L’intégrale Spirou de Jijé : splendeurs et zones d’ombre

24 octobre 2015 11 commentaires
  • Tous les Spirou dessinés par Jijé entre 1940 et 1951 réunis en un volume, quelle bonne idée ! Cette compilation confirme le talent précoce et exceptionnel d'un dessinateur qui a été le mentor de Franquin, de Morris, de Will ou de Giraud et le fondateur de l'École de Marcinelle.

Les éditions Dupuis poursuivent la réédition des premières aventures de Spirou entamée par celles dessinées par Rob-Vel à partir de 1938. Ce volume est le complément indispensable de La Véritable Histoire du Journal de Spirou de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault publiée en 2013. Il est d’autant plus précieux qu’il réunit les histoires peu connues du Jijé de la période de guerre et de la Libération, un moment d’une intense production dont on retrouve la plupart des dessins dans la très riche introduction de 96 pages qui précède cette publication.

Jijé s’y avère une illustrateur d’une puissance exceptionnelle, aussi bien dans le dessin que dans la lettre. Un rival d’Hergé, qu’il avait regardé avec intelligence à ses débuts, tout en insufflant au dessin raide du Bruxellois un swing d’une incroyable vitalité. S’il avait eu la même cohérence, notamment scénaristique, que le créateur de Tintin et sans doute un éditeur aussi fin que Charles Lesne chez Casterman, il aurait été un rival sérieux du reporter à la houppe. Mais la famille Dupuis croyait en l’industrie de labeur -son imprimerie familiale- et n’avait pas encore anticipé à quel point l’industrie du divertissement allait prendre une telle ampleur dans les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale.

L'intégrale Spirou de Jijé : splendeurs et zones d'ombre
Un magnifique travail iconographique accompagne cette publication.

Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault reviennent en détail sur le passage de relais entre Rob-Vel et Jijé et sur les circonstances particulières qu’impose l’Occupation à la famille Dupuis. Le Journal de Spirou est d’ailleurs interdit par la Propagande allemande, principalement en raison du fait que les éditions Dupuis, dont le fondateur Jean Dupuis est réfugié en Angleterre pendant l’Occupation, refusent de laisser entrer un administrateur allemand dans leur entreprise.

On découvre aussi les dessous de la création du personnage de Fantasio par Jean Doisy et Jijé. On imagine que le scénariste de Spirou le voyait dans la lignée de la création d’Alfred de Musset : un personnage fantasque -un Allemand dans la pièce : faut-il y voir une impertinence de la part des auteurs ?- qui joue le fou du roi. Les recommandations de l’écrivain et rédacteur en chef de Spirou l’imaginaient sous les traits de Jean-Louis Barrault, le comédien français rendu célèbre par Drôle de drame de Marcel Carné. Mais Jijé ne tient pas compte du personnage aux cheveux noirs de jais que lui suggère Doisy [1] et nous concocte un grand dadais blond ébouriffé dont la fonction de fournisseur de gags apparaît dès la première case.

Faites au jour le jour, ces histoires sont le plus souvent décousues mais recèlent une bonne humeur qui cadre parfaitement avec la ligne du journal paraissant dans une époque bien sombre. Le travail de documentation des préfaciers est impressionnant, allant jusqu’à retrouver un chauffeur de camion des éditions Dupuis auquel Jijé rend hommage.

On regrette cependant une absence d’analyse des récits publiés dans ce recueil et une contextualisation qui s’arrête à l’histoire interne du journal. C’est particulierement vrai dans le premier épisode complet dessiné par Jijé entaché d’antisémitisme, Spirou fait du cinéma (1940), où l’on retrouve le cliché du producteur juif hollywoodien popularisé par Céline dans son pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre où il dénonce "l’emprise juive" sur le cinéma. Ce ne sont d’ailleurs pas les seules traces d’antijudaïsme chrétien présentes dans l’œuvre de Jijé, mais ici, circonstance aggravante, elles apparaissent précisément au début de l’Occupation allemande. Il est toujours dommageable de laisser circuler ce genre de cliché sans une sérieuse explication de texte.

Reste que le mérite de cette publication est de mettre ces archives à la disposition des chercheurs.

Dommage que les traces de l’antijudaïsme propre à l’Occupation ne soient pas contextualisées.
(c) Dupuis

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Il servira peut-être de modèle au magicien Abdaka Abraka dans l’épisode ultérieur Comme une mouche au plafond (1949).

 
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11 Messages :
  • Vous avez écrit deux fois Doisy avec un z alors que cela s’écrit avec un s !

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  • Je ne sais pas si Jije etait antisemite mais il se trouve que les plus grands producteurs d’Hollywood d’avant guerre etaient juifs ; Louis B. Mayer de la MGM, Samuel Goldwyn (producteur independant mais aussi le G de la MGM, Sam Warner de Warner Brothers, Carl Laemmle de la Universal, David O Selznick (independant lui aussi), Adolph Zukor de la Paramount, Harry Cohn de la Columbia. Si ces noms ne vous disent pas grand chose, les societes qu’ils dirigeaient devraient l’etre un peu plus. C’est une realite que Jije n’a fait que constater et retranscrite dans sa BD. Alors, plutot que de taxer Jije d’antisemitisme un peu rapidement sur ce seul fait, ce qui est une lourde accusation, il faut examiner le contexte et se rendre compte que le cliche du gros producteur hollywoodiens amateurs de cigares et de jeunes starlettes en quete de gloire n’etait pas un vain mot si vous aviez lu quelques biographies de producteurs.

    J’ajouterai egalement qu’Herge a commis la meme erreur avec le banquier Blumenfeld au facies semite dans L’Etoile Mysterieuse, nom devenu Bohlwinkel dans les editions d’apres-guerre. Mais cela tout le monde le sait.

    Et puis. il y a aussi Franquin qui a dessine un juif, le fripier de La Maison Prefabriquee. Antisemite lui aussi ? Meme si il regrette d’avoir dessine cela ainsi qu’il l’avoue dans ses entretiens avec Numa Sadoul dans Et Franquin Crea Lagaffe

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    • Répondu par Guerlain le 25 octobre 2015 à  08:27 :

      voir à ce propos l’excellent documentaire Hollywoodism

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    • Répondu par Frenchauide le 25 octobre 2015 à  10:43 :

      J’ajouterai egalement qu’Herge a commis la meme erreur avec le banquier Blumenfeld au facies semite dans L’Etoile Mysterieuse

      Hergé est même allé un cran plus loin dans le dialogue qu’il fait dire aux deux protagonistes caricaturaux dans ces « deux vignettes d’autant moins pardonnables qu’elles ne servent même pas le récit. » (Ph. Goddin, Chronologie Hergé tome 4)

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    • Répondu par GR le 25 octobre 2015 à  20:21 :

      Le problème n’est pas tellement d’avoir fait du producteur un Juif (d’ailleurs ceux-ci étaient-ils aussi nombreux dans ce milieu en Europe ?) mais d’en avoir fait un fourbe au gros nez, ce qui vaut en terme de racisme les Noirs lippus et benêts également fréquents à cette époque.

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      • Répondu le 26 octobre 2015 à  06:05 :

        "Ben oui. Dans les années 30, il y en a quelques uns (plutôt des réalisateurs, je vous le concède) qui se sont réfugiés en France, puis à Hollywood. Cherchez les noms.

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        • Répondu le 27 octobre 2015 à  14:42 :

          C’est toujours le même problème : on peut se moquer des asiatiques, des arabes, des noirs, des femmes... On peut aussi en faire les méchants d’une histoire, sans être pour autant soupçonné d’être raciste ou misogyne : on ne fait qu’exercer sa liberté d’expression et de caricature.

          Mais il est interdit de caricaturer un juif ou d’en faire un méchant sous peine d’être immédiatement considéré comme antisémite.

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          • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 27 octobre 2015 à  15:26 :

            Il n’est pas interdit de caricaturer les Juifs. Jul, par exemple, le fait très bien sans verser dans l’antisémitisme.

            Hergé caricature les Asiatiques, mais entre Tchang et Mitsuhirato, il y a deux traitements : l’une positive, en faveur des Chinois, l’une négative, au détriment des Japonais. Tout cela n’est pas neutre, ni le fait du hasard.

            C’est cette négativité que nous signalons ici, d’autant qu’elle est produite sous l’Occupation en 1940 a du sens.

            Ce que nous dénonçons dans cet article, c’est que les commentateurs de l’ouvrage, au delà de l’incontestable qualité de leur travail, ne prennent pas le soin de signaler ce genre de ce que je qualifie de "traces d’antisémitisme", alors qu’ils décrivent avec un luxe de détails d’autres éléments contextuels. Ils auraient pu le faire aussi pour la période précédente, ne fut-ce que pour constater que ces dérapages ne sont pas de la main de Rob-Vel, par exemple.

            Je ne pense pas qu’il s’agisse ici de "liberté d’expression" ou de "caricature", puisqu’en 1940 comme aujourd’hui ces objets sont publiés sans censure. Ni même d’accuser qui que ce soit d’antisémitisme. Il s’agit simplement de faire un travail d’historien qui consiste à signaler qu’après la Shoah, ces clichés sont devenus insupportables.

            Et tant qu’à parler de liberté d’expression, je préfère la liberté de critique, le libre examen, à toute vocifération stigmatisante.

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            • Répondu par Henry le 27 octobre 2015 à  16:12 :

              Il est toujours facile de juger les gens 75 ans plus tard. Nul ne sait ce que nous aurions fait si nous avions vecu cette epoque. En ce qui concerne Jije, il est tout a fait possible qu’il ait pu etre antisemite qui etait un sentiment tres repandu en Europe avant guerre. Cependant, je ne pense pas qu’il ait continue a l’etre apres (si jamais il le fut, je repete), ses Jerry Spring sont empreints de beaucoup d’humanite et je n’imagine pas quelqu’un de pro-indien comme Jije le fut soit en meme temps antisemite. Apres tout, nous avons une BD qui vient de sortir qui relate la jeunesse de Francois Mitterrand, l’ancien President de la Republique francaise. Jeunesse qui ne reflete aucunement les opinions politiques qu’il aura plus tard. Le plus important n’est pas que Jije aurait pu etre antisemite, le plus important est qu’il ne l’etait plus ulterieurement. C’est cela dont on se souviendra.

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            • Répondu le 28 octobre 2015 à  01:06 :

              Cher Didier, quelles différences faites-vous entre antisémitisme et antijudaïsme et antijudaïsme chrétien ?

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              • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 28 octobre 2015 à  07:19 :

                L’antijudaïsme est l’opposition, sinon l’hostilité, aux Juifs, principalement en raison de leur religion. L’antisémitisme ajoute une dimension raciale à l’antijudaïsme, qui peut être aussi non-chrétien.

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