L’Association du Festival d’Angoulême mettra-t-elle fin à son contrat avec 9e Art+ ?

  • Au moment où se profile la dénonciation, à échéance en juin prochain, du contrat entre 9eArt+ l'Association du FIBD, la question se pose de savoir où l'on veut mener la manifestation angoumoisine. L'Association du FIBD balance cependant dangereusement pour la reconduction du contrat avec le seul acteur qui met un projet sur la table : 9eArt+.

"Le Festival est à un tournant de son histoire" titrait, un peu dramatiquement, Sud Ouest le 9 mars dernier. [1] Effectivement, cela s’agite autour du contrat entre l’Association du Festival de la BD d’Angoulême, son prestataire 9eArt+, une société dirigée par Franck Bondoux, et les institutionnels : l’État, la Région, le Département, l’Agglomération, la Mairie... ses principaux financeurs.

En cause, la reconduction d’un contrat signé en 2007 entre 9eArt+ et l’Association du FIBD pour une période de dix ans, lequel échoit donc en 2017. Une clause du contrat prévoit que, à défaut d’une dénonciation préalable deux ans avant l’échéance, celui-ci serait tacitement reconduit pour une nouvelle période de dix ans. Une vraie rente de situation !

Un contrat qui vient à échéance

Pour la première fois depuis de longues années, l’ensemble des partenaires institutionnels du FIBD sont sur la même longueur d’onde : il faut dénoncer le contrat afin de se donner deux ans pour définir un projet qui soit commun au FIBD, une manifestation qui ne dure que quatre jours, et au tissu local qui comprend des équipements culturels dédiés à la bande dessinée et à l’image : La Cité de la BD (qui inclut le Musée), des écoles dédiées à la bande dessinée, au cinéma d’animation et aux jeux vidéo et des entreprises du "Pôle Images" attirée à Angoulême par les bonnes conditions d’accueil orchestrées par l’État et la Chambre de Commerce d’Angoulême : Magelis.

Les institutions ont investi et continuent de financer des millions d’euros dans ces équipements et le péché originel du FIBD est d’avoir toujours refusé de se soumettre à une stratégie locale, imposant au contraire son propre agenda aux différents financeurs institutionnels qui, tous ensemble, accordent près de deux millions de subsides annuels à cette manifestation.

L'Association du Festival d'Angoulême mettra-t-elle fin à son contrat avec 9e Art+ ?

9eArt+ en position de force

Le mérite de 9eArt+ est d’avoir réussi à professionnaliser la manifestation, d’en avoir stabilisé les financements, non sans avoir fait plier les maires successifs et obtenu, par une guérilla incessante, la tête du directeur de la Cité de la BD, M. Gilles Ciment.

Face à une association-croupion, composée d’une soixantaine de membres passionnés de bande dessinée, bénévoles œuvrant après leurs heures et globalement incompétents en matière de gestion financière, commerciale et institutionnelle, Franck Bondoux a jusqu’ici manœuvré habilement, contrôlant complètement, grâce à cette concession de dix ans, une association qui reçoit en tout et pour tout une quinzaine de milliers d’euros par an en échange d’un mandat qui brasse pas loin de trois millions d’euros chaque année.

Ces 15.000 euros sont destinés à des "animations" locales du festival : décorations de boîtes aux lettres, de bus, petites actions en marge du FIBD... L’Association du FIBD ne dispose en aucun cas des moyens pour élaborer un projet d’avenir qui permet de développer la manifestation et de l’inscrire dans une stratégie globale de regénération du tissu local, élargissant son champ de réflexion aux métiers connexes du 9e Art (cinéma, jeux vidéo, réseaux sociaux, industrie digitale...) pour mieux en dynamiser les différents secteurs, cette fameuse "Vallée de l’image" dont rêvait Ségolène Royal.

Le manque d’ambition de l’Association du FIBD

Elle pourrait, à l’aide de juristes, de comptables assermentés et d’experts compétents qui pallieraient aux insuffisances naturelles d’une association de non-professionnels, bâtir un projet stratégique qui afficherait son ambition tout en assurant une transparence sur l’usage des fonds publics utilisés. Il n’en est rien.

La seule proposition sur la table est un document conçu par 9eArt+, évidemment à son profit. Les financiers préconisent au contraire une dénonciation du contrat afin de mieux élaborer un projet d’avenir concerté dans les deux ans à venir d’où il sortirait un cahier des charges qui serait soumis à appel d’offre. La procédure normale, quoi...

Malin, comprenant que la reconduction du contrat pour une période de dix ans serait difficilement acceptable, Franck Bondoux, au contraire, propose, dans un document que nous avons eu l’occasion de consulter, de renégocier le contrat en cours pour une période de cinq ans (jusqu’en 2020), mais avec des exigences qui reviendraient à lui donner définitivement les clés de la concession :

- Dans ce document, 9eArt+ confierait à l’Association du FIBD le soin de gérer des bénévoles (il ne dit pas que c’est une opération délicate qui a valu à Japan Expo, sur dénonciation de ses "concurrents", d’être salement redressée par l’URSAFF...) : animations des bibliothèques locales, motivation des commerçants à décorer leurs vitrines pendant le festival, coordination du Festival Off, etc. En clair, ce qui ne ramène pas d’argent à 9eArt+ serait de la compétence de l’Association du FIBD qui, par ailleurs, supporte tous les risques financiers et juridiques de telles opérations.

- conférer à 9eArt+, qui l’obtiendrait grâce à cette concession, la qualité de partenaire obligé de la politique culturelle locale pesant directement ou indirectement sur toutes les institutions publiques partenaires du FIBD, comme ce Musée de la BD dont la programmation du premier trimestre est désormais dépendante du bon vouloir du prestataire de service parisien, ce qui est un peu paradoxal pour un Musée national...

- une délégation, sans appel d’offre, sans plan d’action préalablement étudié, et sans véritable évaluation d’étape, de toutes les fonctionnalités qu’implique l’organisation du FIBD et au-delà : monopole du sponsoring, de la relation à l’international, de la communication, de la programmation artistique, de la stratégie commerciale... En clair, l’Association ne serait plus un "maître d’ouvrage" confiant une mission à un prestataire, mais la chambre d’enregistrement d’une action qui repose entièrement sur 9eArt+, ce qui arrange bien cette dernière qui n’est comptable ni de ses objectifs, ni ses réalisations...

- un "comité des financeurs" est invité à signer le document mais ne reste que spectateur sauf, stipule le projet de 9eArt+ : " ...en cas de défaillance grave (dissolution, faillite, …) de l’une des deux entités (l’Association du FIBD ou 9eArt+)", en ce cas, c’est le Comité des financeurs qui se substituerait à elle et qui assumerait tous les risques financiers et juridiques.
On comprend pourquoi les financeurs sont vent debout contre le projet : c’est finalement faire reposer toute la responsabilité financière sur ce comité.

- une "mise en commun" des marques, celles-là même que Franck Bondoux tenta de "protéger" en catimini l’an dernier, ce qui revient à en concéder la jouissance à l’opérateur 9eArt+. Bien joué !

- l’Association ne serait consultée qu’en cas d’un élargissement de compétence du FIBD à d’autres secteurs (comme l’animation, par exemple). Pour tous le reste, elle est seulement invitée à regarder passer les trains.

- l’Association coordonnerait un "festival Off" (mais la haute main resterait à 9eArt+...) et on lui donne un hochet : le Prix de l’Association du FIBD (qui vient s’allonger à la litanie des prix du FIBD dont un récent "Prix Charlie pour la liberté de la presse"...)

En 2016, l’Association du FIBD aura son prix... Encore un...

Tous ces éléments ont provoqué l’inquiétude des élus locaux, mais pas seulement : pour la première fois, le Ministère de la culture (via la DRAC), le Département, l’Agglomération et la Ville sont à l’unisson : le contrat doit être dénoncé et complètement renégocié sur la base d’un cahier des charges et d’objectifs issus d’une négociation entre les différentes entités partenaires, y compris les éditeurs et les auteurs de bande dessinée, savamment oubliés par 9eArt+ qui pense les avoir dans la poche.

Le "projet" de 9eArt+ n’a comme seul objectif que la reconduction de sa concession, le projet d’avenir du Festival en est complètement absent. Or, c’est justement sur ces points que les financeurs, mais aussi les éditeurs et les auteurs se posent des questions : que sera la bande dessinée demain et comment le FIBD accompagnera-t-il cette évolution ? En clair : à quoi sert le Festival International de la BD d’Angoulême ?

C’est pourquoi le contrat entre 9eArt+ et l’Association du FIBD doit être dénoncé en juin prochain.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Lire à ce sujet l’interview du Premier Adjoint au Maire d’Angoulême, Samuel Cazenave

En médaillon : Franck Bondoux

Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

[1Bertrand Ruiz, Le Festival est à un tournant de son histoire, Sud Ouest, 9 mars 2015.

 
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