L’intégrale de "Chloé" par Riverstone : un bouleversant voyage poétique et érotique loin des convenances

29 novembre 2020 0 commentaire
  • Retour en arrière sur une intégrale parue en 2018 chez Dynamite (La Musardine) restaurant ce qu'on peut considérer comme le chef-d'œuvre de Riverstone. Prenez le train avec Chloé et son "Trop plein d'écumes" en abandonnant votre bienséance au quai d'embarquement...

« Un album paru en 2018 ? ActuaBD se transforme en NostaBD ! » Non, pas vraiment, mais après la chronique de Ruines parue le mois dernier, nous nous sommes rendus compte que son auteur Riverstone n’avait pas encore été très chroniqué sur notre site, de quoi vouloir rattraper notre retard...

Rappelons tout d’abord que cet auteur français a multiplié les contributions à la bande dessinée sous divers pseudonymes tout au long de sa carrière. Sous le pseudo de Riverstone, le public connaît souvent sa version érotique d’Alice au Pays Merveilles publiée dans Charlie Mensuel en 1983 sur un scénario de Mandryka. Et après cela, il s’est inspiré ou a détourné des récits mythiques, mythologies voire même bibliques pour animer une opulente rousse (lorsqu’elle n’a pas blonde) vivant ses aventures en absence de toute pudeur. Citons entre autres Thamara et Juda qui raconte l’histoire d’une jeune vierge promise à Juda, fils aîné d’Israël ; Nagarya, une sculpturale jeune femme qui, dans un Eden paradisiaque, oublie les jalousies du passé ; mais aussi Chloé qui présente un monde futuriste où le sexe et la violence ont été banalisés. C’est justement à cette dernière que nous nous intéressons aujourd’hui...

L'intégrale de "Chloé" par Riverstone : un bouleversant voyage poétique et érotique loin des convenances

Dans un futur délabré où les femmes ont été réduites à l’état d’objets sexuels, dont chacun peut abuser au quotidien, Chloé et sa meilleure amie Sarah s’élèvent contre l’ordre établi. Elles revendiquent le droit d’être payées pour la tâche qu’on leur impose : donner du plaisir aux hommes. Mais cette tentative de prostitution vire au carnage, car les garde du corps qu’elles ont engagés parviennent difficilement à contenir les assauts des mâles qui ne comprennent pas pourquoi ils devraient payer ce qu’ils prenaient naguère de manière "naturelle".

Tantôt vendeuse d’objets aussi farfelus qu’indispensables, dont la drôlerie n’a rien à envier aux trouvailles de Boris Vian (une des clés du récit, voir ci-dessous), tantôt passagère d’un train qui ne mène nulle part, où les hommes meurent avant d’arriver à destination, tantôt élève dans une université-prison où des singes armés sont aux ordres de professeurs attardés... Chloé, impudique rousse incendiaire, se promène dans ce voyage aux quatre coins de l’absurdie, provoquant plaisir et étonnement autour d’elle, à commencer par ceux du lecteur !

Moins référencé que ses autres histoires, Chloé - Trop d’écumes reste surtout un formidable récit d’anticipation où l’auteur donne libre cours à ses fantasmes et ses envies graphiques.

Riverstone présente effectivement un monde sans loi ou codes sociaux. Au gré des cases, on comprend ainsi que le code vestimentaire des femmes est d’être nue en porte-jarretelles et n’importe quelle autre tenue est considérée comme indécente. De même, l’auteur joue avec les convenances en composant cette société où n’importe quel homme peut sauter sur la femme qui lui plaît, du moins si un autre plus fort ne lui casse pas la figure avant. On pense ainsi au personnage d’Aphrodite qui s’enlaidit volontairement pour ne pas à devoir subir les assauts des mâles.

Dans le Subur, la tenue de Chloé est jugée indécente

Faut-il voir dans ce récit une démonstration par l’absurde contre la place imposée à la femme ? Peut-être, mais pas seulement : Riverstone construit surtout un univers où chaque planche semble une pierre posée sur un cathédrale dont aucun architecte n’aurait de plan, mais qui serait dédiée au plaisir des compositions graphiques.

Pendant qu’il construit invariablement sa fiction anticipative, en traitant tout d’abord du commerce, puis des hommes, et enfin de l’université d’où pourraient naître les enfants de cette société délurée, Riverstone réalise surtout de superbes planches graphiques. Passant successivement de Sarah à Héloïse via Aphrodite, l’auteur met surtout en scène son incendiaire Chloé, dans des postures et des positions les moins équivoques possibles, mais toujours avec un talent indéniable.

Tout en couleurs directes, chaque planche subjugue le lecteur. S’agit-il de peinture à l’huile ou de pastels ? Quoiqu’il en soit, le résultat est indéniablement magnifique ! Et même quand Riverstone néglige volontairement le dessin des hommes, ou passe parfois dans un mode plus abstrait en fin de récit, c’est pour mieux se concentrer les formes de ses héroïnes.

Bien sûr, il faut accepter ce graphisme avec les errements de la narration et le lettrage si particulier de l’auteur. Car le tout forme son univers dans un style indéniablement addictif et ô combien particulier. Si particulier que l’éditeur de Bédé Adult’ a décidé d’interrompre brusquement le récit en 1989. Ce qui ne l’empêcha de publier la première partie du récit dans un album en 2003 sans en avertir l’auteur et en faisant réécrire tous les dialogues !

« Le résultat fut catastrophique !, explique Bernard Joubert dans son introduction. C’était comme si l’éditeur avait volontairement cherché à détruire ce que Riverstone tenait à mettre dans ses textes, le fantastique, la poésie, la qualité littéraire. Toute référence culturelle avait été soigneusement supprimée, à commencer par la citation de Boris Vian en ouverture qui est une clé de lecture - L’héroïne de "L’Écume des jours", l’un des plus beaux et tristes romans de Vian, s’appelle Chloé. Avec un très vilain lettrage, "Trop plein d’écumes" semblait avoir été rewrité par un graffiteur de toilettes publiques. »

Ci-dessus, la version revue par l’éditeur, et ci-dessous, la version originale reprise dans l’intégrale

Heureusement, il n’y eut jamais de second album de cette destruction de l’œuvre originelle de Riverstone, après le premier opus publié chez IPM en 2003. Et il a donc fallu attendre 2018 pour que Dynamite puisse publier l’intégralité des 124 pages, rétablissant les dialogues et le lettrage initiaux de l’auteur. Assorti de cette introduction signée Bernard Joubert, cet ouvrage rétablit donc ce récit dans sa mouture originelle, en repartant directement des scans des planches de l’auteur. Et le résultat est ébouriffant !

Quant au récit en lui-même, il étonne autant qu’il envoûte, car Riverstone ne suit aucune ligne droite. Ses personnages s’égarent avant de revenir au récit, se permettant d’apporter des réponses à certaines interrogations, et d’en laisser d’autres dans l’ombre. Qu’importe, chaque page est une ode à la découverte, à un voyage empreint de poésie et d’érotisme virulent. Et tant pis si le récit s’arrête une fois de plus en milieu d’une séquence, car l’important dans le voyage n’est pas la destination, mais le périple en lui-même. Et nul doute que celui-ci ne ressemble à aucun autre.

(par Charles-Louis Detournay)

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Chloté - Trop d’écumes par Riverstone - Dynamite (La Musardine)

Du même auteur, lire : "Ruines", la version érotique de l’Apocalypse selon Riverstone

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