"L’Alcazar" de Simon Lamouret (Sarbacane) : une immersion dans la société indienne

29 octobre 2020 0 commentaire
  • La société indienne est d'une complexité difficile à appréhender. Les peuples, les langues, les religions et les traditions s'y côtoient, dans une effervescence permanente. Simon Lamouret, qui a vécu cinq ans en Inde, en offre un aperçu dans un récit choral dont le centre est un immeuble résidentiel en construction. Une histoire bouillonnante de vie.

L’Inde est un pays-continent aux mille visages, à l’histoire aussi chaotique que sa géographie est diverse. Presque un monde en soi. Plus d’1,3 milliards d’habitants, deux langues officielles - l’hindi et l’anglais - et vingt-deux langues régionales, une Constitution démocratique qui n’empêche pas les divisions et les atteintes aux droits humains, une économie parmi les plus riches du monde mais abritant une majorité de pauvres, une diversité de religions probablement inégalée ailleurs... De quoi donner le tournis.

"L'Alcazar" de Simon Lamouret (Sarbacane) : une immersion dans la société indienne
L’Alcazar © Simon Lamouret / Sarbacane 2020

Le dessinateur Simon Lamouret ne connaît pas l’Inde « comme sa poche », tout simplement parce que c’est impossible. Mais il y a séjourné et travaillé cinq ans, ce qui le dote d’une expérience solide qui lui a déjà permis de réaliser une première bande dessinée, Bangalore (Warum, 2017). C’est donc son vécu, ses observations, ses échanges qui lui ont également servi de base pour L’Alcazar, paru peu avant l’automne chez Sarbacane.

L’Alcazar © Simon Lamouret / Sarbacane 2020

« L’Alcazar » est un immeuble résidentiel dont Simon Lamouret raconte la construction, des fondations jusqu’à l’inauguration. Le bâtiment est à la fois le prétexte à la description du pays, le point de rencontre d’une dizaine de personnages et un décor singulier, sans cesse mouvant au fil du récit. S’il est fictif, il est très proche des milliers d’immeubles construits en Inde chaque année pour les classes aisées, l’auteur ayant enquêté sur un chantier à Bangalore.

L’histoire se déroule donc sur quelques mois, dans une ville jamais nommée qui pourrait être New Dehli, Mumbai ou Calcutta. S’y croisent les ouvriers sans qualification, venus pour certains des campagnes dans l’espoir de mieux gagner leur vie, les artisans spécialisés, l’ingénieur à la formation inachevée, le contremaître tyrannique et hypocrite, l’investisseur arrogant héritier d’une affaire qui marche... Tous sont acteurs d’un récit choral maîtrisé, foisonnant mais cohérent.

L’Alcazar © Simon Lamouret / Sarbacane 2020
L’Alcazar © Simon Lamouret / Sarbacane 2020

Les choix scénaristiques de Simon Lamouret étaient ambitieux. Il est rare que la bande dessinée s’affranchisse du recours à des personnages principaux. C’est le cas dans L’Alcazar, même si trois d’entre eux sont présents sur le chantier quasiment du début à la fin. Et la contrainte de ne centrer l’action que sur l’édification de l’immeuble, suivie presque totalement, pouvait entraîner un immobilisme facteur d’ennui.

Mais ces écueils sont habilement évités par l’auteur. Le nombre raisonnable de personnages - il n’y a pas de « zapping » permanent - permet de les suivre et de s’y attacher. Leur diversité surtout offre un panorama crédible de la société indienne. Les religions et les langues se croisent, souvent dans l’indifférence, parfois au risque des préjugés. Les strates sociales se rencontrent également, avec cependant des échanges limités ou encadrés.

Les étapes de la construction rythment le récit, lui insufflant sa dynamique. Sans trop entrer dans les détails techniques, Simon Lamouret brosse un tableau réaliste du chantier, revendiquant ainsi son ancrage dans notre monde contemporain sans pourtant se réclamer de la bande dessinée « de non-fiction » qui a fait florès ces dernières années. Car c’est avant tout l’ambiance du chantier et de la ville, à travers les dialogues et les détails, qui permet de se sentir comme immergé dans le chaudron indien.

Les couleurs - une trichromie autour des complémentaires bleu/orange - et le trait du dessinateur - sans fioritures mais pas simpliste - participent à la transcription de cette ambiance, à sa chaleur, à ses moments de tension comme d’apaisement. Les quelques excursions dans les rues adjacentes au chantier renforcent également l’impression d’être au cœur d’une mégapole vibrante comme un corps.

Le zoom sur quelques mètres carrés renvoie finalement aux particularités et aux paradoxes d’un territoire immense. L’Alcazar est une porte d’entrée idéale sur une société incroyablement complexe, aux cultures multiples et en évolution rapide.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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L’Alcazar - Par Simon Lamouret - Sarbacane - publication dirigée par Frédéric Lavabre, assisté par Julia Robert-Thévenot - maquette par Claudine Devey & Xavier Vaidis - 21,5 x 29 cm - 208 pages en trichromie - couverture cartonnée, dos toilé avec marquage à chaud - parution le 2 septembre 2020.

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