L’Épervier, sommet de la bande dessinée historique

15 décembre 2015 1 commentaire
  • La suite de la série de "L’Épervier", désormais devenue un classique, propose un récit d’aventure modèle, rythmé intelligemment, au contenu historique impeccable et à la mise en couleurs exemplaire. Une très belle réussite.

On retrouve aujourd’hui L’Épervier comme on devait retrouver Pardaillan ou le Comte de Monte-Cristo à la fin du XIXe siècle ou Blueberry dans les années 1970 : avec impatience et plaisir ! Plaisir de revoir un personnage qui nous est familier et qui revient là où on l’avait laissé, plaisir de replonger dans cette ambiance dans laquelle on aime tant être baignés, plaisir de savoir enfin la suite de l’aventure, plaisir enfin, et surtout, d’être tenus en haleine.

L'Épervier, sommet de la bande dessinée historique

Patrice Pellerin est clairement l’un des plus grands feuilletonistes des temps modernes. Un peu plus lent qu’un Zevaco ou qu’un Dumas, certes, un peu moins prolixe qu’un Charlier (avec qui il travailla sur Barbe-Rouge), c’est certain, mais d’un talent égal : celui de nous surprendre avec du connu, de nous donner le goût de l’histoire (bien documentée), de nous faire rêver comme de grands enfants devant un récit de cape et d’épée.

Dans ce neuvième volume, Agnès de Kermellec est mariée contre son gré après avoir été droguée, tandis qu’à la cour, différents partis se livrent une guerre sourde et violente. Pendant ce temps, le corsaire Yann de Kemeur est envoyé par Louis XV en mission au Canada.

Les volumes 7 et 8, les deux premiers du deuxième cycle, se passaient avant tout à terre, et Yann était occupé à préparer le départ. Ce volume couvre les trente-cinq jours que dure la traversée de la Bretagne jusqu’à Louisbourg, au Canada. Durant ce long mois, ils rencontrent quelques ennemis, doivent apprendre à cohabiter sur la Méduse avec différents personnages hauts en couleur dont la présence leur a été imposée, ainsi qu’avec l’ennui et l’inaction, loin des conflits canadiens et français, loin des gens qui occupent leur esprit.

Tout l’intérêt de cet épisode réside justement dans cette distance, l’action se déroulant simultanément sur plusieurs espaces (en Bretagne, à Versailles, sur la Méduse au milieu de l’Atlantique et au Canada), extrêmement éloignés les uns des autres et sans moyen de communication directe. L’histoire se passe donc lentement (la bateau est tributaire du vent), et pourtant le rythme est extrêmement rapide. C’est là tout le talent de feuilletoniste de Pellerin, qui sait jouer avec les flashbacks, avec les rêves et avec les courriers (envoyés et interceptés, obtenus mais pas ouverts, oniriques mais révélateurs, falsifiés, mensongers, etc.) pour construire sa narration.

L’information est un l’enjeu principal de l’histoire, et c’est cela qui tient si efficacement le lecteur en haleine. La remise de plis scande le déroulement du récit et jamais les messagers n’auront joué un rôle aussi important que dans cet album, qui sait intelligemment utiliser ce ressort pour accélérer le récit, ou au contraire le ralentir, jouant avec les nerfs du lecteur et le frustrant par moment, quand cela est nécessaire.

Les nerfs des personnages sont également mis à rude épreuve, puisque ni Yann de Kermeur ni son équipage ne savent la réelle raison de leur mission, que le roi n’a pas voulu leur confier, et s’ils possèdent un pli expliquant ce qu’il en est, ils ne doivent l’ouvrir qu’une fois arrivés au Canada… Dans le même temps, les Anglais transmettent à leur tour de fausses informations au roi, qui doit prendre des décisions à partir de données incomplètes, etc.

Le dessin de Patrice Pellerin est toujours aussi précis, surtout en ce qui concerne les décors et l’architecture navale, et s’il est un point sur lequel il a encore gagné en maturité, c’est la couleur. Le dessinateur-scénariste refuse en effet de déléguer cette étape de son travail, ce qui le ralentit encore (et en préface il s’excuse d’ailleurs auprès de ses éditeurs), mais permet d’avoir un rendu parfait. Le travail sur les noirs et les ombrages est très beau et la mise en couleur sert de manière exemplaire le dessin, en lui donnant une magnifique profondeur.

Les Bijoux de la Castafiore est sûrement l’un des Tintin les plus intéressants, car s’il ne s’y passe pas grand-chose, sinon une succession d’actions avortées, de départs d’intrigues sans suite, le tout mis en scène avec maestria. La comparaison peut être faite avec cet album, sûrement l’un des plus aboutis de toute la série. L’isolement en pleine mer oblige l’auteur à prendre des risques, à tenter des cadrages audacieux, à jouer des artifices de la narration pour rendre intéressante au lecteur une morne et pénible traversée. On frôle ici l’exercice de style, et cet album devrait être mis entre les mains de bien des auteurs désireux de se lancer en bande dessinée historique afin de leur montrer comment on peut conjuguer de manière heureuse toute les exigences d’un récit d’aventure avec la richesse des possibilités offertes par le neuvième art.

(par Tristan MARTINE)

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