"LOTO" (Éditions Matière) : Alexis Beauclair révèle l’infrastructure de la bande dessinée

12 août 2019 0 commentaire
  • Une bande dessinée abstraite est-elle possible ? Alexis Beauclair et d'autres, édités principalement chez Matière, répondent discrètement mais résolument par l'affirmative. Ils participent ainsi à un mouvement qui incite à porter un nouveau regard sur la bande dessinée, en déconstruisant ses codes et en érigeant les formes simples en dénominateur commun.

Pour beaucoup, une bande dessinée doit raconter une histoire. Et il est vrai que le plaisir de lecture vient en grande partie de là. Quand un scénario est bien écrit, une bande dessinée a davantage de chance de capter l’attention du lecteur. Ce n’est cependant pas une garantie de réussite : il y a de mauvais scénarios et des histoires gâchées par un dessin inadéquat. Il existe aussi des bandes dessinées, certes relativement rares parmi les masses produites chaque année, qui s’affranchissent de ce modèle et suivent d’autres pistes.

LOTO, d’Alexis Beauclair, en fait partie. Publié par Matière en mars 2019 - nous poursuivons donc notre mini-série des rattrapages de l’été - après avoir été auto-édité par son auteur en plusieurs fascicules, cet ouvrage est indéniablement une bande dessinée par sa forme. Une suite de cases différentes s’agencent d’une page à l’autre, donnant naissance à des évolutions et ce qu’il convient d’appeler des séquences. Mais nulle trace de personnages, d’un décor, de dialogues ou autres signes figuratifs directement intelligibles.

LOTO est donc composé de douze chapitres [1]. Chacun s’ouvre par une page imprimée en violet et présentant un titre, suivie de sept pages en noir et blanc découpées en douze cases carrées collées les unes aux autres. Absence totale d’indication autre qu’un titre laconique, pas d’espace inter-iconique, ni de phylactère évidemment. Simplement des formes - disques, rectangles, carrés... - et des lignes - droites, obliques, courbes... - qui changent constamment de place au sein des cases. Et créent ainsi l’illusion du mouvement.

Tout l’enjeu du livre d’Alexis Beauclair, et plus généralement de sa démarche artistique actuelle, est là. En ôtant ce qui retient habituellement l’attention, il souhaite mettre au jour les mécanismes essentiels et intrinsèques de la bande dessinée. Il montre ainsi que la bande dessinée repose sur un jeu optique et intellectuel fondé sur une connivence entre le dessinateur et le lecteur. Le mouvement et dans le plupart des cas le récit n’existent que par le regard du lecteur et sa propre dynamique. La bande dessinée se différencie en cela fondamentalement du cinéma, y compris d’animation, et même du flip-book.

Alexis Beauclair, en partant de la simple volonté de « faire seulement ce qui [lui] plaît dans la bande dessinée : composer des espaces » [2] est finalement parvenu à démontrer que la bande dessinée est effectivement un art séquentiel, expression dont beaucoup se gargarisent sans pour autant s’interroger sur sa signification. Ses cases, prises indépendamment, demeurent abstraites. Mais vues / regardées / lues - chacun adoptera le terme le plus approprié à sa façon d’appréhender le livre - ou englobées d’un seul coup d’œil, elles forment une succession ouverte à diverses interprétations. Et, in fine, une bande dessinée.

"LOTO" (Éditions Matière) : Alexis Beauclair révèle l'infrastructure de la bande dessinée
LOTO © Alexis Beauclair / Éditions Matière 2019

Le travail d’Alexis Beauclair peut paraître simple. Mais le jeu sur les masses de noir et de blanc, les variations infimes ou brutales et l’inflexibilité de sa géométrie demandent du temps, de la patience et du recul. Il ne faut pas confondre minimalisme et simplisme ! Au contraire, LOTO constitue, du moins est-ce le souhait de son auteur, une « réflexion sur le médium par le médium lui-même ». Autrement dit : le résultat d’une déconstruction presque maniaque de la bande dessinée et de ses principes formels et visuels.

Alexis Beauclair a gratté, tant et si bien qu’il est parvenu à l’os. Étonnamment, il n’assèche pas complètement sa bande dessinée. Celle-ci supporte plusieurs lectures. Ils suffit d’en varier le rythme, de concentrer son attention sur une forme ou une autre ou de la prendre à l’envers pour redécouvrir des mouvements ou imaginer de nouveaux agencements. Les vides peuvent alors être perçus comme des pleins et inversement. La succession des cases peut aussi être oubliée, ou au moins mise entre parenthèses, le temps de privilégier celle des pages, qu’il faut alors envisager comme des motifs à part entière.

D’autres ont entamé ce type de démarche artistique et de recherche graphique. La spécialiste nord-américaine Kim Jooha les regroupe sous l’expression « French Abstract Formalist Comics ». Il s’agit selon lui d’un mouvement rassemblant de jeunes artistes français réalisant des bandes dessinées géométriques et minimalistes, éludant le plus souvent la narration pour mettre en avant un « processus ». Ces choix obligent le lecteur à se concentrer sur les aspects formels voire conceptuels de la bande dessinée.

Si ces bande dessinées utilisent des motifs abstraits, elles ne sont cependant pas totalement abstraites puisque les images employées ou les séquences créées peuvent représenter quelque chose. Kim Jooha parle également de « French Structural Comics » en référence au cinéma structurel, fondé sur la mise en place de contraintes formelles prédéterminées [3].

Les artistes de ce mouvement ont été édités chez Matière, à l’instar de Nicolas Nadé, une maison d’édition qui a activement participé à la structuration et à l’élan du groupe. Ils se rencontrent régulièrement dans la revue Lagon, dirigée par Alexis Beauclair, Jean-Philippe Bretin, Bettina Henni et Sammy Stein, qui accueille également des bandes dessinées moins expérimentales. Peuvent être inclus dans ce mouvement, outre les artistes précédemment nommés, Pia-Mélissa Laroche, Stefanie Leinhos, Margaux Duseigneur ou encore Antoine Orand. Ils ont bien sûr des influences, comme celles venues de Jochen Gerner ou Yuichi Yokoyama.

Nous rejoignons donc Kim Jooha dans son analyse, par le biais de notre lecture de LOTO d’Alexis Beauclair. Les « French Abstract Formalist Comics » forment un véritable mouvement artistique, à l’origine d’un genre particulier, fondé sur des buts communs, une esthétique partagée, des rencontres et une inscription repérable dans l’histoire de la bande dessinée, même si des précurseurs existent, et plus globalement dans l’histoire de l’art - difficile de ne pas penser à Kasimir Malevitch ou à Sol LeWitt. Chacun des artistes composant ce mouvement conserve sa singularité, en cultivant une démarche propre, tout en s’intégrant en conscience dans ce mouvement. Et en ouvrant la voie à des possibilités presque inédites pour la bande dessinée.

LOTO © Alexis Beauclair / Éditions Matière 2019
LOTO © Alexis Beauclair / Éditions Matière 2019
LOTO © Alexis Beauclair / Éditions Matière 2019

(par Frédéric HOJLO)

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LOTO - Par Alexis Beauclair - Éditions Matière - 21 x 29 cm - collection Imagème - 88 pages en noir & blanc + 12 pages d’intertitres en violet - couverture souple, broché - parution le 15 mars 2019.

Consulter le site de l’auteur & celui de la revue Lagon.

Pour en savoir plus sur le sujet :
- "A propos de deux possibilités de bandes dessinées abstraites", Jessie Bi, du9.org, juin 2019.
- "French Abstract Formalist Comics (French Structural Comics) : An Artistic Movement", Kim Jooha, The Comics Journal, 8 novembre 2018.
- "Vanishing Perspective : Alexis Beauclair Interview", Kim Jooha, kimjooha.com, 4 février 2019.
- Abstraction et bande dessinée, ACME (groupe de recherche en bande dessinée basé à l’Université de Liège), La Cinquième Couche, collection Ecritures, 16,8 X 26 cm, 896 pages couleurs en deux volumes réunis en coffret, parution le 10 mai 2019.

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[1Les neuf premiers ont été auto-édités entre 2014 et 2016 et les trois derniers ont été dessinés pour le livre publié par Matière. Les trois premiers fascicules, originellement dessinés à la main, ont été retracés à l’ordinateur afin d’améliorer encore l’épure et d’uniformiser l’ouvrage.

[2Citation extraite de son texte situé à la fin de LOTO, en guise de postface.

[3Sur tous ces éléments, voir les indications bibliographiques citées au bas de cet article.

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