« L’Affaire des Affaires » : Un révélateur qui hystérise le débat

1er mai 2011 5 commentaires
  • Alors que paraît le 3e tome –toujours aussi passionnant- de « L’Affaire des Affaires – Clearstream II », sous-titré « Clearstream-Manipulation » de Denis Robert et Laurent Astier (Ed. Dargaud), la question ne se pose plus de savoir « qui est le coupable ? », mais en quoi cette affaire procède d’un scénario éprouvé depuis longtemps dont le but est d’hystériser le discours politique.
« L'Affaire des Affaires » : Un révélateur qui hystérise le débat
L’Affaire des Affaires T3 - Par Denis Robert et Laurent Astier
Éditions Dargaud

On prête souvent aux journalistes un pouvoir démesuré : ils feraient tomber les têtes des puissants en révélant leurs turpitudes, ils seraient capables de déjouer les mille et un complots qui visent les libertés individuelles, les intérêts, l’intégrité et même la santé de nos concitoyens… Ce sont des X-Men qui sauvent l’humanité, idéalistes comme Don Quichotte et masqués comme Zorro… Et le lecteur-citoyen, politisé ou non, attend d’eux qu’ils soient effectivement des héros.

La réalité est bien plus décevante que ces chromos criards. Et l’une des vertus de cette série de BD en quatre tomes que nous propose Denis Robert est de montrer à quel point le journaliste a peu de moyens face à des multinationales débordant de ressources financières –mais aussi de moyens de pression- contrôlant quasiment des médias trop souvent perméables aux officines de communication, quand ils ne sont pas victimes de la plus insidieuse des barbouzeries.

L’Affaire Clearstream, ainsi que nous vous l’avons raconté, c’est avant tout un scénario –et c’est pourquoi il est passionnant de le lire en BD- qui permet d’insinuer, de laisser entendre, que tel ou tel homme politique, chef d’entreprise ou star des médias a quelque chose à se reprocher. Derrière cette accusation, le plus souvent improbable, et même improuvable, il y a des rouages subtils, de gros intérêts qui s’affrontent.

Méfions-nous de cette théorie du complot pas moins grossière que nos histoires de super-héros. Nous ne sommes ni dans XIII, ni dans Largo Winch, ni dans IR$ ou dans Insiders. Denis Robert fait la thèse que la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream est une machine à blanchir de l’argent. Ce n’est qu’une thèse. Il avance certains éléments de preuve à la suite d’une enquête fouillée. Clearstream et les organismes impliqués par cette dénonciation ont multiplié contre lui les procès en diffamation. Grosso modo, le jugement de la Cour de Cassation du 3 février 2011, blanchit le journaliste de cette accusation, reconnaissant « l’intérêt général » de son travail et le « sérieux » de l’enquête. [1]

Mais l’affaire Clearstream a un deuxième volet qui est davantage le sujet de cette série d’albums : l’incroyable manipulation dont le journaliste a été victime et dont la cible est probablement (le cas est toujours en instruction) Nicolas Sarkozy et les instigateurs, l’entourage de Jacques Chirac, le président de la République d’alors.

Denis Robert et Laurent Astier au micro de Jean-Christophe Ogier de France-Info. La radio d’information continue avait donné son Prix à "L’Affaire des Affaires" en 2010.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Il y a beaucoup de points communs entre cette affaire et l’Affaire Dreyfus : les rivalités politiques, le rôle des services secrets, une forgerie de faux documents, une indépendance de la justice quelquefois malmenée, et une presse qui se déchaîne, pas toujours de façon objective…

Mais il y a surtout en arrière-fond une crise de morale et politique qui, à la fin du XIXe siècle, met aux prises une République encore fragile, minée par des scandales de corruption et par des mouvements sociaux incontrôlés travaillés par les différents courants socialistes et anarchistes qui traduisent une aspiration légitime des peuples, et un ordre capitaliste, colonialiste, conservateur issu des milieux bonapartistes autoritaires ou royalistes et catholiques cherchant à rétablir peu ou prou les privilèges de l’Ancien régime.

L’Affaire Dreyfus accouchera d’une société nouvelle reconnaissant les partis politiques, les syndicats, les associations (1901) et une séparation de l’Eglise et de l’Etat (1905) qui révisait un Concordat vieux d’un siècle.

Clearstream, de même, révèle la crise idéologique d’aujourd’hui : le dégoût des citoyens pour la politique, leur désespérance face à un capitalisme mondialisé qui donne l’impression que plus rien n’est sous contrôle : La finance (la crise des subprimes), la politique de santé (le sang contaminé, Médiator), les politiques énergétiques et écologiques (Tchernobyl, BP, Fukushima,…), les grands équilibres politiques (le 11-Septembre, l’émergence de la Chine, les révoltes arabes,…), et surtout l’impression d’une absence de solution et de de réflexion face à cette montée des périls.

Robert écrit, en parlant de son livre –et je ne suis pas d’accord avec cette métaphore qui est exactement celle, en a-t-il conscience ?, d’Hitler dans Mein Kampf lorsqu’il parle des Juifs, qu’il s’agit de « L’histoire d’une contagion » : « La société était prête à recevoir le virus et à le laisser propager » dit-il.

Elle a bon dos, la « société » ! Si Robert a l’honnêteté de montrer qu’il n’est ni Superman, ni Zorro, et que cette histoire le dépasse largement, alors que hier nous vous expliquions que certaines BD utilisaient le réel au point d’en devenir des véritables docu-fictions, force est de constater que l’affaire Clearstream montre à quel point aujourd’hui, a contrario, le réel est contaminé par la fiction. Elle est, vous ai-je dit, un scénario. « C’est X-Files ! », s’exclame Robert, qui fait aussi allusion à Matrix.

L’inconvénient, c’est que ce scénario-là hystérise le débat alors que, plus que jamais, nous avons besoin de garder les nerfs face au futur qui s’annonce.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Lire aussi sur ActuaBD :

- L’Interview de Denis Robert : "Les lignes ont bougé"

- La bande dessinée, une arme politique ?

- L’Interview de Laurent Astier : "On ne peut pas raconter ça en 48 pages".

[1Ces attendus sont reproduits à la fin de ce troisième volume.

 
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5 Messages :
  • « L’Affaire des Affaires » : Un révélateur qui hystérise le débat
    4 mai 2011 12:59, par Maë ster

    A propos d’hystérie, votre comparaison entre une métaphore utilisée par Denis Robert et une autre par Hitler dans "Mein Kampf" ne relève-t-elle pas elle aussi d’une forme d’hystérie, cher Didier ?

    N’ayant pas lu "Mein Kampf", je ne peux juger de la pertinence de ce rapprochement (que vous vous gardez bien d’étayer). Mais je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, d’autres ont cru bon d’ironiser en comparant afin de les discréditer les ouvrages de Denis Robert aux "Protocoles des Sages de Sion"... Je trouve le procédé indigne, et du coup, votre propre rapprochement pour le moins maladroit, pour ne pas dire déplacé.

    A vrai dire, je me demande ce que cette comparaison vient faire là-dedans, à part jeter un soupçon de discrédit sur un homme qui a déjà été lynché plus d’une fois... Cet acharnement aussi finit par apparaître hystérique.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 4 mai 2011 à  13:39 :

      A propos d’hystérie, votre comparaison entre une métaphore utilisée par Denis Robert et une autre par Hitler dans "Mein Kampf" ne relève-t-elle pas elle aussi d’une forme d’hystérie, cher Didier ?

      N’ayant pas lu "Mein Kampf", je ne peux juger de la pertinence de ce rapprochement (que vous vous gardez bien d’étayer). Mais je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps, d’autres ont cru bon d’ironiser en comparant afin de les discréditer les ouvrages de Denis Robert aux "Protocoles des Sages de Sion"... Je trouve le procédé indigne, et du coup, votre propre rapprochement pour le moins maladroit, pour ne pas dire déplacé.

      Je me doutais que j’allais avoir droit à cela, mon cher Maester. Je peux même dire que je l’attendais. Vous avez, comme d’autres, l’indignité facile et bien orientée.

      Que Denis Robert, dont je dis par ailleurs que son combat est respectable, utilise le terme de "contagion" et de "virus" en quatrième de couverture, cela ne vous choque pas ?

      Qu’une barbouzerie politique comme il y en a cent tous les jours soit assimilée à une maladie, avec ce que cela signifie de discrédit pour la politique, ça ne vous choque pas ?

      Mais que l’on dise que cette terminologie sent mauvais, ça cela ça vous choque. Qu’elle est d’un autre âge, qu’elle est utilisée dans Mein Kampf, cela, ça vous choque.

      Vous ne l’avez pas lu le pamphlet politique de Hitler ? Et alors ? C’est une information largement partagée, notamment sur cette page. Renseignez-vous. De larges extraits sont cités dans des ouvrages de référence comme la biographie d’Hitler par Ian Kershaw. J’en parle largement dans mon introduction à L’Histoire des 3 Adolf de Tezuka (Tonkam). Vous ne pouvez pas prendre le prétexte de votre ignorance pour jeter le discrédit sur une référence.

      A vrai dire, je me demande ce que cette comparaison vient faire là-dedans, à part jeter un soupçon de discrédit sur un homme qui a déjà été lynché plus d’une fois...

      Et voilà, on part tout de suite dans le délire interprétatif qui n’a qu’un objectif : la volonté de censurer une opinion un tant soit peu critique. Nous n’avons pas le droit de trouver Denis Robert maladroit ou malencontreux ? De le signaler à nos lecteurs ? Mes articles sont signés de mon nom, pas d’un pseudonyme. J’ai le droit à exprimer mes opinions M. Maester, avec mon propre système de références, dans un organe qui est le nôtre.

      Cet acharnement aussi finit par apparaître hystérique.

      Je suis toujours surpris de voir un auteur comme vous, M. Maester, s’ériger en censeur. Et on voit bien à quelle allusion votre courage vous porte : à un éditorial de Philippe Val à propos de Siné qui lui a valu une sacrée bronca, à commencer de la part de ce dessinateur, ce qui avait déclenché l’affaire.

      Vous étiez intervenu à cette époque dans les forums avec la même détermination. Nous nous étions affrontés à ce sujet. Et voilà que vous remettez cela, que vous tentez d’amalgamer la chose.

      Et c’est vous qui parlez d’ "acharnement" ? C’est l’hôpital qui se fout de la charité.

      Votre simple intervention apporte la preuve de ma thèse : toute ces affaires n’ont qu’un seul sens, de même que votre intervention, celle d’hystériser le débat.

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      • Répondu par Maë ster le 4 mai 2011 à  15:18 :

        Calmez-vous, mon bon Didier, et souffrez qu’à votre tour vous puissiez être être sujet à critiques (du moins votre article).

        Premier point ; en vous calmant, vous éviterez d’écrire que j’ai l’indignité facile et orientée. Tout au plus pourrait-on me reprocher d’avoir l’indignation facile et orientée, à moins que l’on ne sous-entende que je me suis rendu indigne...

        Deuxième point ; non, les termes utilisés par Denis Robert de "contagion" et de "virus" ne me choquent pas, ne dit-on pas si souvent que notre société va mal ou qu’elle est malade ?... Les hommes politiques ont suffisamment discrédité la politique pour que le choix de ces termes apparaissent finalement assez léger (et lorsque j’écris "finalement", je ne fais pas allusion à la "solution finale", rengainez votre "Mein Kampf").

        Troisième point : que d’autres ou vous-même fassiez référence à "Mein Kampf" dans d’autres articles ou sur d’autres sujets ne justifie pas la pertinence de cette référence, en tout cas dans l’Affaire qui nous occupe. Il existe d’autres ouvrages qui offrent bien d’autres références, je vous encourage à diversifier les vôtres (afin d’éviter le point Godwin qui n’apparaît ordinairement que dans les commentaires et non dans les articles qu’ils prolongent).

        Quatrième point : je vous laisse le "délire interprétatif qui n’a qu’un objectif : la volonté de censurer une opinion un tant soit peu critique" concernant mes interrogations ; voilà qui relève à mes yeux de cette hystérie que vous prétendez dénoncer. Je n’ai ni la volonté, ni la possibilité de censurer quoi que ce soit. Acceptez plus simplement qu’on remette en cause vos propos sans forcément vouloir vous interdire de parole en vos propres pages, ou fermez les commentaires, cher Didier.

        Quatrième point bis : "Je suis toujours surpris de voir un auteur comme vous, M. Maester, s’ériger en censeur." Traiter un contradicteur de censeur dénote d’une volonté curieuse de se draper dans la posture de victime défendant "la liberté de parole offensée". Encore une fois, calmez-vous, personne ne veut vous censurer. Vous êtes aussi libre que moi d’exprimer vos opinions. Et de vous soumettre aux critiques qu’elles provoquent... (Ou pas, le choix vous appartient de "censurer" les opinions contraires)

        Cinquième point ; au risque de vous contredire, je n’ai fait aucune allusion à "un éditorial de Philippe Val à propos de Siné". Tout au plus à un écrit de Val sur Denis Robert (ce qui, en l’occurrence, ma paraît justifié, puisque vous et lui utilisez les mêmes procédés de référence à la Seconde Guerre mondiale là il n’y a pas lieu de le faire)...

        Puisque je suis "l’hôpital qui se fout de la charité", j’assume mon statut médical mais crains de déceler chez vous les signes cliniques d’une obsession monomaniaque.

        Je vous laisse ici toute latitude pour exprimer vos symptômes. Bonne journée.

        Le "sans soeur" Maëster

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        • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 4 mai 2011 à  19:26 :

          Je salue votre sagacité qui fait mouche : Effectivement indignité n’est pas indignation, et l’édito de Val est à l’origine de l’affaire Siné et ne portait pas sur le dessinateur auquel nous avons largement donné la parole dans ces pages.

          Vous acceptez l’image de virus et de contagion et d’une société malade, vous la trouvez même anodine. Je la trouve dangereuse et franchement connotée, et là est notre différent.

          Je n’ai traité Denis Robert ni de nazi, ni d’antisémite,que je sache, je vous prie d’en prendre acte. Il est frappant que la moindre allusion à la propagande d’avant-guerre si caractéristique d’un discours corrompu par l’amalgame, vous mette sur le qui vive et me fasse taxer d’avoir atteint le point Godwin. J’accepte votre appel au calme mais calmez-vous vous aussi.

          Je comprends votre position qui est celle du caricaturiste dont le métier est de grossir le trait pour faire rire ou sourire. L’humour a ce droit.

          Sauf qu’ici, nous ne sommes pas dans ce registre et c’est particulièrement là que se porte ma réflexion : quand l’exagération dans la métaphore porte sur un discours sérieux, elle l’hystérise. Je vais prendre une autre comparaison qui va vous faire bondir : Céline. C’est la pensée hystérique par excellence. Il y a des gens pour aimer cela, c’est sûr. Moi-même j’ai été impressionné par l’écriture éructée de Voyage au bout de la nuit.

          J’appelle à l’analyse et je réclame la nuance.

          Alors vous pouvez trouver que je relève un peu vite ce travers chez Denis Robert, et il est probable qu’il ne mérite pas cela. Si je l’ai souligné, c’est aussi pour signaler à nos lecteurs les limites de l’ouvrage. Il est assez grand après cela pour se faire sa propre opinion.

          Nous sommes dans un débat. Ne me faites donc pas un procès d’intention. Or, c’est ce que vous faites en me prêtant je ne sais quel point Godwin alors que mon papier n’est que dans le constat d’un état de l’opinion qui débouche aujourd’hui dans la BD, et d’une affaire caractéristique d’un changement de société. La comparaison avec l’Affaire Dreyfus est dans cette analyse et seulement là, suffisamment étayée, je crois.

          Que cette même Affaire se soit prolongée dans l’entre-deux-guerres dans l’ambiance délétère qui a marqué la presse et dont on retrouve les accents aujourd’hui ne me semble pas tellement hors de propos que cela. L’histoire bégaie souvent, voyez la montée de l’extrême-droite. Il me plaît de la faire remarquer au détour d’une bande dessinée, puisque c’est ce média qu’a choisi Denis Robert pour s’exprimer.

          Tout cela est passionnant et je pense que l’on peut aller plus loin dans le débat en évitant de chacun soit l’hystérique de l’autre, ce que vous n’avez pas manqué de faire et ce à quoi j’ai eu tort de répliquer.

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      • Répondu par Damien le 4 mai 2011 à  16:51 :

        Les termes de contagion et de virus sont légion dans le vocabulaire de la comparaison et de la métaphore. Didier P. a gagné un nouveau point Godwin sans effort. J’ai en mémoire une phrase d’Arthur C. Clarke, dans une de ses nouvelles, qui donne le même type de comparaison.

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