dimitri Piot !

Koryu d’Edo

À notre époque à Tokyo, la vie du jeune Koji, aspirant dessinateur de manga, n’est pas rose, entre sa mère récemment décédée et les caïds locaux qui lui cherche des noises, Koji a beaucoup de mal à s’intéresser à ses études. Il fréquente Atsumi, la fille d’un historien et restaurateur d’estampes anciennes.

Ces estampes racontent la fuite de Koryu, samouraï pourchassé par son maître pour avoir eu une liaison avec une de ses concubines. Réfugié mourant dans une auberge, il parvient à fuir pour partir à la recherche de celle qui lui a été enlevée de force.

Ce récit va progressivement donner une nouvelle énergie à Koji.

Ce très bel album est avant tout un ensemble de liens : des ponts bâtis entre l’Histoire et le quotidien, des liens entre le manga et le dessin européen, des passerelles entre les êtres d’apparence si différente mais que les sentiments rejoignent.

C’est au milieu de ce bel équilibre que le jeune auteur Dimitri Piot nous livre cette alternance de planches plus contemporaines, et ce récit médiéval raconté à la manière des estampes. Loin d’être conflictuel, ce mélange trouve d’entrée son rythme, grâce à la finesse et la grande beauté des premières pages, présentant les deux protagonistes au cœur d’un magnifique site historique.

Cet album est un réel aboutissement pour Dimitri Piot. Il a d’abord travaillé dans l’équipe Martin, sur un album des fameux Voyages, avant que cette collaboration ne tourne court. Croyant en son travail, il a pu trouver l’écoute, l’appui, la patience et les conseils de Paul Herman, dirigeant la collection Carrément BD.

Soutenu par la commission d’aide à la bande dessinée, ainsi que par quelques personnes de la profession dont Étienne Schréder, Koryu d’Edo réunit alors tous les éléments susceptibles de favoriser sa gestation. L’album se révèle donc être une réussite pour la première oeuvre d’un jeune auteur, emporté principalement par son récit contemporain. Malgré quelques approximations incontournables pour une première dont le manque de punch de la période médiévale, on profitera pleinement de ce chassé-croisé graphique sur fond d’esthétique nippone, s’achevant sur un pied-de-nez sans doute autobiographique qui conclut ce beau récit et par des notes historiques, utiles pour les lecteurs désireux d’en savoir plus.

Une partie de ces planches sont d’ailleurs exposées à la librairie Nine City à Bruxelles, jusqu’au 8 janvier 2010 qui vient en contreoint, au même endroit, de la très intéressante exposition de Paul Herman, Regards croisés Europe-Japon que l’on retrouvera d’ailleurs fin janvier à Angoulême.

Smarra, de Patrick Mallet

Alors qu’il avait ouvert une parenthèse au sein de Carrément BD, il y a trois ans, avec son précédent album Vathek, l’auteur d’Achab participe à cette reprise en adaptant un autre auteur du XIXe siècle : Charles Nodier.

En 1820, près du Lac Majeur, au cours d’un bal donné dans un palais situé sur une des îles du Lac, Lorenzo et Lisidis fêtent leur premier anniversaire de mariage. Lorenzo réalise que Lisidis n’est pas insensible au charme d’un hussard, et il en éprouve de la jalousie. Une fois rentré chez eux, Lorenzo sombre dans le sommeil et commence à rêver. Le récit transporte alors le lecteur en Thessalie, une région de la Grèce antique fameuse pour ses enchantements, la patrie des sorcières. Lorenzo se nomme désormais Lucius et il va être la victime et le témoin horrifié d’une longue suite d’hallucinations cauchemardesques.

Ce récit mêle donc romantisme, psychologie, mythologie et fantastique. Malgré quelques visages réalisés parfois hâtivement, c’est dans les ambiances glauques et la description de monstres que ne renierait pas H. P Lovecraft, que Patrick Mallet donne à voir toute la splendeur de son trait. Pourtant, si l’impact graphique est indéniable, le lecteur reste comme le héros rêveur, bien perturbé à la sortie de cette aventure onirique. C’est d’ailleurs bien dommage, la composition de ces planches carrées étant souvent étourdissante de maîtrise, notamment dans les détails !

Quant au futur de la collection, on espère qu’il ne faudra pas attendre trois ans avant d’en voir la suite. O reste suspendus dans l’attente de la publication de l’album fantastique de Muriel Blondeau, l’épouse de Foerster, qui travaille sur De Dulle Griet (Margot l’enragée), un personnage folklorique de Flandre immortalisé par Pierre Bruegel l’ancien.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire les premières pages de Koryu d’Edo et de Smarra
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L’exposition prend place jusqu’au 8 janvier à côté de la librairie Nine City, au Boulevard Reyers, 32 à 1030 Bruxelles.
Tel : +32 2 705 57 09 Email : magasin@9city.be
Ouvert du mardi au samedi de 10h30 à 18h. Le dim. de 10h30 à 16h.

Visiter le site de Dimitri Piot
Photo : © CL Detournay

[1En son temps, une partie des albums était en vingt centimètres sur vingt.

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