L’impressionnant "Asterios Polyp" de David Mazzucchelli

12 octobre 2010 31 commentaires
  • Une quinzaine d'années. C'est le temps qu'il aura fallu à David Mazzuchelli pour accoucher de son premier roman graphique, le magistral "Asterios Polyp".

Hier pionnier de l’édition indépendante, Mazzucchelli avait en effet presque disparu depuis la publication de Cité de Verre [1] et le dernier numéro de Rubber Blanket. Exceptée une poignée de pages éparpillées dans des anthologies, Asterios Polyp est sa première publication depuis 1994.

Ce récit qui devait à l’origine figurer au sommaire du numéro 4 de Rubber Blanket est devenu un livre, imposant, au fil d’un long processus de maturation, pendant lequel Mazzucchelli a notamment enseigné la bande dessinée [2]. Une expérience qui a nourri le personnage d’Asterios, brillant architecte et théoricien, intellectuel masturbateur et vélléitaire dont aucun des projets n’a été réalisé. À l’instar de Mazzucchelli, qui n’avait jusqu’alors jamais confirmé les nombreuses promesses faites à travers ses différents projets au début des années 1990. Si sa virtuosité était déjà indéniable, jamais le récit ou le livre final ne marquait définitivement.

L’édition en langue française un peu chaotique, et trop luxueuse, de ses travaux par Cornélius [3] n’ayant pas vraiment aidé à faire connaître du public son parcours : on le présente encore fréquemment comme le dessinateur de Batman et Daredevil, ce qui n’a plus aucune pertinence aujourd’hui.

L'impressionnant "Asterios Polyp" de David Mazzucchelli
Du classicisme ligne claire...
© David Mazzucchelli - Casterman

Fruit d’un long questionnement sur le médium de la bande dessinée et ses implications graphiques et éditoriales, Asterios Polyp, à l’instar du Jimmy Corrigan de Chris Ware ou du Pinocchio de Winshluss, est un livre totalement maîtrisé dont chaque détail a été pensé par l’auteur. Pourtant, la complexité de la conception n’entrave en rien la lecture. Astérios Polyp pourrait même être un manuel pratique pour expliquer aux néophytes la richesse du langage bande dessinée.

Scott McCloud, qui a apparemment été stimulé par cette lecture, peut en prendre de la graine : en douceur, à notre insu, Mazzucchelli expose les mécanismes les plus subtils pour exprimer la temporalité, l’émotion, ou la subjectivité. Il joue ainsi du style graphique et de la typographie pour évoquer la culture et la personnalité des différents personnages, comme Bernard Hislaire pouvait le faire dans Bidouille & Violette, à une époque où il se souciait de la forme de son travail. Cela induit qu’il abandonne le style expressionniste qui faisait merveille dans Big Man, pour une souplesse jouissive.

Avec une clarté inégalée, les spécificités narratives de la bande dessinée, mais aussi de l’objet livre lui-même sont exposées. De quoi aplanir quelques controverses stériles sur la légitimité du moyen d’expression, qui partage sa difficulté d’appréhension avec le design graphique, son voisin naturel, ou sur le livre numérique, qui ne pourra faire siennes nombres d’astuces techniques dont Mazzucchelli tire parti - de l’usage calculé de la quadrichromie au carton nu de la couverture. La méticulosité de l’auteur fait du livre un objet précieux à l’extrême - à l’excès diront certains. La durée de réalisation exceptionnelle, 15 ans !, permet également de mettre en perspective la question de la surproduction, ou la qualité médiocre de nombreux travaux de certains auteurs pourtant talentueux. C’est que l’Art, s’il peut être populaire, ne peut pas être industriel.

... aux audaces graphiques dignes de Fred ou Spiegelmann
© David Mazzucchelli - Casterman

Cette excellence formelle est le véhicule d’un récit d’une simplicité désarmante, contant la “middle life crisis” d’un artiste arrogant, un homme égocentrique, qui met en question son dogmatisme et se remémore son existence aux côtés de la femme qu’il aime, au cours d’une “ré-apprentissage” de la vie dans une petite ville perdue, sorte de concentré d’Amérique du Nord vue par un New-yorkais progressiste. À noter, que Mazzucchelli assume parfaitement cette déformation de la réalité, tout en jouant d’un réalisme psychologique frappant par ailleurs, des illusions de grandeur d’Asterios, à l’attentisme d’Hana, sa compagne.

La fabrication et le lettrage de cette édition francophone sont quant à eux d’une fidélité remarquable, tandis que l’adaptation graphique, de qualité, est parfois timorée, recourant à des notes de bas de pages oiseuses. Grâce à la vigilance de David Mazzucchelli qui a contraint Casterman à deux reports successifs de la sortie, le résultat est à la hauteur des espérances. Le massacre de Julius Knipl de Ben Katchor n’est qu’un lointain souvenir : Asterios Polyp est un très bel objet, en plus d’être un livre passionnant.

(par Beatriz Capio)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Asterios Polyp par David Mazzucchelli - Casterman

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Lire notre rappel biographique sur David Mazzucchelli.

[1Cité de Verre, de David Mazzucchelli et Paul Karasik, d’après Paul Auster, Actes Sud.

[2À la Rhode Island School of Design et à la School of Visual Arts.

[3La soif, Géométrie de l’obsession, Big Man.

 
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31 Messages :
  • " C’est que l’Art, s’il peut être populaire, ne peut pas être industriel."

    Je ne vois pas en quoi c’est incompatible. Ce n’est pas parce qu’on peut produire industriellement de l’Art qu’on verse inévitablement dans la surproduction et la mauvaise qualité. L’industrie est un moyen, pas une finalité. Tout dépend comment on s’en sert.

    Cette œuvre est imprimée en série avec une imprimerie pas artisanale du tout, que je sache. Cette œuvre utilise des procédés mécaniques et techniques industriels dans sa conception même.

    Encore une fois, Béatriz, vous voulez fondre vos principes idéalistes avec l’objet que vous décrivez.

    Et je mets de côté les piques et le fiel que vous saupoudrez par-ci par-là.

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    • Répondu par Franck Biancarelli le 12 octobre 2010 à  08:41 :

      Oh et puisque j’ y suis ( sur le site) je réponds aussi à ça.
      Ce que veut dire B.C c’ est que l’ entité étiquetée sous la terminologie "David Mazzucchelli" (homme, artiste, auteur et prof) n’ est pas une entité industrielle. :-)
      Bref que David Mazzucchelli n’ est pas une industrie...Mais je suis sûr que vous aviez compris.
      Je retourne donc dans ma grotte.... Définitivement.

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    • Répondu par Monsieur le Web Lecteur le 12 octobre 2010 à  09:05 :

      Pas d’accord, ce que Madame Capio insinue par là, c’est que si une œuvre peut-être populaire, on ne peu pas fabriquer la substance de cette œuvre de façon industrielle. Comme Titeuf ou Martine, malgré leur popularité, les auteurs ne peuvent pas en produite tous les six mois. Zep fait une pause entre chacun de ses albums Titeuf(Happy Sex, Découpé en tranche- éd. Delcourt) pour laisser les idées venir à maturation. Qu’elles plaisent où pas, on n’a pas l’impression de tenir un produit bâclé dans les mains.
      Paradoxe, pour vivre, les auteurs doivent tout de même s’imposer un rythme de production.

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    • Répondu par thierry le 12 octobre 2010 à  11:40 :

      Si lisez ce livre, vous vous rendrez compte qu’il se démarque clairement de la production habituelle parce qu’il tire un vrai parti de tous les éléments qui entre en considération dans la création d’un livre ; L’usage de la quadrichromie est au service de l’histoire, tout comme le format et la maquette. Rien n’est subi. Ni la pagination, ni le format... comme c’est souvent le cas.
      A l’instar de Jimmy Corrigan, ce qui frappe, c’est la grande liberté de création, au service d’une histoire à priori banale. Mais la virtuosité formelle rend cet album indispensable, surtout parce qu’elle sert complètement l’histoire et ne procède à aucun effet de manche.
      En ce sens, il n’a rien d’industriel, non pas au sens des outils de production mais au sens de l’uniformisation de la prodcution, ce qui le différencie de la majorité des bandes dessinées d’auteurs parfois talentueux mais qui s’enferment indirectement dans le carcan de contraintes qui ne découle pas tant de limitations techniques que de la volonté de standardisation des éditeurs. Un exemple parfait reste le massacre de Ben Katchor pour le collection "Ecriture" rappelé plus haut. Un autre exemple concerne Andréas, qui a dû amputer le dernier tome de Rork de près de la moitié par rapport au scénario original, parce que l’éditeur ne voulait pas d’un album double.

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    • Répondu le 12 octobre 2010 à  17:20 :

      Tout à fait d’accord, regardez le parcours de Warhol et sa théorie du Business Art avant de dire que l’art ne peut pas être industriel.Il n’y a donc que ce qui est rare, cher, long à mettre en place, monstrueusement snob qui ne peut être hisser au rang d’oeuvre d’art ? L’art industriel existe bel et bien, sous X formes. Les accumulations d’Arman, les oeuvres origanes et industrialisées de Loewy,etc

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    • Répondu par Beatriz Capio le 12 octobre 2010 à  17:29 :

      Je parlais du mode de création, pas du mode de production de l’objet, qui, vous avez sans doute raison, importe peu.

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      • Répondu le 12 octobre 2010 à  18:15 :

        N’importe pas peu.
        Pour de nombreuses personnes "industriel" est un terme péjoratif, négatif. C’est lié à l’Histoire, lié aux ouvriers des usines, à la lutte des classes, fait en série, rapidement, sans soin, pour tirer une marge bénéficiaire maximale... Donc, redonner une autre valeur, une valeur positive au mot industriel, ce n’est pas anodin.
        David Mazzucchelli maitrise son Art parce qu’il maitrise les moyens techniques pour la produire. Il rejoint là les grands artistes de la fin et de la première moitié du XXèmes siècle. Je pense, par exemple, à un architecte comme Charles Rennie Mackintosh. Il a écrit là-dessus d’ailleurs.
        Le mode de création est inévitablement lié au mode de production de l’objet. Je ne vois même pas comment on peut dissocier les deux.

        En dehors du récit et de la manière de raconter, c’est aussi ce que je trouve admirable dans cet ouvrage. L’un alimente l’autre. Le fond alimente la forme et inversement aussi. Cela va de l’idée à la page imprimée puis reliée.

        Même la typo du titre annonce que l’auteur utilise la technique pour s’exprimer.

        Sans industrie, pas de bande dessinée possible. Ou, seulement, une BD qui s’afficherait dans les musées et les salons.
        Importe donc beaucoup.

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        • Répondu par Beatriz Capio le 12 octobre 2010 à  19:20 :

          Je faisais la distinction entre les auteurs qui produisent en série la bande dessinée (littéralement), et ceux qui prennent le temps de faire les choses. Ceux qui travaillent à la pièce (industriellement, et oui, c’est péjoratif ici), et ceux qui s’impliquent réellement dans leur travail (intellectuellement, émotionnellement).

          Mazzucchelli est certainement un cas extrême, mais je pense honnêtement que beaucoup d’auteurs gagneraient à prendre de la hauteur par rapport à "l’industrie culturelle" et son rythme démentiel. ça ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire de valable dans ce cadre, ceci dit.

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          • Répondu le 13 octobre 2010 à  07:05 :

            C’est un peu simpliste.

            Schulz, c’était industriel dans les sens péjoratif puisqu’il produisait un strip par jour et qu’il produisait vraiment en série, à la chaîne. Mais pourtant, c’était intellectuellement et émotionnellement irréprochable.

            "je pense honnêtement que beaucoup d’auteurs gagneraient à prendre de la hauteur par rapport à "l’industrie culturelle" et son rythme démentiel."

            La surproduction, c’est pas de la faute des auteurs. La plupart sont très mal payés pour faire un livre. Donc, obligés d’en faire de plus en plus et de plus en plus vite pour se maintenir au même niveau de revenu. Les éditeurs comme Delcourt sont responsables de cette surproduction. Le côté péjoratif du mot industriel est entretenu par des gens comme ça, pas par des auteurs, des graphistes, des dessinateurs, des esthètes. Enfin, un auteur n’a pas toujours papa ou maman avec des sous derrières pour lui permettre de jouer les Proust. Il y a des vides dans votre discours. Il sent la gauche de riche.

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            • Répondu par Beatriz Capio le 13 octobre 2010 à  20:40 :

              Tout Schulz n’est pas irréprochable, non. Il n’atteint pas les sommets à chaque strip, et le fait qu’il ait atteint les sommets aussi fréquemment suffit à mes yeux à en faire un grand artiste.

              Pour moi, il n’y a rien d’honteux à faire de l’artisanat, mais je pense que la démarche, et souvent les objectifs et les résultats, sont différents de ceux d’un artiste. Qu’un auteur assume ce statut, ou qu’il s’y laisse enfermer, c’est une autre question.

              Editeurs et auteurs partagent la responsabilité de la surproduction. Personne n’oblige les auteurs à vivre de la bande dessinée. Pauvres ou riches, je ne vois pas quel drame il y aurait à sortir seulement un livre tous les cinq ans au lieu d’un ou deux par an. L’équation selon laquelle ils sont contraints à produire est absurde. Ceux qui acceptent les conditions des éditeurs le font en connaissance de cause. Tous les auteurs ne tirent pas la conclusion qu’il faut 1) se soumettre aux conditions des éditeurs ; 2) surproduire pour survivre. En outre on peut produire un livre par an, et ne tout de même pas en vivre.

              Votre discours de bons auteurs travailleurs et de méchants éditeurs esclavagistes ne me semble pas moins simpliste, quelque soit l’endroit de l’échiquier politique où vous voudrez vous situer.

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        • Répondu par Sergio Salma le 12 octobre 2010 à  19:42 :

          Sans avoir lu le livre, donc sans avis sur ce qui est raconté, je suis amusé par ce débat très intéressant . Si Beatriz Capio a utilisé le mot "industriel" , je note un parallèle qui vaut ce qu’il vaut. Chris Ware et ici Mazzuchelli jouent justement avec les codes du dessin industriel( je sais l’acception est différente).Sur l’illustration de l’article déjà avec le modèle éclaté, il n’y manque que les dimensions, les mesures. Vue en plan, vue de profil... Il s’empare de la bande dessinée et dépiaute ce qui en fait la spécificité ; il montre sans arrêt la théorie, le squelette de la narration. En cela , il rejoint les ouvrages théoriques de Mac Cloud mais en étant quand même paradoxal puisque Mac Cloud insiste sur ce qu’il appelle l’art invisible càd toute cette machinerie que l’on ne voit pas qui inspire les plans, les séquences, le montage etc... Or ici Mazzucchelli comme Ware explose et expose les codes et rend visible cet art. Ware dans Jimmy Corrigan au service d’une histoire "mécanique", au rythme lent, aux gestes répétés.
          Ils utilisent les codes jusqu’au paroxysme . Soit dit en passant, la grande image découpée en cases n’est quand même pas d’une extrême nouveauté. Il agit en plasticien plus qu’en intellectuel, un peu à la manière du Pop art ; c’est très très beau, c’est pas vraiment intellectuel puisque très sensible. Les expérimentations sur bouse de vache d’un autre article , ça c’est intellectuel parce qu’on ne peut décemment pas oublier la matière, la façon et se laisser emporter par l’histoire, le gag , le récit.
          Quand Mazzucchelli se donne 15 ans ( c’est absolument anecdotique mais bon, admettons) pour travailler sur ce livre , il s’éloigne c’est vrai du rythme industriel. Mais attention tout de même car il ne s’éloigne guère du système ; en étant professeur officiel et donc bien rémunéré, c’est un acte qui ne peut être taxé de révolutionnaire au sens littéral. L’art, si tant est qu’il existe avant les auteurs, peut évidemment être aussi une industrie. Les Beatles ou de très grands cinéastes l’ont prouvé ; en étant justement intégrés dans le système, ils ont proposé une Oeuvre géniale malgré les contraintes, grâce aux contraintes.(Et Goscinny et Simenon etc...)

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          • Répondu par Alex le 12 octobre 2010 à  22:52 :

            Pour réagir épidermiquement à cet article : je suis lassé, en tant que lecteur, par l’école "RAW". Et je suis le 1er à en déplorer le fait. De Chris Ware à Burns, cette école référentielle à fait long feu. Et le constat est -pour moi- que le jeu n’en valait pas vraiment la chandelle : jouer avec les codes pour le plaisir ludique, la manipulation -c’est aussi de cela qu’il s’agit- n’apporte pas de changements majeurs au genre, comme supputé. Outre le fait qu’il faille se farcir 200 pages d’une littérature de gare réhaussée. C’était une fausse révolution.

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            • Répondu le 13 octobre 2010 à  07:24 :

              Cela n’engage que vous. Pas certain qu’après une révolution dans les thèmes, l’écriture (la nouvelle BD et tout ça), la forme ne soit pas redevenue LA révolution à opérer.

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  • L’impressionnant "Asterios Polyp" de David Mazzucchelli
    12 octobre 2010 06:53, par Franck Biancarelli

    David Mazzucchelli est un de mes maîtres depuis toujours.
    Des fantastiques épisodes de Daredevil sur scénario du grand scénariste classique Denny O’ Neil, aux épisodes scénarisés par Frank Miller. De la bascule initiée par l’ expérience "Tohtienne" de "Batman Year One" à celle définitive de ses "Rubber Blankets". Mais "Asterios Polyp" me laisse un arrière goût.
    Pour comprendre le trouble, il suffit de se rendre compte que malgré les 15 années passées dessus, la forme reste parfaitement identique et maîtrisée. Pour moi, loin d’ être une qualité, c’ est la démonstration que cet acte est définitivement un acte intellectuel. Chaque forme est strictement codée à l’ avance, il n’ y a aucun enjeu de résultat.
    Certes, aucune chute de qualité mais peu de surprises émotionnelles de l’ acte du dessin.
    Ce livre reste évidemment une Rolls Royce du genre, tous les autres livres du genre sortis au même moment risquent de souffrir de la comparaison, mais je reste sur ma faim de voir une des rares personnes de moins de 50 ans méritant vraiment le terme de virtuose, nous priver à ce point là, des émotions que peut produire l’ acte d’ improvisation du dessin.................
    Au passage, moi je veux bien une critique de mon prochain album par Beatriz Capio qui remet un peu de fraicheur sur ce site devenu une louable institution.

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    • Répondu par Fred Poullet le 12 octobre 2010 à  13:37 :

      Je ressend le même malaise que Franck face à cet Asterios Polyp, ce livre manque terriblement de matière vivante, d’un dessin habité. Mais à l’inverse de Franck je n’utiliserais pas le terme de virtuose pour qualifier le dessin de Mazzucheli, car justement, il n’y a guère de dessin chez Mazzuchelli. Je crois que le dessin ne l’intéresse pas. Il n’est pas dessinateur, c’est un intellectuel, qui analyse, comprend une oeuvre et son fonctionnement pour la mettre à son service. On est chez Mazzuchelli dans une oeuvre qui se sert de. De Toth dans Batman, de Gary Panter dans Rubber Blanket ou de Steinberg dans Asterios Polyp. De véritable dessinateurs de la virtuosité, du trait, de l’écriture... Mazzuchelli à très bon goût, c’est certain, dans le dessin dont il se sert, mais il est très loin d’être un artiste habité par son dessin.

      PS à Franck, bravo pour sa belle histoire Tothienne dans le Gainsbourg.

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      • Répondu le 12 octobre 2010 à  18:22 :

        Vous vous trompez d’angle. Il faut chercher à comprendre dans une œuvre ce qui y est et non pas ce qui n’y est pas. Mettre son humeur, sa sensibilité de côté et se laisser imprégner par ce que l’auteur veut nous transmettre. Si un gâteau est fait pour être sucré, pourquoi le vouloir salé ?
        Mazzuchelli est un dessinateur plus intellectuel qu’émotif, ce n’est pas un défaut, c’est juste un fait.
        Non ?

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        • Répondu par Franck Biancarelli le 12 octobre 2010 à  22:16 :

          Si je reprends votre métaphore, je pense qu’ un autre cusinier (ou un convive) goutant un plat, peut très bien dire qu’ il manque un ingrédient à celui-ci. Ce n’ est pas chercher ce qui n’ est pas plutôt que ce qui y est c’ est chercher l’ harmonie... au risque de se tromper, biensûr.
          Je ne sais si Mazzuchelli est plus intellectuel qu’ émotif cela ne m’importe pas, je pense juste ce livre trop intellectualisé et je trouve que cela nuit à son harmonie............ Et Mazzuccheli est grand.

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          • Répondu le 13 octobre 2010 à  07:14 :

            Si la recette dit de mettre du sucre et pas de sel, le sel ne peut pas manquer. Il ne manque donc pas d’ingrédient. Qui décide de la recette ? L’auteur ou le lecteur ? L’auteur puisqu’il est aux cuisines. Le critique n’est qu’un lecteur, il ne décide pas de la recette, il se contente d’exprimer son goût.
            Trop intellectualisé, ça ne veut rien dire.

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            • Répondu le 13 octobre 2010 à  20:10 :

              Ce parallèle avec la cuisine est vraiment nul, puisqu’en définitive c’est celui qui mange qui juge de la cuisine (et dans les recettes sucrées il y a toujours un peu de sel, systématiquement).

              Et on peut toujours juger sur ce qu’il manque, ça s’appelle une recherche en creux.

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              • Répondu le 14 octobre 2010 à  09:44 :

                Super la recherche en creux. Dans The Peanuts, je trouve que ça manque de décor et d’action et de couleurs. Et les visages en sont pas assez réalistes.... Vite la porte ouverte à n’importe quoi. Le public ne décide de rien. Lorsqu’une œuvre est solide, elle s’impose malgré tout. Même si elle doit mettre des siècles pour y parvenir.

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            • Répondu par Franck Biancarelli le 14 octobre 2010 à  07:41 :

              Vous avez raison... et c’ est pour cela que les recettes de Mac Do sont aussi incontestables que celles de votre mère.
              Bon vous ne m’ en voudrez pas trop de briser là.

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      • Répondu par Franck Biancarelli le 12 octobre 2010 à  22:21 :

        Je dis virtuose (ou surdoué) vu le niveau atteint dans ses épisodes de Daredevil avec O’Neil au scénario à seulement à 24 ans... Il sait ou a su mettre du dessin, beaucoup de dessin.
        Mais entre nous, ceci n’ a pas d’ intérêt, je n’ aurais pas dû employer ce mot, c’ est juste qu’ on écrit sur un forum un peu comme on se débarrasse......
        Bien à vous.....
        (Et merci).

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        • Répondu le 13 octobre 2010 à  07:28 :

          C’est peut-être parce qu’il est virtuose qu’il peut se permettre d’explorer d’autres facettes de son Art. Pourquoi tout mettre dans tous les livres ? Certains livres peuvent explorer une voie et certains autres d’autres... Au final, l’ensemble de l’œuvre fera la synthèse.

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          • Répondu par Franck Biancarelli le 13 octobre 2010 à  18:07 :

            Biensûr.
            Et j’ aurais dû le préciser moi même.

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        • Répondu par Michel Dartay (de Zoo) le 13 octobre 2010 à  19:40 :

          Il est vrai que quand l’on voit ses remarquables Daredevil (avec en sommet le sublime Born Again), on ne peut que déplorer son refus de tourner le dos au comic-book de super-héros.

          J’ai lu pas mal de ses interviews, j’ai des amis auteurs BD qui l’ont rencontré. En fait, il recherche une simplification poussée à l’extrême du trait, des histoires belles et originales, sans violence et sans personnages costumés. Si sa "Cité de verre" (adaptation du roman de Paul Auster) pouvait laisser un peu dépité et frustré par son austérité, son dernier livre que je n’ai pas encore lu me semble tout à fait intéressant dans le genre BD d’auteurs. Il est clair que dans le cas de Mazzu, son trait dépouillé ne vise pas à masquer de graves lacunes graphiques. Il ne dessine pas stylisé, intellectualisé ou dépouillé par obligation ou par astuce, mais parce que c’est là que le portent ses attirances personnelles actuelles. Bon, j’espère ne pas être trop déçu une fois que j’aurai terminé le livre (il a été applaudi par la critique aux States, et pour une fois Casterman semble avoir fait une bonne adaptation).

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  • Je ne comprend pas qu’on retrouve partout dit qu’Asterios est le premier roman graphique de Mazzucchelli.
    Vous rappellez vous-même sa déjà longue carrière.
    En quoi Big Man, Cité de verre ou même Batman : year one ne sont pas des romans grphiques ?

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    • Répondu par Lionel Boy le 12 octobre 2010 à  19:24 :

      Pour cité de verre et batman, il n’était pas scénariste.
      Pour big man, je pense que c’est un recueil d’épisodes parus séparément au départ (même si désormais, aux états unis, on utilise le terme graphic novel pour qualifier ce genre d’ouvrage)

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      • Répondu par Sergio Salma le 15 octobre 2010 à  18:22 :

        Répondu( plus haut) par Beatriz Capio le 13 octobre à 20:40 :

        je n’aime pas du tout ça, Beatriz ,mais je voudrais intervenir dans votre texte.

        Tout Schulz n’est pas irréprochable, non. Il n’atteint pas les sommets à chaque strip, et le fait qu’il ait atteint les sommets aussi fréquemment suffit à mes yeux à en faire un grand artiste.

        Vous considérez là que les artistes sont des personnes dont le seul but est de satisfaire l’oeil et le cerveau du regardant . Or, c’est là que réside le grand hiatus, l’artiste est créateur avant même de proposer son travail au regard des autres. C’est un accident si ces images, ces films , ces musiques nous parviennent. Comme sont des accidents le succès ou l’insuccès. C’est là justement toute la différence entre artiste et artisan. L’artisan fabrique un objet qui a un but précis, une fonction, une destination tangible : une table, du pain...on est loin de cette concision dans les domaines de l’art quel que soit le niveau. Bien sûr la société s’est organisée depuis longtemps pour distribuer des rôles. Et l’artiste souvent devient un fournisseur comme un autre. Je parlais là de l’essence même de l’acte : l’enfant de 3 ans qui dessine sur sa feuille ,qui se raconte des histoires, s’invente un univers ne répond à AUCUNE demande. Il est artiste pour lui-même. Un narrateur ne fait que perpétuer ces moments en s’octroyant un public , en affinant sa façon de faire, son art.

        Tout Schulz n’est pas irréprochable.

        Là, c’est un petit défaut que de considérer encore l’auteur comme un fournisseur d’objets. Chaque table, chaque pain fourni par l’artisan doivent en effet, c’est notre droit de consommateur, être irréprochables. En ce qui concerne le parcours d’un artiste, on doit accepter de lui une latitude de qualité. Il ne nous est pas redevable d’un quelconque niveau( ne pas mêler notre statut d’acheteur et celui de spectateur). Un auteur s’apprécie aussi dans son ensemble. Vous le soulignez bien avec cet exemple de Schulz mais votre démonstration dévie selon moi quand vous semblez dire qu’il change de statut selon la qualité de son travail.

        Pour moi, il n’y a rien d’honteux à faire de l’artisanat, mais je pense que la démarche, et souvent les objectifs et les résultats, sont différents de ceux d’un artiste. Qu’un auteur assume ce statut, ou qu’il s’y laisse enfermer, c’est une autre question.

        Pour moi, vous avez sur ce point tout faux. Un artisan n’a pas cet imaginaire présent dans la moindre des réflexions de l’artiste. Le pire des artistes ne sera jamais un artisan, il reste un artiste. Il ne s’agit pas de jugement de valeur,il n’y a aucune hiérarchie. Il n’y a aucun lien sauf celui, accidentel lui aussi de la racine du mot. Dit comme vous le dites , il y a une espèce de mépris pour l’artisan qui aurait donc une position inférieure.

        Editeurs et auteurs partagent la responsabilité de la surproduction. Personne n’oblige les auteurs à vivre de la bande dessinée. Pauvres ou riches, je ne vois pas quel drame il y aurait à sortir seulement un livre tous les cinq ans au lieu d’un ou deux par an. L’équation selon laquelle ils sont contraints à produire est absurde.

        Vous avez écrit plusieurs fois avec talent sur la question bourgeoise. Ici, cette phrase vous classe malgré vous dans une drôle de posture. Celle qui consiste à observer le monde en étant hors de ce monde. La surproduction comme la profusion de biens, de fruits, de bagnoles, de tout objet de consommation n’est pas à déplorer, elle est à observer. Parce que si je vous suis dans le raisonnement, vous voulez dire qu’il faudrait réduire. Et donc empêcher, interdire. C’est contraire à la démocratie. Il n’y a jamais trop d’artistes. Ils ont tous décidé d’en vivre , mal ou bien. C’est une pulsion ce n’est pas un choix. En ça, à mal vous lire on pourrait penser que les bons artistes vous réjouissent et les médiocres ne méritent pas le respect. Idem pour les éditeurs et sans doute alors pour tous vos contemporains . L’excellence n’est qu’une vision bourgeoise( j’en veux pour mon argent, ces choses ont ou n’ont pas de valeur etc...) On frôle le dérapage en étant aussi strict . Il faut à mon avis savoir apprécier les niveaux de qualité, s’amuser des différences mais ne jamais en arriver à ces extrêmes qui consistent à distribuer des bons ou de mauvais points.

        Ceux qui acceptent les conditions des éditeurs le font en connaissance de cause.
        Non, ils n’ont souvent pas le choix. Un contrat arrive, on est pressés de le signer, on a besoin de rentrée d’argent. La gestion de ce moment est terrible pour la grande majorité des personnes( pas seulement dans le domaine artistique). On est souvent un peu démunis en tant qu’artiste, sans accréditer cette idée un peu simpliste de l’absence de maturité. D’ailleurs, le métro est rempli de gens qui , s’ils avaient le choix , enverraient tout en l’air. Les auteurs BD n’échappent pas à la règle.

        Tous les auteurs ne tirent pas la conclusion qu’il faut 1) se soumettre aux conditions des éditeurs ; 2) surproduire pour survivre. En outre on peut produire un livre par an, et ne tout de même pas en vivre.

        Vous leur prêtez une capacité de gestion, une force qu’ils n’ont pas. Tout se joue sur l’affectif, le désordre, l’émotion. On se fait refuser un scénario. On y avait pourtant tout mis. On n’est pas dans une scène de contrat d’embauche. L’auteur ne travaille pas pour, il travaille avec.

        Votre discours de bons auteurs travailleurs et de méchants éditeurs esclavagistes ne me semble pas moins simpliste, quelque soit l’endroit de l’échiquier politique où vous voudrez vous situer.

        il y a des auteurs idiots et des éditeurs intelligents. La différence c’est que l’auteur est une personne physique. Avec ses failles, ses manques et le désordre de sa vie. Un éditeur est une structure( même le micro-éditeur ). L’auteur baigne dans l’émotion, même quand elle est canalisée. ça change tout au quotidien.

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        • Répondu par Beatriz Capio le 16 octobre 2010 à  11:57 :

          Vous tirez beaucoup de conclusions de peu de mots, Sergio...

          J’ai repris l’exemple de Schulz, parce qu’il me semble emblématique de ces auteurs intouchables dont on fini par dire que tout ce qu’ils ont fait est fabuleux. Or c’était un être humain, avec ses hauts et ses bas, et quelque soit la mesure que l’on donne à ses nombreux hauts, cela n’enlève pas les quelques strips moyens/faibles qu’il a produit. Je cherchais donc bien à saisir son oeuvre dans sa globalité, en sortant du discours fanique...

          Quand je dis que le travail d’un artisan et d’un artiste sont différents dans leurs objectifs et leurs résultats, il n’y a aucune hiérarchie de faite, vous la greffez sur mes propos de vous même (pas sans raison, puisqu’elle a souvent été faite). Pour moi, la frontière artisan/artiste n’est pas définitive ou imperméable,et seules les attitudes extrêmes sont vraiment perceptibles (ou dans la cas d’une imposture, un faux modeste qui se prétendra artisan, ou un mercenaire qui aura un discours "artiste").

          On peut très bien un jour répondre à une commande extérieure pour vivre et être un artisan, et le lendemain s’impliquer personnellement, pour la gloire, dans un autre projet et avoir une attitude d’artiste. La distinction vaudrait autant pour les auteurs, que pour les éditeurs. Ou les critiques, qui sait. Schulz a commencé, comme Waterson, dans un rapport de force déséquilibré avec un Syndicate, et il a toujours eu la fonction sociale d’un artisan (employé du syndicate préposé au rire). Quand il a dépassé les clauses de son contrat (donner plus que du rire, ou carrément autre chose) je dirai qu’il s’est défait au moins moralement du carcan contractuel, pour s’exprimer en tant qu’artiste, indépendamment du Syndicate. Le statut qu’il faut interroger est plus celui de l’oeuvre que celui de la personne responsable, et donc son contexte de création, et les motivations du créateur (ce qu’il serait impossible de faire sur chaque strip de Peanuts, par exemple). L’enjeu n’étant pas la qualité, mais la portée de l’oeuvre, sachant qu’on débattra sans fin sur chaque cas, c’est évident.

          Concernant les auteurs, je maintiens ce que j’ai écrit. C’est un choix de vouloir vivre de la création de bande dessinée, ne serait-ce que parce que tous les créateurs de bande dessinée ne font pas ce choix ! Soumettre sa création à une rémunération influe nécessairement sur cette création. Que l’enjeu soit périphérique (la rémunération est un bonus) ou central (l’auteur dépends de cette rémunération pour vivre), cela change tout.

          Quand au discours sur l’immaturité des auteurs, je ne l’ai jamais tenu, contrairement à vous : vous opposez l’éditeur (structure administrative, gestionnaire) à l’auteur (personne physique, émotive et faillible). A vous lire on penserais que les auteurs ne peuvent être gestionnaires de par leur implication émotionnelle... comment expliquer dès lors que certains deviennent auto-éditeurs plutôt que de signer un contrat avec une structure existante ?

          Aujourd’hui plus que jamais, il y a moyen pour un auteur de faire connaître et partager son travail sans rentrer dans un rapport de force avec un éditeur, et les implications économiques me paraissent secondaires d’un point de vue critique. Voir les auteurs comme des prolétaires, ce serait voir la bande dessinée comme un artisanat dans sa globalité - ou une micro-industrie si vous préférez (c’est plus visible encore quand des personnes différentes s’occupent du scénario, des dialogues, du crayonné, de l’encrage, de la couleur, puis de la maquette, et de la couverture).

          Une jeune fanzineuse à succès avec qui je discutais récemment me confiait que ses quelques contacts avec les éditeurs intéressés dans son travail l’avait complètement refroidie, tant les exigences de ses interlocuteurs étaient contraignantes (ingérences créatives, flou commercial, communication plus réduite que si elle l’assumait elle-même). Cette auteure a bien eu, malgré son implication dans le projet, la volonté de ne pas venir boucher un trou dans le planning d’un éditeur croque-mitaine. Notamment parce que la perspective économique de l’auto-édition était plus intéressante que l’incertitude de la diffusion via un éditeur. On trouve à l’autre extrême des jeunes auteurs qui se disent "chanceux" d’avoir été édité par un grand éditeur, et qui ne se sont pas forcément préoccupés de leurs droits.

          Dire qu’il n’y a pas de choix, c’est maintenir l’illusion que les auteurs (ou les prolétaires, d’ailleurs) n’ont pas de pouvoir, ce qui est absolument faux.

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