L’Américain Noah Van Sciver à l’honneur de la rentrée de L’employé du Moi

31 août 2020 0 commentaire
  • Connu en Europe principalement pour sa trilogie "Fante Bukowski" déjà éditée par L'employé du Moi, Noah Van Sciver n'a plus à être considéré comme une étoile montante de la bande dessinée alternative américaine. Ses deux livres venant de paraître le confirment : il est capable d'aborder tous les genres, avec chaque fois justesse et humanité.

Noah Van Sciver dessine énormément et lit beaucoup. Passionné par les classiques de la bande dessinée américaine comme par les créations de ses contemporains, de John Porcellino ou Charles Forsman par exemple, son cerveau semble ne jamais pouvoir cesser de raconter des histoires, vraies ou inventées. Ses quelques ouvrages disponibles en Europe ne représentent que la partie émergée d’une production volumineuse malgré son âge encore relativement jeune.

Aux États-Unis, il est publié surtout par Fantagraphics Books, où il apparaît régulièrement dans la revue NOW, et Kilgore Books & Comics. Il est aussi beaucoup passé par l’auto-édition, notamment pour son fanzine Blammo. En Europe, on le trouve chez les Belges de L’employé du Moi et les Français de Radio as Paper, avec lesquels il participe à la revue Bento, ainsi que chez les Italiens de Coconino Press, les Lettons de Kuš ! et les Slovènes de Stripburger. Autrement dit ce qui se fait de mieux en matière de bande dessinée alternative à travers le vieux continent.

Sa trilogie Fante Bukowski, éditée par L’employé du Moi entre 2015 et 2019, a prouvé sa maîtrise des récits longs, de l’humour et de l’usage subtile de multiples références graphiques et littéraires. Elle révélait aussi son atavisme pour les anti-héros, bourrés de défauts, agaçants, mais aussi accablés par les misères de la vie et finalement plutôt sympathiques. Cette œuvre lui a valu d’être nommé dans les plus prestigieuses sélections, que ce soit aux États-Unis, aux Eisner Awards et Ignatz Awards, ou en France, au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. Johnny Appleseed, paru chez Revival, a montré en outre sa capacité à dessiner pour le genre biographique et historique.

L'Américain Noah Van Sciver à l'honneur de la rentrée de L'employé du Moi
Mon Aventure torride © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020

Mon Aventure torride - son titre original, My Hot Date, est encore plus éloquent et ironique - aborde un autre type de récit. Plus court et autobiographique, il raconte l’été de ses quatorze ans. L’événement en est un rendez-vous galant - un date aussi peu glamour que possible - organisé grâce aux prémices d’Internet. Mais il faut aussi au jeune Noah trouver sa place parmi des potes pas toujours sympas, lutter dans son propre foyer où la promiscuité ne permet guère l’épanouissement et pallier le manque d’argent, malgré tous les efforts de sa mère abandonnée par un mari prétendument mormon.

Mon Aventure torride © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020

Le récit est bref et, malgré la couleur, guère réjouissant. Il y a un peu de drôlerie, pas mal d’autodérision et de nostalgie, mais aussi de la tristesse, un vague sentiment de solitude et le regret, voire la frustration, de ne pas pouvoir être à la hauteur des envies et des rêves. Pour autant, Noah Van Sciver ne condamne personne, ni les frères et sœurs acariâtres voire vindicatifs, ni les copains insultants et losers, et surtout pas sa mère qui tire le diable par la queue mais demeure digne et courageuse.

Mon Aventure torride est aussi une immersion dans un espace et une époque : la banlieue des villes nord-américaines de la fin des années 1990. La reconstitution est fine, pleine de détails - skates et baggys, bières et joints, chaînes à portefeuille et bipeurs - et même renforcée par une série de titres musicaux que l’auteur prend soin de nous confier. Tupac Shakur, Garbage, Smashing Pumpkins, The Offspring, Fatboy Slim et d’autres sont invoqués : la bande son est idéale pour lire ce petit ouvrage au format comics basique.

Mon Aventure torride © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020
Mon Aventure torride © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020
Mon Aventure torride © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020
Le Bord du gouffre © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020

Le Bord du gouffre, paru initialement aux États-Unis en 2015, donc avant la trilogie Fante Bukowski, est encore d’un autre genre. Noir. Très noir. Se déroulant sur quatre jours, il raconte l’effondrement d’un homme en lutte contre son alcoolisme, la déliquescence de son foyer et la précarité de sa situation financière. Joe travaille dans une pizzeria où il enchaîne plus d’heures supplémentaires que la loi le lui permet. Bon serveur, il espère une promotion, mais boit littéralement son salaire, à s’en rendre malade quotidiennement.

Sa compagne ne travaille pas mais s’occupe de leur bébé, arrivé un peu tôt dans leur vie de couple. Quand la belle-mère, fumeuse d’herbe et de meth, débarque dans le minuscule appartement qu’ils habitent, la tension monte. Même le parking de leur immeuble, semé de trous, et la météo, atrocement pluvieuse, semblent symboliser les monceaux d’ennuis qui pèsent sur les épaules de Joe. Tiraillé entre son addiction pour l’alcool, ses fantasmes, l’envie de trouver une situation stable et le désir de sauver son couple, il tangue. Jusqu’à tomber, plus profondément qu’il ne l’aurait imaginé.

Le Bord du gouffre © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020

Noah Van Sciver avait à peine trente ans lorsqu’il a dessiné Le Bord du gouffre. Sa maturité en est d’autant plus étonnante. Chacun des quatre chapitres, d’inégales longueurs, correspond à une journée de la chute de Joe. Cette construction narrative apparemment simple oblige à une cohérence très forte et à une attention cruciale aux détails. Elle implique directement et immédiatement le lecteur, le faisant le compagnon obligé de Joe. Quelques jeux graphiques, notamment pour rendre les effets de l’alcool et de la drogue, renforcent encore cette impression d’être constamment collé au personnage.

La densité du récit, la soudaineté de la violence, la description de la misère, le déchirement du personnage entre ses élans positifs et ses accès pulsionnels rappellent l’écriture de John Steinbeck. Le mélange de fatalisme et de libre-arbitre, la tension psychologique et les sursauts d’humanité font aussi penser à certains textes de Dennis Lehane. Mais c’est bien de Noah Van Sciver qu’il s’agit, décrivant une Amérique poisseuse mais pas résignée, où le pire est possible mais pas forcément fatal.

Qu’il utilise l’histoire, l’humour, l’autobiographie ou la fiction sociale réaliste, Noah Van Sciver élabore peu à peu une œuvre qui aide à comprendre les États-Unis. Il s’est aussi construit une identité graphique forte, associant souplesse du trait et abondance des détails. La bande dessinée alternative nord-américaine ne se fera pas sans lui.

Le Bord du gouffre © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020
Le Bord du gouffre © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020
Le Bord du gouffre © Noah Van Sciver / L’employé du Moi 2020

(par Frédéric HOJLO)

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- Mon Aventure torride - Par Noah Van Sciver - L’employé du Moi - édition originale : My Hot Date, Kilgore Books, 2015 - traduction & adaptation de l’anglais (États-Unis) par Matthias Rozes - 23 x 15 cm - 40 pages couleurs - couverture souple - ISBN 9782390040736 - parution le 20 août 2020.

- Le Bord du gouffre - Par Noah Van Sciver - L’employé du Moi - édition originale : Saint Cole, Fantagraphics Books, 2015 - traduction de l’anglais (États-Unis) par Thomas Keukens - 23 x 18 cm - 112 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - ISBN 9782390040750 - parution le 20 août 2020.

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