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L’École emportée de Kazuo Umezu : réhabilitation d’un classique

  • Quels sombres démons se cachent au fond de l'âme humaine ? Ceux qui ne sortent que lorsque la situation est tellement désespérée, tellement inimaginable, que tout espoir semble perdu ? Avec "L'École emportée" de Kazuo Umezu, on découvre ce dont sont capables les hommes quand ils sont dos au mur, ce que notre nature peut engendrer de plus beau comme de plus atroce. Chef-d'œuvre d'un véritable pionnier du manga d'horreur, Glénat réédite plus de 50 ans après sa sortie au Japon une série incontournable du genre, entre surnaturel, critique sociale et réflexion sur la nature humaine.

Au milieu d’une journée tout ce qu’il y a de plus normale, dans une petite bourgade japonaise sans prétention, l’école primaire disparaît soudainement, laissant à sa place un immense cratère. Il ne s’agit pas d’une explosion, pas d’une catastrophe naturelle, et la piste du phénomène occulte s’impose comme la seule plausible, aussi invraisemblable soit-elle.

Mais de l’autre côté du mystère, l’école est intacte et ses occupants sont bien vivants. Ils ont été projetés au milieu d’un étrange désert de brume et de sable noir qui s’étend à perte de vue. Plus de réseau, plus de contact avec l’extérieur, les centaines d’élèves et la dizaine d’adultes présents sont seuls.

L'École emportée de Kazuo Umezu : réhabilitation d'un classique
© Kazuo Umezz / Glénat / DR.

Face à cette situation impossible, chacun réagit différemment. Certains cèdent à la panique, d’autres restent forts et endossent le rôle de leader, d’autres encore sombrent dans la folie. Les enfants ne s’en tirent pas mieux ni plus mal que les adultes, chacun affrontant à sa manière le traumatisme. Mais lorsqu’il devient certain que la situation ne se résoudra pas d’elle-même, le désespoir monte encore d’un cran...

Unique et exigeant, L’École emportée interpelle par son concept de base et plus encore par le traitement de l’histoire. Le thème des enfants séparés des adultes et forcés de grandir trop vite pour survivre est un archétype bien connu de la littérature depuis Sa Majesté des mouches. La finalité des œuvres mettant en scène ces scénarios est bien souvent de confirmer la pessimiste maxime latine "l’homme est un loup pour l’homme" ou alors au contraire de mettre en avant le "bon" et la bienveillance qui se logent dans le cœur de chacun. L’animalité contre l’humanité en somme.

Il n’est donc pas surprenant de voir ces thèmes abordés par l’auteur dans L’École emportée, même si ici Kazuo Umezu ose aller encore plus loin en laissant quelques adultes au sein de cette proto-société enfantine. Ce sont finalement eux les plus terrifiants et dangereux, rompant ainsi le schéma habituel dans lequel ce sont les adultes qui sont les garants de l’ordre.

L’auteur fait le pari de nous proposer un récit d’une violence rare car directement dirigée contre des enfants, incarnation même de l’innocence. Il s’attaque à un tabou en montrant la brutalité à laquelle ils se livrent entre eux mais aussi celle venue des adultes, de la famille, des professeurs. Une violence que les enfants ne comprennent pas toujours mais qu’ils subissent de plein fouet, impuissants. Tant graphiquement que psychologiquement, certains passages sont à la limite de l’insoutenable.

Et, détail qui n’en est pas un, la quasi-totalité des phylactères de ce premier tome sont en forme d’étoiles ou d’explosions par rapport à la forme de bulle habituelle : le code en bande dessinée pour les exclamations et les cris. Ainsi, l’urgence et l’horreur se manifeste dans le ton même des dialogues, et la lecture en devient assourdissante.

Au niveau graphique, on est bluffé par l’étonnante modernité du trait (la série est initialement publiée dans les années 1970). Les visages et expressions sont assez caractéristiques du manga de cette époque, mais le dynamisme des planches rappelle les séries contemporaines les plus survoltées. Et certaines doubles-pages sont absolument magnifiques, la séquence de l’incendie notamment.

Avec L’École emportée, Kazuo Umezu a gravé dans le marbre son héritage. Assez peu connu en France, il est celui qu’on appelle au Japon "le dieu et le maître du manga d’horreur" et pour cause, il en est un des pionniers. Musicien, dramaturge, metteur en scène d’attractions et bien sûr auteur, il est un artiste accompli dont l’influence sur l’histoire du manga est incomparable. Déjà édité par Glénat au début des années 2000, son chef d’œuvre L’École emportée est une lecture importante et d’une rare modernité, qu’on est ravi de revoir en librairie. La série comptera 6 tomes, on a déjà hâte de les (re-)dévorer.

© Kazuo Umezz / Glénat / DR.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’École emportée T. 1 - par Kazuo Umezu - Glénat - 10.95€ - 368 pages - Parution : 07/07/2021

 
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8 Messages :
  • Glénat a déjà publié L’école emportée en 2005-2006.
    Il est dommage que, comme souvent dans les manga, l’histoire fléchisse au bout d’un moment et se termine n’importe comment.

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    • Répondu par Cid Picador le 6 juillet à  13:53 :

      Certes, Glénat a déjà publié cette série, mais, à moins que je ne me trompe, n’était-ce pas dans cet affreux format "bunko" qui nécessite l’achat de lunettes à triple foyer (ça ou une grosse loupe, ou encore un microscope - vous aurez compris l’idée) ?

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      • Répondu par Captain Kerosene le 8 juillet à  01:04 :

        Les volumes ont été publiés sous ce format au Japon.

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        • Répondu par curieux le 31 août à  08:47 :

          mais alors, du coup, dans quel format ce mange est-il réédité cette fois-ci ?

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  • Pourquoi cette graphie improbable au nom de l’auteur, tant dans l’article que sur la couverture de ce volume ? Ceci mérite explication car j’écris Umezu Kazuo, depuis かずお, comme tout le monde depuis des années.

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    • Répondu par Jaime Bonkowski de Passos le 6 juillet à  12:54 :

      Il s’agit d’une variante de traduction du nom adoptée par l’éditeur, que l’auteur de l’article (moi-même) a donc repris telle quelle. Peut-être une volonté de marquer clairement la distinction entre l’ancienne édition et la nouvelle ? En tout cas, cette orthographe se retrouve dans un certains nombre d’écrits sur l’auteur depuis pas mal d’année, les deux doivent donc cohabiter depuis un certain temps... On rencontre souvent ce genre d’étrangeté avec les noms d’auteurs Japonais !

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    • Répondu par Ced350 le 6 juillet à  13:01 :

      Bon OK je vois que l’auteur emploie lui-même cette graphie sur son compte Twitter, j’admets cette coquetterie d’artiste, et c’est seulement Kazuo que j’écrivais en japonais, au temps pour moi.

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      • Répondu par Captain Kerosene le 8 juillet à  01:03 :

        C’est un peu comme Katsuya Terada qui signe ses dessins TeRRada. Alors que les kanji de son nom (寺田) se lisent bien Terada. C’est d’ailleurs cette orthographe en romaji qui figure sur la couverture de "Sketch", son dernier livre,

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