L’incroyable lettre de Chris Ware au Festival d’Angoulême

24 juin 2021 11 Actualité par François RISSEL
Dessinateur : Chris Ware Classification : tout public
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  • Chris Ware a reçu le Grand Prix de la ville d’Angoulême hier. Distinction suprême pour les auteurs de bande dessinée, le Grand Prix sacre chaque année une créatrice ou un créateur pour l’ensemble de son œuvre. Le lauréat livre ici une réponse exceptionnelle et touchante dans la juste lignée de son travail.

Dans ce texte d’environ 800 mots, l’artiste américain revient sur la genèse de son oeuvre en démontrant son attachement à la France. Il salue ses deux camarades nominées et déplore le manque de reconnaissance flagrant dont souffre la bande dessinée de l’autre côté de l’Atlantique. Découvrez l’intégralité de la lettre rédigée par Chris Ware ci-dessous :

« Enfant, je passais des heures dans le sous-sol chez ma grand-mère à dessiner des bandes dessinées sur des bouts de carton. Chaque fois que j’en terminais une, je remontais l’escalier à pas de loup, je glissais mon œuvre sous la porte de la cuisine et j’attendais, en retenant mon souffle. Ma grand-mère, qui était très gentille, riait toujours un peu trop fort ou bien me lançait quelques mots d’encouragement, même lorsque ce que j’avais dessiné n’avait pas grand intérêt. Alors, tout guilleret, je retournais illico dessiner une autre historiette (pour ensuite, bien entendu, la soumettre à l’infinie indulgence de ma grand-mère).

Entre cette période féconde de création juvénile et celle, plus mature, des albums imprimés et édités pour de vrai, j’ai glissé de nombreux dessins sous ma porte et par-delà les océans, à l’attention de lecteurs plutôt bien élevés et avec lesquels je n’ai pas grand-chose en commun, si ce n’est la vie et un penchant pour une forme d’expression en images ; j’en arrivais même à me demander s’ils achetaient mes albums juste pour m’être agréable.

L'incroyable lettre de Chris Ware au Festival d'Angoulême
© Chris Ware / Delcourt

Aujourd’hui, je pense pouvoir répondre à ma propre question. En fait, je suis bluffé ! Aux États-Unis, la bande dessinée n’est même pas considérée comme un art, tout neuvième soit-il… je vous suis tellement reconnaissant, à vous les Français, d’avoir ce grain de folie, celui de me faire un tel honneur, sans parler de cette généreuse ouverture aux dessinateurs du monde entier grâce à laquelle ils me témoignent de leur amitié artistique. La liste des précédents lauréats me fait l’effet d’un panthéon, et bien que je considère la notion de compétition comme étant aux antipodes de l’art, je comprends cette propension qui nous caractérise, nous les humains, à vouloir témoigner de notre affection pour les choses qui rendent la vie plus… comment dire… vivante ! Je ne prétends pas que ce soit le cas pour mon propre travail, mais je peux au moins avouer être extrêmement flatté de figurer parmi mes camarades dessinateurs (qui, je l’espère, me le pardonneront), en particulier les talentueuses Pénélope Bagieu et Catherine Meurisse, nominées cette année.

© Chris Ware / Delcourt

Ce n’est pas un hasard si la lithographie, en conférant une dimension jetable aux dessins dès leur création, a marqué un tournant majeur dans l’histoire de la bande dessinée. Mais au-delà de sa représentation sous forme d’objet artistique par essence transitoire, cette dernière nous permet également d’exprimer, avec une troublante acuité, ce que nous condensons de nos expériences de vie, nos tentatives de nous comprendre les uns les autres, et surtout, ce que nous retenons de nos existences individuelles.
Malheureusement, nous passons aussi la majeure partie de notre temps à ressasser nos déceptions, à redouter l’avenir et à pleurer ceux que nous avons perdus, sans remarquer l’exquise beauté qui est pourtant là, à notre portée, partout et à chaque instant.

Nous, les humains, sommes jusqu’à preuve du contraire la seule espèce sur Terre à continuer de voir les yeux fermés ; nous en faisons l’expérience chaque nuit et aussi d’une certaine manière lorsque nous sommes éveillés, repassant et remaniant sans cesse le film de nos vies, ce fil conducteur qui nous relie du berceau au tombeau. Dit autrement, nous autres auteurs et dessinateurs ne faisons rien de plus, assis devant un ordinateur ou debout face à un chevalet, que tout un chacun, à cela près que nous laissons derrière nous tout un fourbi que nos enfants n’auront plus qu’à jeter ensuite.

© Chris Ware

Ce mode d’expression en images, transitoires par nature, présente tout de même certains avantages artistiques ; en effet, là où celui qui ne comprend pas une peinture ou une sculpture blâmera ses propres lacunes en histoire de l’art, celui qui ne comprend pas une bande dessinée accusera son auteur de ne pas être à la hauteur. Nous les dessinateurs de bandes dessinées avons l’habitude d’être considérés comme des « idiots » ; tant mieux, car cela nous permet d’établir un lien plus franc, plus direct avec le lecteur et donc de lui proposer une véritable expérience émotionnelle. La plupart d’entre nous sommes au travail quand nos proches font « la fête », ou dorment tout simplement. Nous savons à quel point cela peut être difficile à vivre, et surtout l’effort que ça représente… des années de concentration et de détermination.

Pour toutes ces raisons, après une année éprouvante sur fond de pandémie pendant laquelle tout le monde s’est retrouvé confronté (ah, ah !) au quotidien d’un dessinateur de bandes dessinées (enfermé à la maison, condamné à glisser des mots sous les portes), j’ai la sensation réconfortante d’être enfin pris au sérieux, par vous tous, et aussi par votre pays où l’art et l’écriture sont considérés à leur juste valeur. J’en suis d’autant plus ému et touché que ma propre terre natale pourrait être qualifiée de pays en voie de développement, vu la façon dont elle a quasi abandonné la démocratie ces quatre dernières années. Liberté ! Fraternité ! Et surtout : Merci !  »

Une profession de foi pour la création séquentielle pourvue d’une certaine classe qui témoigne de l’attachement de l’auteur à la France et la fierté qu’il ressent en acceptant cette récompense. Un témoignage modeste et honnête qui confirme l’importance de l’artiste dans le paysage de la bande dessinée contemporaine.

© Chris Ware

(par François RISSEL)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

À lire sur ActuaBD.com :

- L’annonce exclusive de ce Grand Prix

Les œuvres de Chris Ware en français.

-  Jimmy Corrigan : the smartest kid on earth... (trad. de l’anglais par Anne Capuron), Paris, Delcourt, 2002.
-  Quimby the Mouse, Paris, L’Association, 2005.
-  ACME (trad. Anne Capuron), Delcourt, 2007.
-  Building Stories (trad. de l’anglais par Anne Capuron), Paris, Delcourt, 2014.
-  Rusty Brown (trad. de l’anglais par Anne Capuron), Paris, Delcourt, 2020.

- La Monographie de Jacques Samson et Benoît Peeters : Chris Ware, la bande dessinée réinventée, Les Impressions nouvelles, 2010

Photo Médaillon : Chris Ware par Gil Roth

 
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11 Messages :
  • Sublime et tellement juste... Ah non, tiens..." j’ai la sensation réconfortante d’être enfin pris au sérieux, par vous tous, et aussi par votre pays où l’art et l’écriture sont considérés à leur juste valeur."

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  • un tout grand auteur de BD

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    • Répondu le 24 juin à  15:52 :

      Un grand auteur, c’est indiscutable. Et sa lettre est élégante et bien rédigée. Cela dit, et même si je comprends qu’il souffre d’un manque de notoriété dans son pays, il est reconnu et multi-récompensé internationalement depuis 25 ans, loin, bien loin de la grande majorité des auteurs qui œuvrent dans l’ombre.

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      • Répondu le 24 juin à  22:01 :

        Je pense qu’il est seulement reconnaissant d’être reconnu cette fois par ses pairs.

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      • Répondu par Crobard le 25 juin à  05:57 :

        Les propos de cet auteur me font sourire. Jamais les auteurs de BD ne se sont autant plains de leurs conditions de travail et du manque de considération de la profession par les éditeurs, l’état et les pouvoirs publics, en plus des guerres de chapelles. Heureusement pour lui que les snobs continuent à décerner des prix. Prix BD qui ne passionne pas le grand public. Le pauvre Chris Ware, il ne sait pas que la BD ici n’est pas prise plus au sérieux qu’au USA.

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        • Répondu le 25 juin à  07:00 :

          Ici ce ne sont pas des « snobs » qui ont décerné le Prix. Ce sont les auteurs qui ont voté. Je pense qu’aux USA, une fois sorti des grandes villes, la bd d’auteur n’existe pas. Comparativement, on a en France et en Belgique un réseau de librairies indépendantes unique au monde. C’est précieux.

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          • Répondu par Crobard le 25 juin à  12:42 :

            N’empêche que la BD n’est pas prise au sérieux ici plus qu’aux States.

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            • Répondu le 25 juin à  13:22 :

              Elle l’est beaucoup plus, ça n’a rien à voir. Aux Usa, la bd c’est à 90% du comics de Super Héros qui se vendent désormais très mal. Marvel par exemple n’a du sa survies qu’au cinéma et en se faisant racheter par Disney. Les auteurs américains de bd n’ont aucune reconnaissance institutionnelle. Comparativement, les auteurs français sont choyés. Pas financièrement certes, mais ils participent à la vie culturelle de leur pays. Aux Usa, il n’y a pas d’autre critère que le succès commercial, c’est le pays du capitalisme.

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              • Répondu le 25 juin à  13:37 :

                Oui mais la différence c’est la taille du marché. En France, un auteur underground va vendre 300 exemplaires et crever de faim. Aux Usa, en étant tout aussi obscur pour le grand public, il vendra 20 000 exemplaires et pourra presque en vivre. Chris Ware s’apitoie un peu sur lui-même mais il doit vivre correctement de la Bd depuis 30 ans.

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          • Répondu par Brice BOURDIER le 4 juillet à  19:09 :

            "Ce sont les auteurs qui ont voté", on sait combien d’auteurs ont vraiment voté ? J’ai cru comprendre que les votes en faveur de "Bruno Racine" n’ont pas été comptabilisé.
            Par conséquent combien de votes ont compté sur le nombre de votes reçus ?

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  • Cette lettre devait être prête depuis 3 ans, il a enfin pu la sortir.

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