La BD à l’assaut de la littérature

  • Les Editions Delcourt ont profité du Salon du Livre de Paris pour lancer une nouvelle collection: Ex-Libris. Dirigée par le prolifique scénariste Jean-David Morvan, elle se veut ambitieuse et exigeante.

L’adaptation des classiques de la littérature est un art difficile. Le cinéma en sait quelque chose. En fait, il ne s’agit pas de transposer simplement un roman d’un média à un autre mais d’apporter une nouveauté à l’oeuvre adaptée, d’être fidèle à l’esprit plus qu’à la lettre. A chaque média ses codes et son langage, il n’est donc pas anormal de retrouver un même récit sous différentes formes : roman, film, dessin animé, bande dessinée… Pour éviter l’isolement et s’ouvrir à un public toujours plus large, il vaut mieux ne pas cloisonner les genres.

Une tradition qui a ses lettres de noblesse

La BD à l'assaut de la littérature
Tarzan par Hal Foster
d’après Edgar Rice Burroughs (c) KFS

Le 9ème art n’a pas attendu la collection Ex-Libris pour l’adaptation d’oeuvres littéraires. Dès sa naissance pourrait-on dire, puisque l’on trouve au catalogue des images d’Epinal des Fables de La Fontaine ou de Florian, des contes de fée ou encore l’adaptation de Robinson Crusoë ou de Don Quichotte. La vocation éducative de la BD appellait naturellement à rechercher cette caution. C’est d’ailleurs dans le domaine réaliste que cette tradition se perpétue. En 1927, Joseph H. Neebe obtient de Edgar Rice Burroughs le droit d’adapter Tarzan of The Apes en bandes dessinées. Hal Foster s’y emploiera. Ce fut un succès immédiat, suivi par celui de Buck Rogers, une série de romans de science-fiction de Philip Francis Nowlan adaptés en bande dessinée par Richard Calkins.

Certains auteurs ne manquèrent pas d’en faire une spécialité comme René Giffey qui a, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale adapté Victor Hugo (Les Misérables), Théophile Gautier (Capitaine Fracasse), Alfred de Vigny (Cinq-Mars), sans oublier Balzac (Quatre-Vingt-Treize) ou Mérimée (Colomba).
On l’a vu récemment, Jacques Laudy avait adapté Walter Scott (Rob Roy) ou Robert-Louis Stevenson (David Balfour, scénario de Yves Duval). Autre exemple, Dino Battaglia s’est frotté à Melville, Poe, Stevenson, Lovecraft, Maupassant, Hoffman et Rabelais, une longue série d’adaptations en bande dessinée d’œuvres littéraires dans lesquelles il se livre à un travail en profondeur d’expérimentation graphique.
Chez les plus jeunes auteurs, on peut citer deux réussites récentes : le Némo de Brüno chez 13 Étrange, et l’adaptation toujours en cours de L’Amérique de Kafka chez 6 Pieds sous Terre.

Impossible de passer sous silence les nombreuses adaptations de romans policiers. On peut citer, parmi les plus récentes, la collection des bandes dessinées d’Agatha Christie ou encore la très audacieuse collection Commedia (Glénat) qui adapte le répertoire du théâtre français en bandes dessinées.

Sade - L’Aigle, mademoiselle
© Dufaux/Griffo/Glénat

Certains auteurs se sont lancés dans la biographie (parfois plus ou moins imaginaire) d’écrivains. C’est le cas de Jean Dufaux avec sa série "Grands écrivains" (Glénat) évoquant Balzac, Hemingway, D. Hammett, Pasolini ou Sade. C’est le cas également de Robert Crumb avec Kafka, de Davide Toffolo avec Pasolini, d’Enrique Breccia avec H.P. Lovecraft.
On peut évoquer aussi Jacques Tardi et ses transpositions de Léo Malet, Stéphane Heuet et son travail remarquable sur Marcel Proust. La liste est loin d’être exhaustive…

Au Japon, Osamu Tezuka s’inspire également de Stevenson (La nouvelle île au trésor), de Jules Verne (Le tour du monde en 80 jours), de Goethe (Faust), mais également de Dostoïevski (Crime et châtiment).

Classiques Illustrés

"Les 3 mousquetaires" d’Alexandre Dumas, le premier Classics Illustrated

Les comics ont aussi une longue tradition d’adaptations de romans, avec les fameux Classics Illustrated, lancés dès 1941, et qui perdurèrent jusqu’au début des années 70, avec de nombreuses réimpressions au fil des décennies, ce qui était extrêmement rare pour les comic books qui, rappelons-le, sont des magazines et non des albums. Plus de cent cinquante titres furent publiés, souvent dessinés par des artistes quasiment oubliés de nos jours, mais pas seulement : ceux qui ont fait le succès des EC Comics dans les années 50 y ont parfois participé.
En 1990, un éditeur indépendant depuis disparu, First Comics, relance la marque (en plus d’adaptations de plusieurs romans de Michael Moorcock parmi son cycle du Champion Éternel). Si cette version au dos carré sur 48 pages ne dura que quelques mois, elle donna néanmoins l’occasion à Bill Sienkiewicz d’adapter Moby Dick, tandis que Kyle Baker (Pourquoi je déteste Saturne) travaillait sur Alice au Pays des Merveilles et Cyrano de Bergerac, et que Mike Ploog nous donnait un fabuleux Tom Sawyer. À noter que la dernière adaptation publiée, celle de La Jungle de Upton Sinclair par Peter Kuper (Points de Vues), a été récemment traduite en France. Kuper est d’ailleurs un habitué des adaptations, puisqu’il a plusieurs fois mis en image Franz Kafka, entre autres pour La Métamorphose.
Parmi les adaptations américaines parues en France, il faut également signaler l’étonnante Cité de Verre d’après Paul Auster, par Paul Karasik et David Mazzucchelli, ainsi que le Santa Claus de Mike Ploog d’après L. Frank Baum, l’auteur du Magicien d’Oz. Malheureusement épuisés sont les albums Sang pour Sang, reprenant des adaptations de nouvelles de Clive Barker, sous les pinceaux de P. Craig Russell (Les Mystères du meurtre) ou John Bolton.

Le Livre de la Jungle, par P. Craig Russell

Marvel est plus réputé pour ses personnages de super-héros que pour ses visées littéraires, mais une nouvelle tentative d’élargir son lectorat vient d’être annoncée, avec la collection Marvel Illustrated, qui va reprendre évidemment le principe des Classics. Une demi-douzaine de titres (dont une collection de courtes histoire dessinées par Gil Kane et P. Craig Russell adaptant le Livre de la jungle, jadis parues dans la série Marvel Fanfare) sont déjà annoncés pour un lancement ce mois-ci, reste à voir si le public sera au rendez-vous.

Adapter, c’est trahir ?

"Adapter, c’est trahir" avait revendiqué Claude de St Vincent, directeur général adjoint du groupe Média-Participations, à la projection du dessin animé de Valérian à Angoulême en janvier 2006. L’adaptation appelle à la liberté, à s’attacher au fond plus qu’à la forme.
"On a vu avec Harry Potter que le cinéma pouvait donner l’envie aux enfants de retourner vers le livre. La bande dessinée peut jouer un rôle identique. Elle a autant de valeur que la littérature classique." affirmait Thierry Joor dans nos pages.
La bande dessinée ne peut pas se cantonner à la copie en images d’un livre. Elle a tout à perdre à n’être qu’un produit dérivé, ou, même pire, prétendre n’être qu’un substitut au livre.
"L’adaptation est un exercice scénaristique passionnant, où l’on doit apprendre à transposer sans trahir, en trouvant les techniques qui permettront de rendre au mieux la vision de l’auteur, tout en y apposant sa touche. Ce qui est loin d’être évident." déclare Jean-David Morvan. L’origine de la collection ? La signature de l’adaptation des Trois Mousquetaires et… le bide commercial de Lord Clancharlie, l’adaptation de L’Homme qui rit de Victor Hugo (1 tome chez Delcourt).

Jean-David Morvan
© L. Boileau

Homme de défi, le scénariste de Sillage ne voulait pas rester sur cet échec, lui qui travaillait parallèlement sur Le Cycle de Tschaï de Jack Vance (7 tomes chez Delcourt). Pour lui, être directeur de collection est un nouveau challenge, mais aussi un moyen de le "prendre au sérieux et pas pour un idiot qui n’aime que le manga et les comics !" [1]. Delcourt s’imposait presque naturellement dans la mesure où la maison d’édition parisienne accueille déjà, depuis plusieurs années et notamment dans le catalogue jeunesse, un certain nombre d’adaptations littéraires. Parmi celles-ci, nous pouvons citer :
- Le Vent dans les Saules, d’après Kenneth Grahame (de Plessix)
- Les contes de Grimm (Mazan, Chicault, Petit)
- Le chat botté, d’après Charles Perrault (Loyer)
- Les fables de la Fontaine (Collectif)
- Sans famille, d’après Hector Malot (Dégruel)
- Le magicien d’Oz, d’après L. Frank Baum (Chauvel/Fernandez)

La rencontre entre littérature et 9ème art s’était faite de façon sporadique. Avec la collection Ex-libris, elle prend une nouvelle dimension. Le nom de l’écrivain fait partie intégrante du titre, les auteurs expliquent en page deux pourquoi ils ont choisi une œuvre en particulier. En 4ème de couverture figurent une biographie de l’écrivain, un portrait et un texte de présentation du roman. Enfin, les pages de garde sont mises à profit pour enrichir la découverte de l’œuvre et de son créateur. De plus, Frédérique Voulizay, professeur de lettres, a rédigé des fiches pédagogiques expliquant comment le travail d’adaptation a été réalisé, comment le découpage et les séquences ont été effectuées… Ces fiches seront proposées aux documentalistes, CNDP, IUFM pour aider les enseignants qui souhaiteraient utiliser ces bandes dessinées en classe.

Tout est adaptable ? sans doute. Mais la notoriété de l’œuvre originale n’est en aucun cas un gage de qualité et de réussite. La collection démarre avec Robinson Crusoé de Christophe Gaultier (d’après Daniel Defoe) et Les Trois Mousquetaires de Jean-david Morvan, Michel Dufranne et Ruben (d’après Alexandre Dumas). Dans les deux cas, nous sommes loin du roman illustré. L’adaptation est fine et le graphisme exigeant. Le démarrage est donc très prometteur. Suivront en avril et mai : Olivier Twist, Frankenstein, et Le Dernier Jour d’un condamné. 13 titres sont déjà prévus pour l’année 2007 et l’éditeur annonce une vingtaine de nouveautés chaque année, et ce sans limite de nationalité : Voltaire, Hugo et Dumas côtoieront Dickens, Poe, Defoe et Twain…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par François Peneaud)

(par Laurent Boileau)

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[1BoDoï n°97

 
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1 Message :
  • Il y a quelques semaines paraissait un communiqué des éditions Soleil annonçant une collection similaire, Noctambulle ! Gallimard travaille de son coté à une collection d’adaptation d’oeuvres de son catalogue.
    En occupant le premier ce nouveau terrain de jeu, Delcourt deviendra t’il leader d’un nouveau secteur BD...
    Suite au prochain épisode ^_^

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