L’œuf ou le choix de devenir parent

21 mars 2021 0
  • Les éditions de L’Œuf, jeune maison rennaise, propose deux récits très différents, mais complémentaires, qui abordent la question de la parentalité : l’un du point de vue masculin, l’autre féminin, mais tous deux avec une vraie finesse dans le propos et un traitement graphique très convaincant.

Les éditions de L’Œuf sont une structure indépendante, créée en 1997 à Rennes et publiant des récits en bande dessinée selon un souci permanent de respect de son environnement naturel et humain. Concrètement, cela se traduit par l’utilisation de papiers sélectionnés tant pour leurs qualités esthétiques qu’écologiques, d’encres à base d’eau.

Au-delà de cette importance des enjeux écologiques, cet éditeur associe également pleinement ses auteurs aux différentes étapes de la fabrication de leurs œuvres et les rémunère par des droits perçus dès le premier exemplaire vendu. Organisant également des ateliers et différents spectacles (quand la situation sanitaire le permet), cette maison d’édition compte sur la scène culturelle rennaise.

L'œuf ou le choix de devenir parent

Parmi leurs ouvrages publiés sur des thématiques très variées (l’un d’entre eux traite de l’Île de Bréhat, l’autre de la fin de la vie de Guy de Maupassant, etc), deux semblent tout à fait complémentaires, car ils se répondent en questionnant la possibilité et la volonté de devenir père/mère.

Vouloir devenir père ?

Dans Ampère, le dessinateur rennais Vincent Normand nous livre ses réflexions, ses doutes et ses questionnements sur la paternité. L’auteur avait participé en novembre 2018 aux 24h de la BD de Cairon, en Normandie, dont le principe était simple : les auteurs aient 24h pour réaliser 24 planches autour d’une thématique, en l’occurrence le thème imposé était : « l’interrupteur qui allume la vie ». Vincent Normand avait choisi de proposer un récit autobiographique, qu’il a repris et étoffé pour cette publication.

Il s’y met à nu avec courage et pudeur : artiste de 33 ans, évoluant dans un milieu professionnel précaire et instable, il explique à la fois comment la (non-)paternité est un thème socialement pesant. Quand tous ses amis sont devenus pères, lui reste à part, à la fois par choix, par hasard et par crainte. Il se remémore ses espoirs d’adolescent, son rapport à ses propres parents, se demande quand il sera prêt à devenir père, et comment savoir que ce sera le bon moment : « D’où doit venir cette envie ? De la tête ? Des tripes ? Du cœur ? Du sexe ? ». Il réfléchit à la question de la transmission, à sa possibilité en dehors du cadre paternel, mais aussi à la maturité nécessaire pour s’engager dans un tel projet et cela le pousse aussi à analyser son propre rapport à la mort.

Pour illustrer son propos, Vincent Normand multiplie les métaphores graphiques, en noir et blanc ou en couleurs : l’envie d’avoir des enfants est figurée par un père promenant une poussette dans un parc ensoleillé, la peur d’en avoir se traduit par ce même père jetant de cette même poussette son enfant dans une décharge, le mélange des deux aboutissant enfin à un enfant promenant son père dans une tondeuse qui le déchiquette... L’utilisation non-réaliste d’uniquement quatre couleurs donne une dimension poétique à l’ensemble, qui permet à la fois de proposer une réflexion nuancée, évitant les « toujours » et les « jamais », tout en permettant à tout un chacun de s’approprier ces doutes et ces espoirs.

De la difficulté de devenir mère

Avec L’effet-mère et les non-enfants, la Nantaise Hélène Defromont propose un album moins réaliste, plus onirique encore, avec une succession de dessins stylisés, faits d’aplats d’encre comme de grandes plages de crayons de couleurs. Partant de son enfance, elle aborde la question de son apprentissage de la sexualité par sa mère, à qui son livre est d’ailleurs dédié.

Elle évoque la contraception, les figures tutélaires de sa grand-mère, de sa mère et de son père. Âgée de bientôt quarante ans, elle décrit avec finesse et sensibilité l’inquiétude de « l’horloge biologique » qui tourne.

Avec une très grande franchise et une lucidité honnête, elle analyse les causes du besoin viscéral qu’elle ressent d’enfanter. Son récit devient alors choral, quand elle dresse une série polyphonique de portraits de personnages différents expliquant leurs rapports divers à la parenté. Il y a quelque chose de l’écriture automatique, de la démarche psychanalytique également dans cet enchaînement fluide d’images et de mots, dans cette volonté de triturer l’inconscient, de démêler les fils des sentiments, pour mieux les apprivoiser.

Là encore, bien plus qu’un récit intime, c’est une plongée dans l’imaginaire collectif que l’auteure nous propose : à l’aide de son trait évanescent, elle touche finalement à l’universel !

Ces deux albums donnent un bel aperçu de la créativité de cette jeune maison d’édition et l’on attend avec intérêt la suite de leur programmation !

(par Tristan MARTINE)

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