"L’Une d’elles" d’Una (Éditions çà et là) : la bande dessinée comme création de résilience

18 mai 2018 0 commentaire
  • Una, anglaise ayant grandit dans les années 1970, a été confrontée à la violence masculine de la façon la plus brutale qui soit. Alors que sa région était terrorisée par un tueur en série s'en prenant exclusivement à des femmes, elle a elle-même subi plusieurs agressions sexuelles qui l'ont marquée à jamais. Comment se construire dans ces conditions ? En s'exprimant, notamment, par la bande dessinée.

Una est passée de l’enfance à l’âge adulte dans les années 1970, dans le Yorkshire, en Angleterre. Une période de liberté et d’effervescence culturelle ? Les lignes bougent certes, de nouveaux mouvements musicaux s’affirment et une partie de la jeunesse s’émancipe. Mais le poids des contraintes sociales et familiales, les pesanteurs morales et le patriarcat demeurent prééminents.

"L'Une d'elles" d'Una (Éditions çà et là) : la bande dessinée comme création de résilience
L’une d’elles © Una / Éditions çà et là 2018

Comme un symbole extrême de cette ambiance et de ces scléroses, un tueur en série met en échec la police et soumet les femmes à une pression supplémentaire. Car l’Éventreur du Yorkshire, comme l’ont surnommé les médias, s’attaquent uniquement à des cibles féminines. Ce sont elles qui devaient se méfier, prendre des précautions voire rester cloîtrées, les autorités se révélant incapables d’arrêter un tueur pourtant interrogé à plusieurs reprises.

Una, adolescente à cette époque, a été marquée par cette histoire, qu’elle décrypte dans son livre, s’appuyant sur une solide documentation et mettant en avant ses dysfonctionnements administratifs et "culturels". Sa thèse, tout à fait justifiée et argumentée, soulignée par des notes et une abondante bibliographique, se fonde sur le fait que les enquêteurs n’ont pas su dépasser leurs préjugés sexistes, négligeant d’office certains témoignages et se barrant certains pistes sans raison objective.

L’une d’elles © Una / Éditions çà et là 2018

L’une d’elles fonctionne donc d’abord comme une contre-enquête. Retraçant les principales étapes du macabre parcours du tueur, des errements policiers et des approximations médiatiques, l’autrice révèle les rouages masqués de l’affaire et en signale les déterminants sociologiques et culturels. Cette affaire devient alors un modèle, au sens presque scientifique du terme : elle montre à quel point le sexisme et la violence masculine étaient acceptés dans la société anglaise de l’époque.

Una elle-même a justement été victime de ce contexte. Au même moment où le tueur sévissait dans sa région, elle a subi plusieurs viols et agressions sexuelles, souvent commis par des hommes bien plus âgés qu’elle. C’est ce même contexte qui l’a longtemps empêchée de s’exprimer et de réagir autrement que par l’auto-culpabilisation et le retournement de la violence contre soi. Malgré les tentatives d’extériorisation, la surdité de son entourage - famille et soignants compris - n’a fait que renforcer le mal-être provoqué par les violences subies. Des années de mise à l’écart, d’enfermement mental et de rage contenue suivirent ces agressions passées sous silence.

L’une d’elles est construit sur la mise en parallèle de l’histoire du tueur et de celle de l’autrice. Alternant la description de son propre calvaire et la déconstruction de l’enquête, Una parvient à la fois à proposer un récit très intime, émouvant et impressionnant, et à élaborer une démonstration convaincante, propice aussi bien à la révolte qu’à la réflexion. Peu à peu, cette construction ouvre la voie à une mise en perspective historique et culturelle probante, s’appuyant sur le vécu de l’autrice comme sur des statistiques officielles. Et le constat est amer : la violence masculine reste prégnante, tue souvent et est même admise comme une contingence "normale".

L’une d’elles est la première bande dessinée d’Una, publiée à l’origine en Angleterre en 2015 et cette année par les Éditions çà et là. Ayant déjà écrit plusieurs récits, elle prépare également de nouveaux ouvrages de bande dessinée. L’une d’elles révèle un potentiel créatif important. L’autrice fait en effet varier son style graphique en fonction du ton ou des objectifs de son témoignage. Un trait simple, parfois schématique, vient alléger les passages les plus arides ou atténuer la dureté des propos. Inversement, de superbes lavis mettent en image ce que les mots ne suffisent plus à exprimer : la solitude, la douleur, l’ostracisme.

Una est une voix majeure dans la lutte pour "l’émancipation féminine", dans le combat pour que les femmes cessent de subir des violences iniques et trouvent une place égale à celle des hommes. L’une d’elles est à la fois un témoignage ayant permis à l’autrice de se reconstruire, une analyse sociale et culturelle fine et un appel à la remise en cause radicale des vieux réflexes sexistes. Dans ce livre dense, au graphisme varié et parfois très original mais toujours en adéquation avec le propos, elle provoque un choc qui reste, encore, indispensable.

L’une d’elles © Una / Éditions çà et là 2018
L’une d’elles © Una / Éditions çà et là 2018

(par Frédéric HOJLO)

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