L’Association entre dérapage et polémiques.

8 décembre 2004 2 commentaires
  • {Bandes Dessinées Magazine} publie cette semaine un édito qui règle son compte à un courriel d'insultes que Jean-Christophe Menu a adressé à l'un de ses rédacteurs. Par ailleurs, Joann Sfar, dans un courriel adressé à de nombreux professionnels de BD, y compris des journalistes, annonce « ressortir les mitraillettes rouillées ». Entre langage guerrier et invectives ordurières, l'Association est-elle en train de perdre son âme ?

Tous les journalistes connaissent Jean-Christophe Menu. Son chandail Maya l’Abeille anime les festivals de BD depuis des années, notamment à Angoulême qui lui finança un quotidien de contre-information publié pendant quatre jours, Globof, de 1987 à 1989. Né en 1964, cet autodidacte, comme le qualifie le Larousse de la BD, mène depuis 1981 une carrière d’auteur qu’il complète bientôt par une carrière d’éditeur puisqu’il co-fonde en 1990 avec Lewis Trondheim, Mattt Konture, David B, Stanislas, Killoffer et Mokeït le label L’Association qui devient en quelques années une pépinière de nouveaux talents dont sont issus des noms aujourd’hui internationalement reconnus comme Blutch ou Marjane Satrapi.

C’est précisément la dessinatrice de Persépolis qui est au cœur d’un échange de propos peu amènes entre Jean-Christophe Menu, BD Mag et son collaborateur, le journaliste Gilles Ratier, par ailleurs chroniqueur pour L’Echo, Samizdat, et le site internet bdselection.com. Gilles Ratier a également qualité de secrétaire général de l’Association des Critiques BD, ce qui n’est pas anodin dans cette affaire. « Notre collaborateur le journaliste Gilles Ratier (...), écrit Hervé Loiselet, directeur de BDMag dans son éditorial, a sélectionné pour sa rubrique (...) un album de Marjane Satrapi, publié par L’Association. Il a demandé (pratique usuelle) à son éditeur, Jean-Christophe Menu, de nous faire parvenir une version numérique de la couverture de l’ouvrage à défaut d’un exemplaire de celui-ci que nous aurions pu scanner. Au passage, Gilles protestait contre la rareté si ce n’est l’inexistence des services de presse de L’Association depuis des années à son égard. » « Dommage pour vos auteurs », avait argumenté plaintivement Ratier dans son courriel à Menu. La réponse ne s’est pas faite attendre : « Gilles Ratier, répond Jean-Christophe Menu, le directeur éditorial de l’Association dans un courriel publié in extenso dans BDMag, C’est tout à fait sciemment que nous ne t’avons pas envoyé de SP pour "Bande Dessinée Magazine" qui est le pire torchon de porcs que la bande dessinée ait jamais produite. Honte sur toi de collaborer à cette dégueulasserie. "Dommage pour nos auteurs" ?!? Ils nous sont bien reconnaissants, nos auteurs, que nous veillions à ce qu’ils ne se retrouvent pas compromis dans ce qui se fait de pire en matière de presse-poubelle. »

Jusque là, pas trop de problème. La formule n’est pas élégante mais Jean-Christophe Menu a le droit de ne pas aimer BD Mag, un journal qui, pourtant, ne pratique pas le ragot et qui ne correspond en rien à une presse de paparazzi qui croule sous les procès pour atteinte à la vie privée. La plupart des auteurs et des professionnels du métier de la BD, responsables de la communication ou éditeurs, n’ont rien eu à redire de ce support qui ouvre, au contraire, des voies nouvelles à la presse BD, souvent engoncée dans une préoccupation autarcique. Sa démarche fait l’admiration de plus d’un journaliste spécialisé en BD à l’étranger. Au reste, le succès est au rendez-vous et son éditeur Soleil envisage, dit-on, de le passer mensuel.

De l’invective à l’insulte.

La suite du courriel de Menu à Ratier est nettement plus grave : « Et tu croyais qu’en plus on allait t’envoyer un livre ? Rêve si tu veux, dans ta boue. Mais ne demande plus jamais rien, comme on ne t’a jamais rien demandé non plus. D’ailleurs tu es le premier cochon qui n’existe même pas. Jcmenu. » Cette fois, ce n’est plus BDMag qui est visé, mais Gilles Ratier lui-même, clairement traité de porc. Pire : Menu, se croyant sans doute drôle, s’empresse d’ajouter qu’il est un cochon « qui n’existe même pas ». Nous sommes là dans une dérive lexicale qui rappelle les pires moments de la prose de Céline, celle de « Bagatelle pour un Massacre », précisons-le : le talent en moins.

Quel compte personnel Jean-Christophe Menu avait-il à régler avec Gilles ratier, qui mérite un tel débordement de fiel ? Il est important de le noter : aucun. « Je n’ai aucun contentieux avec M. Menu que je ne connais pas, nous dit Gilles Ratier,(je sais comment il est fait et on a dû se croiser à Angoulême mais je ne lui ai jamais adressé la parole même pour lui dire bonjour) et j’ai toujours écrit du bien des bouquins de l’Asso (pas de tous mais de ceux que j’aimais, les autres je n’en parle pas). Par contre, j’ai su, il y a quelques années, qu’il ne m’aimait pas beaucoup, trouvant mes goûts et mes prises de positions ringardes : on ne peut pas plaire à tout le monde.  »

Un ancien collaborateur des Cahiers de la Bande dessinée

On ne plaît pas à M. Menu en l’occurrence, pourtant ancien « spécialiste de BD », collaborateur des Cahiers de la Bande Dessinée publiés par Glénat, dont on apprend, en lisant le même éditorial, qu’il est coutumier d’un ostracisme contre la presse, puisque Bedeka ou Bo-Doï naguère ont eu droit aux mêmes épithètes. M. Menu n’aime pas les journalistes, comme Luc Besson en somme, ce qui n’est pas pour autant gage de qualité. On peut se demander ce qui justifie ces débordements de haine car soyons clairs : M. Menu a beau jeu de prendre la pose en se réfugiant derrière le succès de ses auteurs vedettes, la talentueuse Marjane Satrapi ou les prolifiques Joann Sfar et Lewis Trondheim, alors qu’ils sont les seuls vrais responsables de leur succès : la première n’hésitant pas à courir les médias des colonnes de Elle à celles de Studio, en passant par les estrades de la Foire du Livre de Francfort où elle défend elle-même son travail, en anglais s’il vous plaît ; le second, tout aussi flamboyant, toujours dans l’actualité, épuisant les journalistes sur les plateaux de télévision ou sur les ondes, est probablement le recordman de la profession en nombre de coupures de presse publiées. Est-ce le succès de ses petits camarades, en comparaison avec sa notoriété quasi nulle, qui rend M. Menu si amer ? On est en droit de se poser la question.

Comme on peut se demander si, après quatorze ans de bons et loyaux services, L’Association n’est pas arrivée à ses limites. Nombre de ses auteurs : Joann Sfar, David B, Guibert, Trondheim... ont aujourd’hui essaimé dans des collections plus « mainstream », vers des horizons plus rentables ou peut-être simplement plus accueillants. Cette réalité met en évidence la vacuité d’un discours, tellement confortable, n’est-ce pas ?, qui consiste à considérer que le talent est dans l’Association, le reste du monde étant au mieux capable d’accoucher « de produits », ces horribles objets marchands qui font les bénéfices des multinationales.

La réalité est moins simple. Moebius, parmi les premiers, a montré que la BD expérimentale pouvait atteindre un large public et accompagner une production plus "mainstream" sans qu’un artiste ne se renie pour autant. Les « produits » de Dargaud et de Dupuis portent de plus en plus la signature des individualités dont l’Association accueillit les premiers balbutiements, et le talent porte parfois AUSSI la griffe de dessinateurs franco-belges que l’on qualifie de classiques. Cette tentative de dresser les anciens contre les modernes n’a, en réalité, aucune justification.

La cohérence du groupe n’est d’ailleurs que de façade. Après tout, dit-on, le prochain album de Blutch paraîtrait chez Futuropolis, cette joint-venture entre Gallimard et Soleil, le label toulonnais tant détesté par le cénacle de l’éditeur parisien. Menu lui-même n’a-t-il pas fait paraître un volume de Jacques Tardi sous son propre nom, évitant ainsi de l’apporter au pot commun, comme cela a été le cas précédemment pour le Soldat Varlot ? N’a-t-on pas vu David B publier successivement sous les labels Cornélius, Vertige Graphic puis Denoël Graphic, des éditeurs que l’on peut classer dans une catégorie concurrente à celle de l’Association, tout en signant avec Dargaud ou Dupuis ? L’Association est à un tournant et cette nervosité à la production nauséabonde de son leader maximo traduit probablement ce malaise.

Malaise ou croisade ?

Ou alors, resserrant les rangs, les fondateurs ont décidé de partir à l’assaut de l’édition commerciale et de la « presse-poubelle » Comment ne pas voir un lien entre tout cela et la récente polémique autour des nominations au Festival d’Angoulême menée par Joann Sfar, lequel s’étonnait de ce qu’un seul auteur de sa garde rapprochée (Marjane Satrapi) parmi seulement trois albums de l’Association soient nominés cette année-ci alors que les années précédentes - et c’est bien là le fond du problème, ses petits camarades et lui-même squattaient les podiums ? Il est probable que le jury de présélection (qui a, à mon sens, fait un excellent boulot cette année, obligeant même les spécialistes à retourner chez leur libraire) ait été moins bluffé qu’hier par les créations des éditeurs-associés. Même Boilet, dans un échange de mail avec Sfar dont j’ai été mis en copie, admet, tout en se défendant d’accabler Joann Sfar, que ce dernier « dit parfois des conneries » en parlant de sa saillie angoumoisine. Comment ne pas lire entre les lignes, dans Charlie Hebdo cette semaine, une pique du même Sfar contre les éditeurs d’Héroic Fantasy, dans un registre lexical lui aussi très marqué par une régression de stade anal ? On se le demande.

Doit-on voir un effet de groupe, lorsque le dessinateur Philippe Dupuy m’interpelle dans les cocktails mondains pour me dire que « BDMag » (dont je suis le conseiller de la rédaction et auquel contribuent pas moins de six collaborateurs d’ActuaBD) est « un journal de merde », sans pour autant étayer son argumentation. Je connais bien Philippe pour l’avoir publié alors que l’Association était encore dans les langes de M. Menu.

Tant de remous en l’espace de quelques semaines ! L’Association serait-elle en croisade ou sont-ce là les contre-feux d’une citadelle assiégée ? Les deux, peut-être. À quarante ans passés, Jean-Christophe Menu a raison de se poser des questions sur la finalité de son existence. Mais il devrait aborder cette question avec plus de philosophie et un peu moins de haine envers son prochain. Qu’il relise cette boutade en couverture d’un album de Gérard Lauzier : « J’ai dix-huit ans et qu’est-ce que j’ai fait de la vie ? Rien ! »

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Le dernier numéro de BD Mag.

 
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2 Messages :
  • > L’Association entre dérapage et polémiques.
    15 mai 2006 14:04, par Pierre-Paul

    Cela fait toujours rigoler de relire les frustrations orales ou écrites de JC Menu. Je croyais qu’il s’était calmé mais le sujet "Guerre critique / guère critique" prouve le contraire. Dommage pour lui, laissons le croupir dans son monde où l’on vit d’amour et d’eau fraiche, s’il s’y trouve bien. Il n’a pas encore sa marionnette aux Guignols ?

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  • > L’Association entre dérapage et polémiques.
    16 mai 2006 15:40, par Raizorbak

    Le cochon, le porc est un animal d’une grande noblesse et assez intelligent ; alors pourquoi traiter les gens de porc ou de cochon pour les insulter ? C’est l’animal qui peut à juste titre se sentir dévalorisé d’être comparé à un humain !

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