L’abbé Wallez et les amis fascistes d’Hergé

14 décembre 2018 12 commentaires
  • Avec sa monographie à propos de l’abbé Norbert Wallez, « l’éminence noire de Degrelle et Hergé », le journaliste Marcel Wilmet éclaire pour la première fois une figure majeure de l’entourage d’Hergé : le directeur du XXe siècle qui commanda les premières aventures de Tintin.

Sous son manteau d’humilité, l’ouvrage de Marcel Wilmet a de l’ambition : cerner une fois pour toutes les relations entre Hergé et l’Abbé Wallez, figure du fascisme belge et rédacteur en chef du Vingtième Siècle, le quotidien d’extrême-droite dont le supplément pour la jeunesse, Le Petit XXe, accueillit en 1929 les premières aventures de Tintin.

Il éclaire aussi ses relations avec Léon Degrelle, fondateur du parti nazi belge Rex, collaborateur au XXe siècle et ami proche de l’abbé Wallez et peut-être d’Hergé et son épouse Germaine. Avec en filigrane cette question, Hergé était-il fasciste ?

L'abbé Wallez et les amis fascistes d'Hergé
L’abbé Norbert Wallez et Hergé.
Photo : DR

Mentor d’Hergé et de Léon Degrelle

D’Hergé, on sait qu’il a été collaborateur au « Soir volé », qu’il a quelquefois versé dans la saillie antisémite, et qu’il travaillait pour un journal catholique, ultra-conservateur de droite. Tout cela a été labouré profondément par Pierre Assouline (Hergé, Folio 3964), le premier à avoir ébréché la statue du commandeur, Benoît Peeters (Hergé, Fils de Tintin, Flammarion) et surtout Philippe Goddin dont la minutieuse biographie Hergé - Lignes de vie (Ed. Moulinsart) est une référence incontournable.

Mais qui était l’abbé Norbert Wallez, quels étaient ses rapports le « gauleiter » wallon et dans quelle mesure cela a-t-il eu une influence sur Hergé ?

L’abbé Wallez, le livre de Marcel Wilmet le montre très bien, était un maurassien de la première heure qui rêvait d’obtenir une position éminente dans une Belgique à majorité catholique qu’il voyait s’étendre du Limbourg hollandais et jusqu’à la Rhénanie allemande. Pour lui, Flamands et Wallons étaient des « germains », la catholicité faisant partie intégrante de leur identité.

Ses opinions le plaçaient dans l’extrême-droite ligne de la réaction catholique antisémite, celle qui allait faire le lit du fascisme, aussi bien en Belgique, qu’en France et en Allemagne. Wallez avait rencontré Benito Mussolini en 1923 comme s’il avait rencontré l’esprit saint et plaçait sa photo dédicacée bien en vue sur son bureau, jusqu’à son arrestation à la Libération.

Hitler et Léon Degrelle, le "gauleiter" wallon.
Photo : DR

Dans son dossier d’instruction devant l’auditorat militaire qui devait le juger pour collaboration avec l’ennemi, on produisit une lettre écrite de sa main en janvier 1941 où l’on pouvait lire : « Je ne crois pas à la victoire anglaise et je ne la désire pas. Elle serait un désastre pour la Belgique et pour l’Europe – aggravation du joug bancaire, du joug maçonnique, du joug juif, du joug politicien. […] La victoire allemande ? Je la crois inévitable. » Amen.

Le saint abbé reçut du tribunal cinq ans d’emprisonnement, 200 000 francs d’amende, et la suspension de ses droits civiques.

Wallez a eu un rôle clé dans la vie d’Hergé : non seulement il était son mentor au XXe siècle, mais il est associé avec lui -à titre privé- dans l’édition des premiers albums de Tintin (Soviets, Congo, Amérique), précisément les plus idéologiques. C’est lui qui célèbre le mariage d’Hergé avec sa première femme, Germaine Kieckens, secrétaire de Norbert Wallez.

L’Abbé Wallez dans un grand rassemblement rexiste durant l’occupation.
Photo : Archives nationales belges.
Histoire de la Guerre Scolaire - Par Léon Degrelle - Illustration d’Hergé.
© Hergé / Moulinsart

Cerné par les fascistes

Les rapports de l’ecclésiastique avec Léon Degrelle ne sont pas moins clairs. Degrelle était le chef du parti pro-nazi Rex, fondateur d’une division SS wallonne, dont Hitler aurait dit : « Si j’avais un fils, je voudrais qu’il soit comme lui ! ».

Tribun apprécié de foules fanatisées, le « beau Léon » avait le verbe lyrique, quelquefois écrit par l’abbé Wallez lui-même qui le suivit à godillots joints dans son aventurisme politique, alors même que le cardinal Joseph-Ernest Van Roey, primat de Malines, intimait aux électeurs catholiques belges de se défier de Rex et de voter plutôt pour son opposant démocrate-chrétien Van Zeeland.

Ce même cardinal, décidément clairvoyant, avait lourdé le remuant abbé rexiste en 1933 de son poste de directeur du Vingtième Siècle pour le remplacer par William Ugueux, future figure éminente de la Résistance belge à Londres, qui arrêta le quotidien (et son supplément : Le Petit XXe) à l’arrivée de l’armée allemande en mai 1940.

Dans cette avant-guerre décrite par Wilmet, Hergé est cerné par les fascistes. Il illustre pour Léon Degrelle une Histoire de la Guerre scolaire (1932) et pour Raymond De Becker deux opuscules Le Christ, roi des Affaires (1930) et Pour un Ordre nouveau (1932) sorte de bréviaires d’un catholicisme fasciste, autoritaire et anti-parlementariste. Ce Raymond De Becker qu’Hergé retrouvera à la direction du « Soir volé » et à qui il dut son principal emploi sous l’Occupation.... On notera aussi son collègue également dessinateur au Vingtième Siècle Jam (Paul Jamin) qui fut l’un des artisans de la propagande graphique allemande, condamné à mort puis gracié après la Libération.

Pour Un Ordre nouveau - Par Raymond De Becker - Illustré par Hergé.
© Hergé / Moulinsart

La Providence des "inciviques"

Après la guerre, Hergé profita de la relative aisance que lui apportait Tintin pour accueillir dans sa villa de Céroux-Mousty dans le Brabant wallon pendant quelques semaines, peu de temps avant sa mort, le sulfureux abbé dont il était resté très proche, mais aussi bien d’autres collaborateurs notoires comme Raymond de Becker ou Robert Poulet, ami de Céline, dirigeant du journal collaborateur Le Nouveau Journal. À l’enterrement de l’abbé, la seule personnalité à porter le cercueil fut le créateur de Tintin…

La « légende noire » d’Hergé doit beaucoup à son mentor. L’après-guerre connut un dessinateur plus modéré, apolitique et un ami comme le sculpteur Nat Neujean, un Juif qui vécut clandestinement pendant la guerre, contestait farouchement qu’il fut antisémite. Plusieurs fois, Hergé battit sa coulpe, mais sur le tard.

Lors d’un petit-déjeuner passé sur les hauteurs de Jérusalem en 2009 avec le biographe d’Hergé, Pierre Assouline, à l’occasion d’un colloque initié par Michel Kichka : Tintin à Jérusalem, notre conversation s’achevait sur cette vraie question : « Comment se fait-il, alors qu’il se trouvait fourvoyé dans un tel nid de fachos ultra, Hergé n’a-t-il pas été plus impliqué que cela dans la collaboration ? » Plus est forte la lumière, plus elle souligne la profondeur de l’ombre…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Pour l’instant, cet ouvrage n’est diffusé qu’en Belgique chez l’auteur. On peut le commander directement à l’adresse suivante : m.wilmet@ART9experts.com. Il vous en coûtera 20€ + les frais de port. Les libraires peuvent lui commander aussi. Un libraire référent sera bientôt disponible sur Paris.

En médaillon : Léon Degrelle, l’abbé Wallez et Hergé. Dessin de Stanislas.

 
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12 Messages :
  • L’abbé Wallez et les amis fascistes d’Hergé
    14 décembre 2018 17:38, par JLF

    Cher Didier, je pense qu’un "cuir" rend ta première phrase incorrecte. A la dernière ligne du paragraphe ne devrait-on pas lire : "… les premières aventures de Tintin, et Hergé" ?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 14 décembre 2018 à  18:16 :

      J’ai clarifié, mon cher Jean-Luc. Je vois que rien de ce qui concerne Hergé ne t’est étranger ;)

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  • L’abbé Wallez et les amis fascistes d’Hergé
    14 décembre 2018 18:47, par Laurent Colonnier

    C’est tout à l’honneur d’Hergé de ne pas lâcher ses amis dans l’adversité, fussent-ils des salauds, et son cheminement intellectuel d’ouverture est d’autant plus admirable quand on voit d’où il émerge (et fréquenter Germaine n’a pas dû aider).

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  • L’abbé Wallez et les amis fascistes d’Hergé
    14 décembre 2018 19:41, par stephano

    Ces amitiés ténébreuses ont presque coûté la liberté de Hergé. Il a presque raidi la prison après la libération.Plusieurs prêtres catholiques et orthodoxes et des pasteurs protestants ont été complices du nazisme et du fascisme.
    Le cas le plus scandaleux a été le régime collaborationniste slovaque, dont le Leader était un Monseigneur. (Tiso)

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  • Freres Lumière....
    15 décembre 2018 01:42, par stephano

    https://www.39-45.org/viewtopic.php?f=24&t=23894
    Les frères Lumière ont coopéré avec Vichy. Ils ont été décorés avec la Francisque.

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    • Répondu par stephano le 15 décembre 2018 à  14:05 :

      Le Vatican a joué un rôle important dans l’ascension de Mussolini et de Hitler. Le Vatican a dissous le "Partito Popolare Italiano" (catholique) pour faciliter la consolidation du régime de Duce. Mussolini signerait le traité de Latran en contrepartie du geste du pape. Le traité accordait d’immenses privilèges à la papauté. Hitler a pu devenir dictateur grâce à l’approbation de la loi des pleins pouvoirs en 1933(Ermächtigungsgesetz vom 24. März 1933).La loi ne pouvait être votée qu’avec 67% des votes du Reichstag. Hitler avait besoin des votes décisifs du "Zentrumspartei" *** pour obtenir l’approbation. Il y avait un accord entre Hitler et le pape. Le parti voterait pour la loi et, en retour, Le Führer signerait un concordat avec le pape.

      ***Parti catholique d’une importance énorme. Il faisait partie de presque tous les gouvernements allemands du IIe Reich et de Weimar.

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  • "Ornithorynque ! Aztèque ! Noix de coco ! Iconoclaste !...". Seize jurons dits par le capitaine Haddock dans "Le crabe aux pinces d’or" (1941) se trouvaient déjà textuellement dans "Bagatelles pour un massacre", le pamphlet antisémite de L.-F. Céline paru quatre ans auparavant. Toujours en 1941, Hergé écrivait à un ami : "Je ne suis ni germanophile ni anglophile. J’avoue cependant que la notion d’"ordre nouveau" me plaît. S’il était vraiment ce qu’on nous promet qu’il sera, je m’en réjouirais."

    On sait déjà qu’Hergé avait des sympathies fascistes, et qu’il a observé une "neutralité" coupable pendant la guerre... Cela n’enlève rien à son génie, ce qui est d’autant plus troublant. L’oeuvre d’un artiste doit être détachée de la personnalité de son créateur.

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    • Répondu par Henri Khanan le 16 décembre 2018 à  10:39 :

      Merci pour cette info !
      On voit que Hergé puisait son inspiration à de nombreuses sources.

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  • Raymond Leblanc, qui a recyclé Hergé après la guerre, était membre du MNR / NKB, une organisation nationaliste de Résistance fondée par des Rexistes (source : l’annexe du livre de Lionel Baland "Xavier de Grunne, de Rex à la Résistance" consacrée au MNR). Si Hergé est passé du monde de la collaboration (pendant la guerre) à celui de la Résistance (après la guerre), il est resté dans les mêmes milieux politiques (la Résistance d’Ordre nouveau ayant pour but d’instaurer ce type de régime après avoir mis les Allemands à la porte du pays, alors que les tenants de l’Ordre nouveau engagés dans la collaboration désiraient mettre en place un Ordre nouveau belge sous une coupole allemande.)

    http://eurolibertes.com/histoire/herge-obtint-certificat-de-civisme/

    http://eurolibertes.com/histoire/xavier-de-grunne-de-rex-a-resistance/

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