L’historien Joël Kotek critique vivement « Le Goulag » de Sterne.

19 mars 2004 2 commentaires
  • Récemment nous faisions une [chronique du dernier album de la série "Adler"->http://www.actuabd.com/article.php3?id_article=1231] de René Sterne. Un article plutôt favorable à propos de ce que nous pensons être un bon album.
    Mais un de nos lecteurs a critiqué, non sans raison, l'amalgame que Sterne faisait dans son introduction entre les camps de concentration staliniens et la Shoah.

Nous avons défendu Sterne car nous pensions qu’il s’agissait là plutôt d’une maladresse que d’un point de vue délibéré. C’était, en première analyse, l’avis de Joël Kotek, historien, chargé de cours a l`Université Libre de Bruxelles, secrétaire général du CEESAG, Centre Européen d’Etudes sur le Racisme, co-auteur d’un ouvrage intitulé « Le Siècle des Camps » (Editions Jean-Claude Lattès), spécialiste de la Shoah. Nous lui avons donné l’album à lire.

Ce n’est plus cet amalgame qui le fait réagir, mais l’image qui est donnée du goulag. « Cela ne correspond pas à la réalité, nous dit-il. Elle est bien pire, et malheureusement plus romanesque. Il n’y avait pas de barbelés autour des camps car il fallait faire 3.000 kilomètres à pied pour en réchapper. Il y a eu un cas où des prisonniers ont tenté de s’enfuir en emmenant un de leurs camarades qu’ils surnommaient « la vache ». Parce que leur intention était de le bouffer en chemin ! »

« Il y a des histoires tellement plus intéressantes et autrement pires que ce fantasme. Le goulag obéissait à une logique bureaucratique. On arrêtait de travailler à -40°, pas à -39°. Tout était géré par des quotas. Ainsi, les médecins avaient droit à seulement 10% de prisonniers invalides. Au début, ils arrêtaient les malades. Mais très vite, avec la corruption et la loi du camp, ce sont les bien portants, les nantis ou la mafia qui se retrouvaient à l’hôpital. Le goulag était autogéré. Parfois, les commandants du camp se retrouvaient prisonniers à la faveur d’une purge. Tout cela n’a rien à voir avec une histoire de Mongols au moyen-âge. Le personnage de la petite indienne est improbable. Les habitants de la région étaient affamés. Ils ramenaient la tête des fugitifs contre un bol de soupe. De même, l’idée que ce soit un Kalmouk qui soit commandant du camp est absurde. Les Kalmouks eux-mêmes ont été relégués. »

On le voit, quand le fiction se mêle à l’histoire, elle prête souvent le flanc à la critique.

Ilustration : Adler par René Sterne © Le Lombard.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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2 Messages :
  • Je trouve la critique facile... et surtout un peu vaine : qu’est-ce que ça amène ?

    S’arrêter à des détails du style "on n’arrête pas de travailler à -39, mais à -40", "ce personnage est improbable", etc. me fait bien marrer. On dirait des pinailleries de juristes (milieu que je ne critique pas sans connaître, rassurez-vous ) !

    Si on commençait à critiquer toutes les BD (mais pourquoi ne pas étendre ces critiques au cinéma et aux romans ?) pour des petites imprécisions historiques ou logiques, on n’aurait plus grand chose à lire...

    On n’ouvre pas une BD avec la même soif d’informations rigoureusement exactes qu’un ouvrage historique, il me semble. On veut lire une bonne histoire (et non pas Histoire), distrayante, émouvante ou même dérangeante.

    Dans le cas de Sterne, il me semble que l’esprit de l’album ne repose pas sur les détails de l’Histoire, mais sur la cruauté humaine, sur les conditions ignobles dans lesquelles sont tenus les prisonniers dans les camps, que ce soient les camps de la mort nazis, les goulags, Guantanamo ou d’autres, moins célèbres. A ce titre, je trouve que l’album remplit parfaitement son rôle, tant les sentiments des personnages sont réalistes.

    Quant à savoir si le personnage de la jeune indienne est probable ou s’il aurait été possible que le commandant du camp soit un Kalmouk... Who cares ?

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    • Répondu par LO le 23 mars 2004 à  11:56 :

      Ah ben tout de même !

      On ne manipule pas les grandes tragédies de l’histoire comme de banales aventures, on prend au moins certaines précautions avec la réalité historique.

      Surtout que dans le cas présent, Sterne nous gratifie d’une intro très maladroite dans ses comparaisons mais qui tente d’inscrire son récit dans une reconstruction historique.

      Quand à la BD en général, pourquoi ne devrait-elle être aussi rigoureuse que l’écrit ?

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  • Je suis professeur d’histoire-géographie dans un collège mais je parviens malgré tout à me tenir au courant des évolutions de l’histoire universitaire, notamment à travers de l’excellente revue "L’Histoire".
    Du reste, plutôt qu’"évolution", il serait plus juste d’écrire "polémique". En effet, la volonté de comparer nazisme et communisme ou nazisme et stalinisme n’est pas neuve. Si elle a eu parfois des arrière-pensées nauséabondes (excuser le premier parce qu’il y a eu le second), le débat se clarifie et comparer les deux systèmes concentrationnaires n’est pas, a priori, condamnable.
    Je pense que Sterne a exposé un point de vue que de très nombreux historiens, très respectables et respectés, soutiennent. Q’un autre historien soit en désaccord avec ce point de vue ne signifie pas qu’il ait raison...

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