L’Italie se rappelle à notre bon souvenir !

4 novembre 2010 0 commentaire
  • L’Italie occupe une place de choix dans le catalogue de Mosquito. Les nouvelles publications de l’éditeur de Saint-Égrève continuent à nous faire partager sa passion pour les {fumetti}. Dommage que la persistance de ce bel effort ne soit pas davantage partagée par ses homologues francophones. Ces derniers ne se souviendraient-ils de l’Italie que quand ils sont en panne de dessinateur pour réaliser une série ou des travaux de commande ?
L'Italie se rappelle à notre bon souvenir !
Couverture de « Bestiaire »
© Sergio Toppi & Mosquito, 2010

Si nous parlons des grands maîtres des fumetti, commençons, à tout seigneur tout honneur, par Sergio Toppi. Mosquito peut se flatter d’avoir déjà publié pas moins de seize albums du Milanais. Il fallait bien cela pour rendre hommage à sa richesse d’inspiration ou à la qualité et l’originalité de sa technique graphique. Ce géant de la bande dessinée mondiale s’est affirmé également comme un explorateur de la forme, aux mises en page audacieuses, notamment marquées par la verticalité.

De plus, Sergio Toppi se distingue par ses splendides conceptions de couvertures. Celles, fastueuses, données à la revue Sgt. Kirk du Génois Florenzo Ivaldi, dans les années 1967-1979, restent dans les mémoires des connaisseurs. Elles y rivalisaient avec d’autres, dues à son confrère Hugo Pratt. D’autant que celui-ci put y créer La Ballade de la Mer salée, avec une totale liberté de pagination, choisissant ultérieurement de faire de Corto Maltese le protagoniste récurrent d’une série. Mais, pour en revenir à Sergio Toppi, les Américains se sont d’ailleurs souvenus de son aptitude particulière en tant que « cover artist ». Quoi qu’on en dise, ils nous en remontrent parfois en matière de mémoire du médium ! Ainsi, ils ont fait appel à lui pour 1602 : New World (Marvel / Pannini, 2005).

Ajoutons que Sergio Toppi se rappelle derechef à nous en tant qu’illustrateur, remarquable, avec un quatrième volume qui lui est dédié à ce sujet de la collection Raconteur d’images de Mosquito : Bestiaire. L’ouvrage est agrémenté de textes du spécialiste BD suisse Pierre-Yves Lador et le dessinateur italien, à la manière d’un Jorge Luis Borges, nous y donne à admirer son Bestiaire de zoologie fantastique. Baignée dans une ambiance voisine, l’intégrale de la propre série emblématique à personnage récurrent de Sergio Toppi, Le Collectionneur, va bientôt suivre. Nous ne manquerons pas d’en reparler !

L’aventure en noir et blanc célébrée comme jamais !

Couverture de « Bab-el-Mandeb »
© Attilio Micheluzzi & Mosquito, 2010

En outre, Mosquito poursuit sa démarche de revalorisation des grands noms de la bande dessinée transalpine en republiant le Bab-el-Mandeb d’Attilio Micheluzzi, auparavant édité par Casterman. Ce dernier se révèle un « spécimen » d’Italien un peu particulier, du genre de l’écrivain triestin Claudio Magris. En ce sens que, natif d’Istrie (ex-Yougoslavie), Attilio Micheluzzi (1930-1990) appartient davantage à un pays de frontière ou de marge, marqué par le souvenir de l’ancien empire austro-hongrois. Ce fils de militaire aviateur, architecte de formation, expatrié dans l’ancienne colonie italienne de Libye, y fut mis au chômage par le renversement en 1969 du roi Idris Ier par Muhamar Kadhafi.

De retour en Italie, il se reconvertit alors dans les fumetti. Où, comme se plaît à le faire remarquer Michel Jans lors d’interventions à son propos, il se distingua par sa rapidité de production étonnante et sa fidélité aux grands maîtres états-uniens de l’Adventure Strip. L’un de ses modèles, partagé avec Hugo Pratt, n’est autre que Milton Caniff. Celui de Terry et les pirates, dont nous aurons prochainement la chance de lire en français une magnifique nouvelle édition. Nous y reviendrons.

Cette nouvelle mouture de Bab-el-Mandeb profite d’améliorations techniques dans le sens d’un meilleur respect de l’œuvre originale, coutumier chez Mosquito, dans la lignée du travail déjà effectué, par exemple sur les ouvrages de l’admirable Dino Battaglia.

Remarquons aussi une nouvelle couverture qui met en relief un soldat colonial africain (ascari). Il semble devoir beaucoup à Paolo Caccia Dominioni di Sillavengo (1896-1992). Une autre référence commune avec Hugo Pratt : je peux attester qu’il était intarissable sur ce soldat, résistant, ingénieur, écrivain et dessinateur compatriote, sujet de certaines de nos conversations.

L’aristocrate lombard fut l’artisan dévoué d’un travail de mémoire sur El-Alamein (1942) et de l’élaboration du cimetière des combattants italiens de cette bataille à laquelle il participa. Hugo Pratt lui rend un vibrant hommage dans une des copieuses introductions illustrées d’un des albums en couleurs des Scorpions du désert (Casterman).

D’ailleurs, ce Bab-el-Mandeb, qui met en scène un quatuor pittoresque en 1935, à la veille de la guerre d’Abyssinie (auj. Éthiopie), par son sujet, son dessin et son mode de narration, lorgne du côté de l’auteur de Corto Maltese. Ce que confirme certainement une mention de Vladimir « Popski » Peniakoff (p. 7). Cet ami de Paolo Caccia Dominioni en Égypte, officier belgo-russe de l’armée britannique, fut une des inspirations du Vladimir Koïnsky des Scorpions du désert. Comme je l’explique dans mon livre sur Hugo Pratt : voir Hugo Pratt ou le sens de la fable, Belin, pp. 51-52 et p. 259.

« Bab-el-Mandeb » (p. 66)
© Attilio Micheluzzi & Mosquito, 2010

L’impression d’une imprégnation prattienne sur l’album d’Attilio Micheluzzi est renforcée par la présence à sa fin d’Orde Wingate, cet autre officier de l’armée anglaise, parent de Lawrence d’Arabie (Thomas E. Lawrence). Il s’employa à remettre Hailé Sélassié Ier sur son trône en 1941. Toutefois, le fait de cultiver ses classiques n’enlève rien au talent du père de Marcel Labrume ou de Rosso Stenton. Il parvient ici, une fois encore, à exalter la grande aventure dépaysante en noir et blanc, à sa façon, avec subtilité et brio, et néanmoins dans le respect des maîtres du genre.

La prolongation d’une contradiction notable dans l’édition BD francophone

Depuis Hannibal, les Alpes ne sont plus supposées constituer une barrière infranchissable. Sauf, manifestement, pour les principaux représentants de l’école graphique issue d’Hugo Pratt en Italie, pour qui l’obstacle continue à se révéler rédhibitoire. Il est vrai que, excepté pour les vrais amoureux du neuvième art, dans les pays de langue française, le modèle américain révéré du « Maestro », Milton Caniff, voire l’initiateur de leur école graphique, l’expressionnisme en noir et blanc, son ami Noel Sickles, ne sont pas appréciés à leur juste valeur ou simplement pas assez connus. Dans ces conditions, faut-il vraiment s’étonner que, malgré la vénération dont Hugo Pratt reste l’objet de la part du grand public, des auteurs ou des éditeurs francophones, cela n’incite toujours pas ces derniers à se pencher sérieusement sur les cas de certains de ses adeptes transalpins les plus talentueux et productifs ? Car, significativement, pour un Paolo Cossi traduit en français dont, par exemple, le récit 1432 : le Vénitien qui découvrit le baccalà (Dargaud, 2010) ravira ceux qui s’intéressent à Venise, plusieurs d’entre eux sont à tort négligés.

Guido Fuga (Festival de Rimini, Italie, en juillet 2010)
© Florian Rubis, 2010

Tentons à nouveau d’y remédier, dans la foulée de la majorité des divers liens qui parsèment cet article (liste non exhaustive). Signalons donc la sortie dans la Péninsule d’une seconde édition de Cubana (Edizioni Voilier), bénéficiant d’un format supérieur et d’une nouvelle introduction rédigée et illustrée par ses auteurs. Rappelons que cette sorte de suite non officielle de l’aventure maritime Sven, L’Homme des Caraïbes (Svend en italien), parue à l’origine en français aux Éditions du Kangourou (Vaillant, 1976), est due à Guido Fuga et Lele Vianello, assistants vénitiens du père de Corto Maltese pendant vingt-cinq ans. La critique spécialisée italienne a salué ses qualités narratives et le duo a été extrêmement sollicité cet été dans les festivals où il était invité pour des dédicaces.

Une aquarelle de « Guerra di Frontiera »
© Lele Vianello, 2010

Sur cette lancée, Lele Vianello publie en supplément Guerra di Frontiera, son épopée relative à l’histoire de Deerfield et au raid franco-indien dont cette localité de Nouvelle-Angleterre fut la cible en 1704, déjà évoquée précédemment sur notre site. Le scénario, signé avec Carlo Bazan, repose néanmoins principalement sur une matière fournie par le fidèle disciple d’Hugo Pratt, mûrie depuis de très longues années et illustrant à merveille cette passion pour les Amérindiens cultivée à ses côtés. Mais, pour les lecteurs francophones, encore une fois, faudra-t-il se mettre à l’italien pour pouvoir l’apprécier ?

Lele Vianello et Stefano Babini (Festival de Rimini, Italie, en juillet 2010)
© Florian Rubis, 2010

Un legs pourtant d’importance

Un autre héritier d’Hugo Pratt, très actif lui aussi, mériterait semblablement toute notre attention de ce côté des Alpes : Stefano Babini. Après le récent Non è stato un pic nic ! (Dada Editore, 2009), stimulant mélange de roman autobiographique et de bandes dessinées, le dessinateur de Lugo di Romagna (près de Ravenne) creuse le sillon avec Welcome Bye Bye, chez le même éditeur. Il y multiplie les hommages aux icônes de papier qui peuplent son imaginaire : Corto Maltese, les personnages de fumetti Tex ou Diabolik en tête.

Corto Maltese par Stefano Babini
© Stefano Babini, 2010/Corto Maltese © Cong S.A., 2010

Stefano Babini, contacté par téléphone alors qu’il s’apprête à publier son nouveau livre, nous explique l’importance de sa relation avec Hugo Pratt. Auquel il dit devoir, entre autres, d’en être venu à Milton Caniff : « J’en suis arrivé à Terry et à Caniff après avoir lu Pratt. Pour être plus précis, je suis tombé sur une interview où Pratt parlait justement de Caniff. Si un auteur me plaît, quand celui-ci cite quelqu’un dont il s’est inspiré, je ne peux pas faire moins que chercher à le connaître. En littérature, grâce à Bukowski, j’ai découvert John Fante. Grâce à Pratt, au lieu de cela, j’ai seulement pu (heureusement) aborder Caniff. Je ne sais pas si je peux affirmer appartenir à « l’école de Caniff ». Simplement, j’ai regardé ce que faisait Pratt (en cherchant à le comprendre). Et, après tout cela, j’ai vu que je venais de lui ; je ne sais pas si j’ai réussi à l’imiter (mais je me suis efforcé de le faire). Peut-être est-ce trop difficile ou peut-être que j’étais et que je suis encore trop peu discipliné pour m’y conformer véritablement. Cependant, au final, je pense que c’est très bien comme cela. Parce que, après tout, Pratt est unique, comme Caniff l’est aussi. Ils nous ont légué un style de dessin.

Dessin de Stefano Babini se rapportant à Tex Willer
© Stefano Babini, 2010/Tex © Sergio Bonelli Editore, 2010

Comme Lele Vianello avant lui, Stefano Babini souligne la manière qu’avait le père de Corto Maltese de faire partager son admiration pour Alex Toth, cet autre pivot crucial de la transmission de l’héritage des maîtres américains. À ce sujet, Stefano Babini précise : Durant mes rencontres avec le « Maître de Malamocco » [c.-à-d. Hugo Pratt], plus que de bandes dessinées, nous parlions de cinéma et lui s’amusait quand je lui citais de mémoire des répliques issues des « comédies à l’italienne ». Mais, un jour, je m’en souviens, il me parla d’Alex Toth et me fit voir des exemples de son travail… Je suis tombé amoureux dès ce premier contact ! Des années plus tard, tranquillement chez moi, dans mon salon, en dehors de quelques originaux et sérigraphies de Pratt, je m’enorgueillis d’avoir exposé un Zorro réalisé au stylo-feutre par Toth en personne…

Sur les pas d’Attilio Micheluzzi et sa passion d’origine paternelle pour l’aviation : dessin sur le même thème de Stefano Babini, collaborateur d’une revue d’aéronautique…
© Stefano Babini, 2010

Pour conclure, espérons que cet aperçu contribuera à mieux mettre en évidence la lacune qui se creuse toujours davantage à si peu prendre en compte dans le monde de l’édition BD francophone l’héritage italien du « Maestro ».

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : autoportrait de Sergio Toppi (eau-forte) © Sergio Toppi & Mosquito, 2010

Visiter le site de Mosquito

Bestiaire – Par Sergio Toppi – Mosquito – 124 pages, 20 euros

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Bab-el-Mandeb – Par Attilio Micheluzzi – Mosquito – 111 pages, 15 euros

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Guerra di Frontiera – Par Carlo Bazan & Lele Vianello – S.C.M. Edizioni – 96 pages, 26 euros

Visiter le site de Guerra di Frontiera (en italien)

Visiter le site officiel de Lele Vianello (en italien)

Welcome Bye Bye – Par Stefano Babini – Dada Editore – 154 pages, 25 euros

Une présentation de Welcome Bye Bye sur le site de l’éditeur italien de Stefano Babini

Biographie de Stefano Babini sur le site de son éditeur italien

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