L. Palloni : "L’Italie d’aujourd’hui : un pays fasciste et sans espoir !"

18 avril 2019 0 commentaire
  • Le festival BD à Bastia 2019 présentait une importante exposition « Archipels », proposant une réflexion sur le sens des îles, réelles ou imaginaires, dans la bande dessinée. L’un des artistes exposés était Lorenzo Palloni, qui a publié "L’île", chez Sarbacane. Nous l’avons rencontré à l’occasion du festival corse pour comprendre son travail et le sens de son île.

Lorenzo Palloni a commencé sa carrière en Italie dans le cadre de l’Association culturelle Mammaiuto, dont il est l’un des dix membres fondateurs en 2011, qui publie tous ses livres en ligne, en noir et blanc et de manière complètement gratuite, mais qui imprime également ces albums à la demande : « Nous faisons les bandes dessinées que nous voulons faire, ce sont des projets ambitieux et le public répond, non seulement en lisant en ligne ces histoires, mais aussi en les achetant en version imprimée, sans couverture cartonnée mais avec une vraie qualité d’impression (entre 2000 et 5000 exemplaires vendus en moyenne, ce qui fait de nous le premier auto-éditeur d’Italie). Alors que les éditeurs italiens vous donnent 10 à 20% de ce que rapporte un livre, Mammaiuto donne aux auteurs 80% de la somme, ce qui est rendu possible par le fait que nous nous passons du réseau des libraires, et donc de la distribution, qui est une véritable entreprise mafieuse qui va exiger jusqu’à 70% du prix du livre ».

L. Palloni : "L'Italie d'aujourd'hui : un pays fasciste et sans espoir !"
L. Palloni devant le Musée de Bastia lors du Bd à Bastia 2019

Fort d’une quinzaine d’ouvrages publiés en Italie, Lorenzo Palloni s’est ensuite tourné vers un éditeur français, en l’occurrence Sarbacane. Enthousiasmé par le professionnalisme de cette maison d’édition, et heureux du travail effectué avec son éditeur depuis 2013, il souligne en creux ses mauvaises relations avec le monde éditorial italien : « C’est plaisant de travailler avec des gens qui pensent que ce que vous faites est réellement un travail, ce qui est le cas en France, et ce qui est malheureusement loin de l’être en Italie, où on pense que vous vous amusez en dessinant, parce que l’on considère que votre métier de bédéiste n’en est justement pas un. Je suis d’ailleurs, avec Zerocalcare, l’un des rares en Italie qui arrive à vivre pleinement de ce métier, sans travailler avec les deux ou trois plus grands éditeurs italiens, qui vous imposent des commandes de gros projets commerciaux sans intérêt artistique. Les éditeurs italiens essayent toujours de vous la faire à l’envers. ».

Ses influences sont multiples, davantage américaines que franco-belges, un univers qu’il n’a découvert que lors de ses études artistiques. Il a multiplié les séjours en France, que ce soit dans le cadre de son travail avec son éditeur ou pour effectuer des résidences artistiques, comme à Angoulême par exemple pour travailler sur La Louve  : « En France, vous avez un lectorat de connaisseurs, les enfants vous regardent comme un auteur professionnel, c’est un véritable métier, ce qui est malheureusement complètement différent en Italie ».

Crayonnés pour L’île. © L. Palloni

Lorenzo Palloni a multiplié ces derniers temps les collaborations, publiant par exemple cette année en tant que scénariste uniquement Emma Wrong, sur un dessin de Laura Guglielmo : « Je me sens davantage comme un auteur complet, mais j’ai trop d’histoires en tête, et je ne peux pas toutes les dessiner, je travaille actuellement sur 15 ou 16 projets, et j’ai bien sûr besoin pour cela d’enchaîner des associations avec des dessinateurs, par manque de temps pour les réaliser seul. Je cherche d’ailleurs actuellement un agent qui pourrait m’aider pour tout cela, pour me faire gagner du temps, avec les éditeurs notamment ».

Encrage pour L’île. © L. Palloni

Son album, L’île, présente dans un futur proche des régimes totalitaires qui s’affrontent au cours d’un conflit mondial sans fin. Lors d’un transfert, le fourgon qui transporte un groupe de prisonniers, constitué de femmes, d’hommes et d’enfants, a un accident qui permet aux prisonniers de tuer leurs geôliers, de s’évader dans la forêt et de prendre progressivement le contrôle de toute l’île sur laquelle ils étaient retenus. L’album bénéficie d’un magnifique travail sur les couleurs, avec une ambiance moite, qui n’est pas sans rappeler les forêts de la guerre du Vietnam : « Je ne suis pas un coloriste, je hais faire moi-même les couleurs. J’ai donc fait mes couleurs à l’aquarelle, de manière assez simple, et j’ai repris le tout à l’ordinateur, principalement pour rajouter les ombres. Je crois que ce n’est pas un procédé très commun, mais cela marche bien ici ! »

Planche originale de L’île, dans le cadre de l’exposition "Archipels" à Bd à Bastia 2019. © L. Palloni

Après la révolte, les anciens prisonniers s’organisent sur cette île qui semble oubliée des belligérants, et nait alors une démocratie, avec des règles apparemment identiques pour tous, jusqu’à ce que vingt ans plus tard, un étrange soldat échoue sur la plage et vienne troubler ce fragile équilibre.

Jusqu’à présent, les différents albums de Lorenzo Palloni se passaient dans notre monde contemporain, souvent en Italie. Ce n’est pas le cas avec cet album, qui se passe dans un futur proche et sur une île imaginaire. L’île « est une réflexion sur la fragilité de nos démocraties, surtout dès que l’on se place à une échelle autre que celle locale, en ayant bien sûr en tête le cas de l’Italie contemporaine, et c’est pour cette raison que j’ai d’ailleurs des difficultés à le publier en Italie. Au départ, je voulais placer ce récit dans les années 1950 en Italie, avec des soldats américains venant dans la région de La Maremme, en Toscane, mais mon éditeur, Frédéric Lavabre, après avoir lu dix planches, m’a suggéré que cela aurait plus de poids de le mettre dans un espace inconnu, car cela donnerait une portée plus universelle. À vrai dire, si je devais situer ce récit dans l’Italie d’aujourd’hui, qui est fasciste, les étrangers mourraient dès la page 3, vu la situation politique et la violence actuelles …. J’avais donc besoin d’un endroit paisible, dans lequel l’idée de démocratie puisse exister, ce qui n’est plus le cas en Italie aujourd’hui, qui est un agglomérat d’intérêts individuels sans souci du collectif, avec une résurgence de toutes les haines fascistes. J’ai honte de ce pays, qui est sans espoir. »

« Je vais malgré tout faire d’autres récits qui se passeront dans cette Italie violente : je suis sur un projet avec trois esclaves africains qui ont affaire à la Camorra, la mafia napolitaine, et qui vont ensuite voyager à travers l’Italie pour la mettre à feu et à sang. Ils découvrent ainsi ce qu’est l’Italie, un pays où tout est faux et tordu ! Mais j’aimerais qu’un Italien qui lise L’île puisse en tirer des réflexions sur la démocratie : c’est mon dernier espoir ! ».

(par Tristan MARTINE)

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