"L’Aimant" (Sarbacane) : la mystérieuse architecture de Vals selon Lucas Harari

22 novembre 2017 0 commentaire
  • Grâce à l'architecte Peter Zumthor, les thermes de Vals, situés en Suisse, ont acquis une notoriété internationale. Le jeune dessinateur Lucas Harari s'appuie sur la beauté et le mystère de ce complexe thermal pour créer une histoire étonnante, mêlant fantastique, polar et, bien sûr, réflexion sur l'architecture.

Pierre avait commencé des recherches sur les thermes de Vals, conçus par l’architecte suisse Peter Zumthor, jusqu’au jour où une bouffée délirante l’obligea à interrompre son travail. Après avoir rédigé puis effacé des pages et des pages de sa thèse, il dut prendre du repos et s’éloigner de son sujet de prédilection afin de protéger sa santé mentale.

Une fois remis, l’esprit semble-t-il plus serein et l’enjeu de la thèse mis de côté, il décide cependant de revenir au mystère qui le hante : que cachent ces thermes ? Pourquoi l’architecte a-t-il inventé de tels bâtiments ? Suffisamment vaillant pour quitter Paris et se confronter directement au monument, il part en Suisse et prend quelques jours pour séjourner à Vals, au plus près de l’œuvre qui l’intrigue, et même l’obsède.

Pierre prend évidemment le temps d’essayer l’établissement thermal : c’est une immersion, au sens propre comme figuré. Mais il ne peut guère apprécier les effets bénéfiques de son début de cure. Son esprit torturé, les rencontres inattendues et surtout l’architecture, imposante, majestueuse, austère et pleine de mystère, l’empêchent de mener ses recherches comme il le souhaiterait.

Est-il le jouet de ses propres fabulations, de manipulations ou de l’âme du bâtiment lui-même ? Nous ne le saurons jamais vraiment. Lucas Harari, dans L’Aimant, laisse en effet planer le doute, lui qui feint de nous raconter cette histoire grâce aux propres carnets décrits et dessinés par Pierre.

"L'Aimant" (Sarbacane) : la mystérieuse architecture de Vals selon Lucas Harari
L’Aimant (p. 14 & 15) © Lucas Harari / Sarbacane 2017

Le jeune dessinateur - il a moins de trente ans - diplômé des Arts Décos de Paris publie chez Sarbacane un ouvrage au récit maîtrisé, tiraillé entre le fantastique et le polar, qui se révèle être un bel hommage à l’architecture. Si l’histoire est centrée sur les thermes de Vals, construits entre 1993 et 1996 selon les plans de Peter Zumthor (lauréat du prestigieux prix Pritzker en 2009), il est cependant certain que cette bande dessinée masque en réalité une affection véritable pour "le premier des arts majeurs" et un questionnement - dans quelle mesure une architecture peut-elle nous influencer ? - presque philosophique.

Les plus beaux dessins sont, à notre sens, ceux qui donnent à voir les thermes, qu’ils s’agissent de leurs extérieurs, par exemple quand Pierre s’en approche, ou de leurs intérieurs, sombres et géométriques comme ceux d’un temple antique. Certes Lucas Harari paraît moins à l’aise pour transcrire les postures et les mouvements de ses personnages, mais son trait précis et le choix de la trichromie - bleu, rouge, gris - reflètent aussi bien l’ambiance des lieux que celle de son histoire.

L’Aimant (p. 44 & 45) © Lucas Harari / Sarbacane 2017

L’idée peut-être la plus intéressante du dessinateur réside dans la composition de ses planches. Il omet ainsi les "espaces inter-iconiques", ces "gouttières" situées entre les cases [1] qui rendent une bande dessinée immédiatement reconnaissable.

Non seulement ce procédé renforce la densité de sa narration, la rendant presque oppressante, comme il sied à une histoire digne d’une nouvelle fantastique, mais il permet en outre de se sentir comme enfermé dans les thermes imaginés par Peter Zumthor. De la même façon que dans les espaces tracés par l’architecte suisse, les lignes horizontales et verticales dominent l’ouvrage de Lucas Harari, emprisonnant presque le lecteur dans le récit.

Lucas Harari livre donc un premier livre déjà marquant. La narration, relativement linéaire, aurait sans doute pu être plus audacieuse. Le lecteur conserve aisément ses repères alors qu’il aurait pu se perdre davantage, comme Pierre dans les thermes qui le fascinent tant et dont les murs se resserrent sur lui. L’Aimant est quoi qu’il en soit un bel objet, grâce à son format et à sa reliure, et un livre qui retient l’attention [2], par son sujet intriguant et sa composition originale.

L’Aimant © Lucas Harari / Sarbacane 2017

Voir en ligne : Le site de l’auteur

(par Frédéric HOJLO)

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L’Aimant - par Lucas Harari - Sarbacane - 24,2 x 31 cm - 152 pages en trichromie - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 23 août 2017 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de Lucas Harari & quelques-unes de ses premières bande dessinées sur le site Granpapier.org.

Pour compléter sur les thermes de Vals : lire une note de blog riche en photographies & un article sur le site Libération.fr.

[1Cette notion a été popularisée par Scott McCloud dans son ouvrage L’Art invisible (Kitchen Sink Press, 1992, pour la première édition américaine ; Vertige Graphic, 1999, pour la première édition française).

[2Il fait notamment partie de la première sélection 2017 de l’ACBD.

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