L’insupportable vérité de « Deogratias »

9 avril 2004 0 commentaire
  • Emotion hier soir au CDJC à Paris où l'on commémorait les dix ans du génocide perpétré contre les Tutsis du Rwanda. Le témoignage d'un rescapé tutsi rappelle combien les albums de Jean-Philippe Stassen, « Deogratias » et « Les Enfants » relèvent non pas de la fiction, mais de l'absolue nécessité du témoignage.

La soirée commençait par la projection d’un film. Quelques images muettes du massacre. Puis un long texte lu pendant près de cinquante minutes. Un témoignage apporté comme une pièce à charge dans un procès. Il s’agit du récit d’un jeune enfant qui raconte comment 42 membres de sa famille ont été tués sauvagement devant lui, avec méthode et minutie. Comment lui-même reçoit un coup de machette dans le visage, à l’arrière de la tête, comment on lui coupe la main, on lui transperce l’épaule, le dos... Comment enfin, laissé mourant et revenu à lui, il vient quémander la mort à ses bourreaux pour échapper à ses souffrances et comment ceux-ci la lui refusent parce qu’ils étaient en train de manger et qu’il leur coupait l’appétit...

L'insupportable vérité de « Deogratias »
"Les Enfants"
de Jean-Philippe Stassen (Editions Dupuis)

La lumière revient. La salle entière est au bord des larmes et s’aperçoit soudain que l’enfant dont on vient de lire le témoignage est l’adulte qui est là, devant elle. Révérien explique que son œil gauche est une prothèse, montre le bras mutilé, exprime avec difficulté, mais avec une éloquence douloureuse, déchirante, ce qui lui importe aujourd’hui : témoigner. « Si je ne témoigne pas, dit-il, j’aurais l’impression d’avoir participé à ce génocide. » Il insiste sur ce point : « Je vous en prie, dit-il, ne parlez pas de « génocide rwandais. » C’est un génocide tutsi. Ne nous mettez pas dans le même sac que les génocidaires », tandis qu’il s’étonne de trouver autant de monde en France venu le voir, alors que celle-ci est actuellement encore dans un discours de dénégation de ses responsabilités. À sa suite, une jeune femme, Annick, explique la mécanique de ce génocide et comment elle s’étonne que ses perpétrateurs, notamment des prêtres, puissent prêcher en toute quiétude dans une paroisse française.

Une Page de "Deogratias"
Un émouvant témoignage sur le génocide des Tutsis au Rwanda. (Editions Dupuis).

On pense à Deogratias, immanquablement, un album que tous les témoins ont lu et dont ils parlent avec sympathie. On touche du doigt le fait que ce n’est pas une fiction, mais une BD de témoignage, une investigation nécessaire, capitale, salutaire. On est même fiers que la bande dessinée permette ce discours, contre toutes les ratiocinations que l’on peut lire dans les journaux, portes-parole manipulés, voire complices d’une politique, c’est selon, lâche, aveugle, ou cynique.

Quand viennent s’exprimer ensuite deux autres rescapés, des camps de la mort nazis cette fois : Samuel Pisar que « la comptabilité de l’enfer », comme il le dit lui-même, crédite comme étant « le plus jeune rescapé d’Auschwitz », puis Charles Baron, rescapé qui avait croisé son compagnon d’infortune au camp de Langsberg, on pense à Maus de Art Spiegelman et on fait le parallèle. Cet album aussi brisait un assourdissant silence.

Soirée émotion au CDJC
Les rescapés des camps nazis rencontrent les rescapés tutsis du Rwanda. Photo : DP.

S’adressant à Révérien, Pisar qui s’excuse de n’être pas mutilé comme lui et qui lui exprime son respect, sa tristesse, sa solidarité et sa fraternité, lui dit : « Révérien, vous êtes vivant. Vous témoignez. C’est la plus puissante et la plus douce des vengeances contre vos bourreaux.  » Quant à Charles Baron, il avoue ne pas comprendre. Cela fait soixante ans qu’il cherche à savoir « pourquoi, ils ont fait cela ? » et s’effraye de ce que la Shoah n’ait pas servi de leçon.

Avec Deogratias et Maus, la BD s’efforce de témoigner, de nous la donner, cette leçon. En attendant de comprendre.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Un numéro spécial de « Mémoires vives » Magazine des Etudiants de l’Ecole supérieure de Journalisme de Lille, dans lequel un dossier est consacré aux génocides du XXe siècle (février 2004). Stassen y est interviewé.

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