« L’Indicible » : Larcenet achève magistralement son adaptation du « Rapport de Brodeck »

18 août 2016 6 commentaires
  • Manu Larcenet poursuit et achève de la plus belle des manières son adaptation du roman de Philippe Claudel. Il clôt ainsi un diptyque où sa description de l’âme humaine est aussi sombre que son graphisme est brillant.

Après Blast, qui reste son œuvre la plus personnelle, Manu Larcenet s’était lancé l’an passé dans le défi de l’adaptation. Avec L’Autre, il entamait une interprétation à la fois fidèle et dépouillée du roman de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck.

Ce premier tome, réussi, et pour lequel Larcenet reçut en 2015 le Prix Landerneau, nous plongeait dans le récit de Brodeck, chargé par les hommes de son village de raconter les événements les ayant conduit à faire disparaître l’Anderer. Cet "Autre", arrivé dans ce village perdu aux confins des montagnes quelques temps après la fin d’une guerre, était artiste, savant, et sans doute aussi un peu philosophe. Sa simple présence suffit à perturber les villageois, dans leur quotidien fait de joies simples et de petites lâchetés – voire de grands crimes.

« L'Indicible » : Larcenet achève magistralement son adaptation du « Rapport de Brodeck »
Le Rapport de Brodeck - Tome 2 - L’Indicible - couverture

Le second tome du Rapport de Brodeck vient justement nous en apprendre un peu plus sur la lâcheté des uns – l’instituteur, l’aubergiste – et les crimes des autres – le maire et son acolyte. Le récit des événements s’étant déroulés pendant la guerre et celui de ceux ayant mené à la mort de l’Anderer sont imbriqués. La mise en abyme choisie par Larcenet reflète les liens sous-jacents entre les deux histoires. Ces deux histoires où le roman noir se mêle au pseudo-témoignage historique sont reliées par leurs personnages, leurs décors, mais surtout par leur ambiance, tout en tension et pessimisme.

Ces deux histoires sont suffisamment bien construites et mises en images par Larcenet pour tenir le lecteur en haleine. A la noirceur du récit correspond le noir du dessinateur, parfois charbonneux pour le ciel ou les paysages, parfois ciselé pour les portraits ou surtout pour les animaux. Des planches restent d’ailleurs visibles jusqu’au 10 septembre prochain à la Galerie Barbier et Mathon à Paris. La mise en page, magnifiée par le format à l’italienne, reste d’une grande qualité. Une attention particulière est apportée par Larcenet à son bestiaire des forêts et montagnes. La précision de son trait penche vers le naturalisme, au point que l’on pourrait confondre ses dessins avec les gravures qu’il met entre les mains de l’Anderer.

La Rapport de Brodeck - Tome 2 - L’Indicible, page 5

Mais il ne faut sans doute pas se contenter de cette lecture au premier degré. Car on peut également voir dans cette adaptation du Rapport de Brodeck une réflexion sur l’histoire, une approche de la philosophie, un hommage à l’art, voire une vision de Larcenet se rêvant en artiste maudit – par son prochain.

Le Rapport de Brodeck - Tome 2 - L’indicible - détail de la couverture

La référence à l’histoire, déjà présente dans le premier tome, est cette fois totalement transparente. Si elle n’est jamais explicite, l’évocation de la Seconde Guerre mondiale, du nazisme et de son système concentrationnaire est limpide. La typographie du titre de l’ouvrage, d’abord, n’est pas sans rappeler celle présente sur le portail du camp d’Auschwitz, énonçant l’expression "Arbeit macht frei". Les images du camp où a séjourné Brodeck, ensuite, correspondent à celles que notre imaginaire a composées pour les camps de concentration et les centres de mise à mort nazis – même si aucun d’entre eux n’a clairement servi de modèle. L’idéologie clamée par le commandant de l’armée occupant le village, enfin, est similaire à l’idéologie nazie, fondée sur le rejet de l’étranger, de l’ "impur", sur le mythe du règne millénaire et la fascination pour la violence.

La Rapport de Brodeck - Tome 2 - L’Indicible, page 6

Le Rapport de Brodeck nous ouvre également les portes de la philosophie. Il est question de ce qui fait, individuellement et collectivement, l’humanité : le meilleur comme le pire. Avec la nécessité d’accepter que le pire fait autant partie de l’humain que le meilleur. De là découlent toutes les pistes ébauchées dans le Rapport de Brodeck, sur le rôle de la parole et du récit, sur la religion, le sacrifice, le courage, l’importance des images et du rejet qu’elles peuvent susciter…

La Rapport de Brodeck - Tome 2 - L’Indicible, page 138

Ce second tome est par ailleurs un hommage à l’art, à son histoire, et à quelques-unes de ses plus grandes figures. L’hommage est revendiqué par Larcenet en fin d’ouvrage, mais surtout délicatement mené lors d’un des moments clés du récit. L’auteur reproduit alors, au fusain, quelques détails tirés des tableaux des peintres l’ayant le plus marqué. On retrouve le Caravage, Rembrandt, Vincent Van Gogh, Camille Pissarro, Paul Cézanne. Mais l’on aurait aussi pu trouver Goya, tant le Rapport de Brodeck peut parfois faire penser aux Désastres de la Guerre du peintre espagnol. Toujours est-il que l’on découvre ici à quels maîtres Larcenet se réfère – lui qui n’oublie pas non plus Cabu, dans une synthèse étonnante mais heureuse entre le dessin de presse, la caricature et la peinture reconnue par les plus "hautes" institutions.

La Rapport de Brodeck - Tome 2 - L’Indicible, page 139

Il y a enfin dans cette adaptation un rêve – un fantasme ? – de Larcenet. Discret mais récurrent, ce rêve assimile l’auteur à l’Anderer. Venu d’on ne sait où, contemplatif mais déterminé, économe de ses paroles mais virtuoses avec ses crayons et pinceaux, cet "Autre" peut rappeler Larcenet… d’autant plus qu’il le représente un tantinet joufflu et barbichu, comme l’on connaît l’auteur. Surtout, cet artiste est maudit. Il finit en effet assassiné par ceux qu’il a voulu étudier et représenter. Alors qu’il cherche à enchanter le monde, il est exclu de la communauté – parce que différent, excentrique, individualiste – et termine écharpé par le versant le plus noir de l’humanité. On devine l’empathie que Larcenet peut ressentir pour un tel personnage. Certains trouveront sûrement le parallèle douteux. Il n’en apporte pas moins une profondeur supplémentaire à l’ouvrage.

Au début du premier tome, Brodeck affirme que "C’est un métier que de raconter des histoires !". Et nous ne le contredirons pas. Mais alors qu’il ajoute que ce n’est pas son métier, nous pouvons écrire, quant à nous, que c’est celui de Manu Larcenet, et qu’il l’accomplit avec de plus en plus d’élégance et de profondeur.

Voir en ligne : Brodeck et la violence du silence

(par Frédéric HOJLO)

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Le Rapport de Brodeck - Tome 2/2 - L’Indicible - Par Manu Larcenet - Editions Dargaud.

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Toutes les images de cet article sont sous copyright Editions Dargaud / Manu Larcenet, 2016.

 
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