L’affaire « Tintin au Congo » : un soupçon de manipulation ?

16 août 2007 0 commentaire
  • Un de nos lecteurs, M. Marc Poitevin, bibliothécaire de son état, constate, documents à l’appui, l’ « effet retard » avec lequel « Tintin au Congo » se retrouve mis au banc des accusés en Angleterre (puis en Belgique). Qu’est-ce qui justifie dès lors que cette campagne sorte maintenant ?

«  La polémique engagée sur la version anglaise de « Tintin au Congo » et des interdictions faites « aux enfants » successivement en Grande-Bretagne, USA, Afrique du sud et sûrement bien d’autres pays encore en regard à des situations racistes évidentes sont un réveil bien tardif pour ne pas dire inconséquent d’une situation pourtant connue de longue date… » nous écrit notre correspondant. Il souligne le fait que l’information concernant la publication éventuelle d’une « première » parution en Grande-Bretagne l’année dernière de « Tintin in the Congo » est fausse, de même que l’affirmation d’une publication sans avertissement au lecteur anglophone. Non seulement, dit-il, « Tintin in the Congo » est apparu dans sa version anglaise en 1991 soit, il y a plus de 16 ans, mais en plus, il s’agissait du fac-simile de la première version en noir et blanc et non remaniée de la version ultérieure en couleurs, soit la plus "raciste" pour utiliser la terminologie accusatrice. « Aucune réaction n’a été constatée à cette époque au point d’en déclencher une interdiction » constate-t-il.

L'affaire « Tintin au Congo » : un soupçon de manipulation ?
Les mentions légales de la première édiion anglaise sont de 1991
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« De la même manière, ajoute-t-il, une « mise en garde » (non pas sous la forme d’un bandeau rouge mais d’un texte) avait été appliquée afin de montrer, avec force raison, qu’il s’agissait du contexte de l’époque en 1931 lors de sa création. »

Nous vous produisons les fac-simile du copyright de l’ouvrage et de son avertissement (« Foreword ») qui contextualise l’œuvre d’Hergé dans son époque et précise qu’Hergé lui-même reconnaît que la représentation des Africains y est le reflet de « stéréotypes bourgeois et paternalistes de l’époque ».

« Il s’ensuit que l’on peut s’interroger sur la « frilosité » excessive accordée à une œuvre qui n’a éveillé, jusqu’à ce jour, aucun ressentiment, conclut M. Poitevin puisque l’intelligence du citoyen de base qu’il soit de langue anglaise ou française avait très bien compris que les conditions du passé ne pouvaient pas être celles d’aujourd’hui et relevaient beaucoup plus de comportements « imagés » (au sens propre du mot) que d’une véritable provocation littéraire. »

Nous en prenons acte.

Manipulation ?

L’avant-propos de l’édition de 1991 comprend clairement un avertissement
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Reste la question de savoir ce qui fait que cette affaire sorte maintenant. Récemment disparu, Raul Hilberg, le célèbre auteur du monumental ouvrage La destruction des Juifs d’Europe (1961) avait déjà constaté la perception à géométrie variable de ses contemporains qui avaient ignoré la Shoah jusqu’en 1978 pour en faire un sujet de grande consommation ensuite [1].

Quelle peut-être alors la raison de cette réprobation tardive ? On se le demande. On peut émettre l’hypothèse que c’est l’annonce de l’adaptation de cette bande dessinée au cinéma par Spielberg qui a pu susciter cette offensive. Or, Tintin au Congo ne figure pas parmi les titres retenus par le grand cinéaste américain (il n’avait pas davantage été retenu pour son adaptation en dessins animés à la télévision). Rappelons que lorsque celui-ci avait acquis les droits de Tintin pour la première fois, il y a plus de 20 ans, d’aucun n’avaient pas manqué de s’interroger sur l’admiration de l’auteur de La liste de Schindler pour un auteur également qualifié par certains d’ « antisémite ». Il faut croire que Spielberg a su, contrairement à d’autres, prendre la mesure de l’œuvre et de son époque.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Illustrations : (C) Moulinsart/Casterman

[1Lire cette semaine son interview par Stéphane Bou, dans Charlie Hebdo N°791, 15 août 2007.

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