L’art sensible de Sekulic-Struja

23 février 2016 2
  • Dans le second tome de "Pelote dans la fumée", titré : "II. L'hiver / le printemps", le Croate Miroslav Sekulic-Struja nous dresse une portrait touchant d'un héros au regard triste à qui la vie ne fait pas de cadeau. Une œuvre sensible et universelle.
L'art sensible de Sekulic-Struja
Des paysages urbains, des gens simples... Tel est l’univers de Sekulic-Struja.

Le précédent album nous avait laissé dans un orphelinat aux hauts murs dans lequel les pensionnaires sont élevés "à la dure", mus par une violence permanente, qu’apaise, un peu seulement, le dévouement d’un personnel encadrant qui fait ce qu’il peut pour donner un semblant d’éducation à des enfants déshérités par la guerre.

L’hiver s’annonce, dur et implacable. Pourtant, une lueur survient : la mère du jeune Ibro est venu rechercher ses enfants car elle s’est trouvée un nouveau compagnon. Dans la voiture qui les emmène vers leur nouvelle maison, le visage de la jeune femme rayonne de bonheur, d’autant que "son nouveau mec" a l’air d’un type bien. Ibro et son petit frère découvrent bientôt leur nouvelle demeure. Elle héberge toute une famille, plutôt bourgeoise , qui voit arriver ces petits pouilleux avec circonspection. Ibro et son petit frère retrouvent enfin un foyer.

Mais cet instant ne dure pas : le compagnon de sa mère est nommé dans une autre ville et ne peut revenir que par intermittence. La jeune femme se retrouve seule avec ses deux fils dans une maisonnée hostile. Ibro en profite pour faire quelques échappées dans les environs et se dirige presque spontanément vers une cour des miracles faite d’exclus en tous genres où il reconnaît les siens. Des gens qui, comme lui, sont des éclopés de la vie.

"Pelote dans la fumée : "II. L’hiver / le printemps" de Miroslav Sekulic-Struja, chez Actes Sud

Révélé par le concours "Jeunes Talents" d’Angoulême 2010, dans lequel le repéra son éditeur, Actes Sud, Miroslav Sekulic-Struja, né à Rijeka en Croatie en 1976, fait son petit bonhomme de chemin. En ce moment en résidence dans la ville qui le distingua pour la première fois, il a exposé entre-temps à Aix en Provence et à Saint-Malo.

Miroslav Sekulic-Struja devant une de ses fresques monumentales à Aix-en-Provence.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

L’univers qu’il représente, par sa touche expressionniste un peu naïve, que l’on pourrait rapprocher de certaines figures de "l’art social", a quelque chose de profondément authentique. Il y a quelque chose d’initiatique dans ce voyage du petit Ibro dans ce pays de misère où le bonheur est aussi rare que peut l’être l’argent, où les colères comme les étreintes sont furtives et se terminent bien souvent en farce tragique. C’est l’occasion pour le jeune homme de s’endurcir, de grandir, en arrachant une à une, comme on tape une clope, les bribes de bonheur à une existence qui ne fait pas de cadeau.

"Pelote dans la fumée : "II. L’hiver / le printemps" de Miroslav Sekulic-Struja, chez Actes Sud

Chaque case de cet album subjugue par la force de son expressivité et par la vérité de son propos. Il y a dans ce jeu des lumières, presque toujours crues et froides, dans la saturation des couleurs et des matières, dans la tristesse de ces regards, jusque dans cette narration lente et empathique, l’expression de ce que Kokoshka appelait "un monde intérieur" qui, personnellement, me touche. Sekulic, c’est un Nabi désabusé qui se serait mis à faire de la bande dessinée, un Edgard Tytgat sans douceur, un Diego Rivera sans soleil. Quand au bout du voyage le printemps rayonne, enfin, il est frêle comme une jonquille, évanescent comme une fumée, prêt à disparaître à jamais. Avec Sekulic, la précarité a trouvé son poète.

Des paysages urbains, des gens simples... Tel est l’univers de Sekulic-Struja.
(c) Sekulic-Struja

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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