"L’art de la vulve, une obscénité ?" : la question rhétorique mais pertinente de Rokudenashiko

17 juillet 2018 0 commentaire
  • Arrêtée puis condamnée pour avoir diffusé des œuvres créées à partir de sa vulve... Nous devons cette histoire surréaliste à l'artiste Rokudenashiko et au Japon, où le délit d'obscénité existe encore. Le livre édité par Presque Lune retrace cette histoire, nous enseigne une foule de détails sur le Japon et pose question sur sa culture au sens large.

Un matin de l’été 2014, Rokudenashiko, de son vrai nom Megumi Igarashi (五十嵐恵), voit débarquer dans son petit appartement de Tokyo dix policiers - dont une seule femme ! - venus l’interpeller et chercher des « preuves » de son délit, à savoir la « diffusion de fichiers numériques de ses organes sexuels ». Rokudenashiko - ce nom d’artiste signifie bonne à rien ou mauvaise fille - réalise ce qu’elle nomme de l’art manko.

Manko signifie vagin ou vulve et peut aussi se traduire par chatte. L’un des défis de l’artiste est de faire accepter ce terme au Japon : nombreux sont ceux qui n’osent même pas le prononcer, oscillant entre dégoût et lubricité. Constatant que l’effacement du terme et de l’organe correspondait à une vision pour le moins rétrograde de la place des femmes dans la société, Rokudenashoko, qui est en quelque sorte l’alter-ego féminin de Jirô Ishikawa avec son Chinkoman, a choisi l’art et l’humour pour s’exprimer et tenter de faire bouger les lignes.

"L'art de la vulve, une obscénité ?" : la question rhétorique mais pertinente de Rokudenashiko
© Rokudenashiko / Presque Lune 2018

Après des œuvres de taille modeste (dioramas, coques de smartphones, bijoux...) et à la suite des réactions offusquées, elle eut l’idée de réaliser un canoë kayak en suivant un moulage 3D de sa vulve. N’ayant que peu de moyens, elle organisa un financement participatif, dont l’une des contreparties était l’envoi d’un fichier numérique permettant de reproduire sa vulve en trois dimensions. C’est le partage de ces fichiers, pourtant limité à une trentaine de personnes évidemment au fait de ce qu’elles recevraient, qui valut à Rokudenashiko d’être arrêtée à deux reprises.

L’ouvrage édité par Presque Lune a été écrit et dessiné par l’artiste. Alternant bandes dessinées, documents, témoignages, entretiens et documents, elle raconte son histoire, explique ses choix et questionne la société japonaise. Dans un style simple, parfois proche du kawaï, elle se dessine en prison tout en s’adressant directement à ses lecteurs. Souvent ironique et drôle, elle n’oublie pas pour autant de mettre son travail en perspective, se plongeant par exemple dans l’histoire juridique du Japon.

L’article 175 de la loi sur obscénité, qui a permis aux autorités japonaises de condamner Rokudenashoko, date de 1907 mais ne fut utilisé pour la première fois qu’en 1957, contre le roman de D.H. Lawrence, L’Amant de Lady Chatterley, à cause de son langage jugé obscène, de ses scènes de relations sexuelles explicites et de la différence de classe sociale entre les deux amants. Rokudenashiko est la seule femme à jamais avoir été condamnée pour obscénité. Le soutien important qu’elle a reçu, en particulier sur la toile, et une équipe d’avocats aguerris n’ont pu empêcher cette condamnation.

La question-titre de l’ouvrage est certes rhétorique - l’objectif de l’artiste étant justement de démontrer que la vulve n’est pas obscène et n’a pas à être moins bien traitée que le pénis - mais pertinente. La société japonaise entretient en effet en ce domaine un paradoxe étonnant. Alors que la nudité et la pornographie sont assez aisément accessibles, les organes génitaux sont cantonnés à des représentations floutées ou masquées. Or ce tabou est relativement récent dans l’histoire du Japon si nous considérons la crudité des shunga, estampes en vogue du XVIIe au XIXe siècle.

Mais l’histoire de Rokudenashiko pose également la question de la représentation des femmes, de la féminité et du sexe féminin non seulement au Japon, mais dans le monde entier. Le tableau L’Origine du monde de Gustave Courbet ne fut-il pas censuré, un temps, sur Facebook ?

© Rokudenashiko

(par Frédéric HOJLO)

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L’art de la vulve, une obscénité ? - Par Rokudenashiko (Megumi Igarashi)- Presque Lune - traduit de l’anglais par Ariane Bataille (édition originale : What is Obscenity ? The Story of a Good for Nothing Artist and Her Pussy, Koyama Press, 2016) - 17 x 24 cm - 184 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 25 mai 2018 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Lire quelques pages de l’ouvrage & consulter le site de l’artiste.

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