La BD à l’ère du confinement : "La mission d’Izneo consiste à faire entrer la BD dans le cercle des loisirs numériques"

25 mars 2020 1 commentaire
  • Le confinement imposé pour endiguer la pandémie du Coronavirus affecte durement tous les secteurs professionnels, et le monde de la culture n'est pas épargné. Pour mieux comprendre l'impact de l'épidémie sur le marché de la bande dessinée, nous avons eu l'occasion d'interroger Luc Bourcier, le directeur général d'Iznéo, la première plateforme de bande dessinée numérique en France. Le numérique tire-t-il les marrons du feu de la crise?
La BD à l'ère du confinement : "La mission d'Izneo consiste à faire entrer la BD dans le cercle des loisirs numériques"
Luc Bourcier
© DR.

D’abord en guise d’introduction : que fait votre société et quel est son poids dans son secteur d’activité ?

Luc Bourcier : Izneo est le leader européen de la BD numérique. Notre catalogue comprend 50 000 références de BD : mangas, comics, romans graphiques et webtoons provenant de plus de 220 éditeurs et ce en français, en anglais, en allemand et en néerlandais. Nous avons plus d’un million d’utilisateurs dans notre base de données et nos albums sont accessibles soit en vente à l’unité soit au travers d’un abonnement.

En France nous sommes le plus important vendeur de bandes dessinées franco-belges numériques à l’unité devant les GAFAM, et donc un partenaire majeur pour les éditeurs. En 2019, trois millions de bandes dessinées numériques ont été lues sur Izneo.

Après une semaine de confinement, quelles sont les premières retombées économiques que vous accusez ? Quels sont vos prévisions, espoirs et craintes pour la suite des événements ?

LB : La semaine dernière, notre chiffre d’affaires à doublé par rapport à la même semaine l’an passé. Toutefois, il faut bien noter que nous sommes dans des progressions de 30% à 50% depuis de nombreux mois déjà et que cette accélération vient couronner un travail de fond pour évangéliser la lecture numérique. La semaine dernière n’a représenté un bond "que" de 35% par rapport à la semaine précédente. À terme, il n’est pas certain que le succès de la semaine dernière se pérennise mais nous croyons au bien-fondé de la stratégie que nous menons.

Les locaux de l’entreprise.
© DR.

Quelles sont les mesures que vous avez prises pour garantir la sécurité de vos employés, notamment pour ceux ne pouvant travailler à distance et dont la présence est indispensable ?

LB : Nous avions anticipé les problèmes et aujourd’hui 100% de nos effectifs sont en télétravail. Toute l’équipe : développement, marketing, commercial, finance a appris à opérer depuis le domicile. Tout peut se faire à distance. La communication est un peu moins fluide mais non seulement nous assurons l’opérationnel et nous continuons aussi à travailler sur nos nouveaux projets.

Avez-vous ou allez-vous faire évoluer les services que vous proposez afin de vous adapter au confinement ? Et dans cette période, pense-t-on encore à gagner de l’argent ou simplement à limiter la casse ?

LB : Notre plateforme est d’ores et déjà adaptée au confinement. Nous sommes présents sur tous les écrans : PC, Mac, Smartphones et tablettes, la console de jeu Nintendo Switch et les écrans de télévision avec Android TV. Notre problème est maintenant de faire connaitre notre offre plus largement auprès de tous les publics. C’est là pour nous tout l’enjeu de cette crise.

Quant à nos objectifs, nous faisons partie des rares entreprises qui peuvent imaginer que leur activité pourra tirer profit de la crise. Nous n’allons à ce titre pas demander d’aide au gouvernement.

La plateforme propose une grande varité de titres, des hits planétaires aux créations originales plus discrètes.
© Capture d’écran.

Le confinement risque-t-il de rebattre les cartes entre la librairie et le commerce en ligne ?

LB : Trop de personnes dans cette profession ont encore un raisonnement malthusien et imaginent que le numérique va cannibaliser le livre imprimé. Tout indique aujourd’hui que ce n’est pas du tout le cas puisque le marché de la BD imprimée progresse fortement depuis plusieurs années et que, parallèlement, le marché de la BD numérique évolue de plus de 20% annuellement. Nous assistons en réalité à une croissance globale du marché de la bande dessinée sous toutes ses formes dans lequel chaque acteur a un rôle à jouer.

Pour tout un ensemble de raisons et dû au fait que la lecture numérique n’a jamais vraiment été promue par notre écosystème, la France -et plus largement l’Europe- accuse aujourd’hui un retard numérique considérable par rapport aux principaux autres pays de culture BD (le Japon, l’Amérique du Nord, la Corée). La lecture numérique représente en France une si faible part de la lecture de bandes dessinées qu’il faudra du temps pour qu’elle infuse en profondeur chez les auteurs et les éditeurs, alors qu’elle est déjà très présente chez les utilisateurs et en particulier les plus jeunes d’entre eux.

Le risque dans la crise que nous vivons actuellement est donc que les Français poursuivent leurs usages culturels numériques établis plutôt que de chercher à faire de nouvelles découvertes. La mission d’Izneo consiste à faire entrer la BD dans le cercle des loisirs numériques aux côtés de la VOD, du jeu vidéo, de la musique etc.

C’est une tâche de longue haleine qu’une crise peut permettre d’accélérer mais on sait bien que les habitudes acquises sont difficiles à bousculer et notre crainte serait que les gens confinés chez eux continuent de faire ce qu’ils font d’habitude, à savoir regarder des plateformes de VOD, des sites de vidéo, de jeu vidéo, autant de services accessibles depuis des plateformes anglo-saxonnes…

Nous, nous voulons élargir le public de la bande dessinée et faisons notre possible pour défendre la création franco-belge dans un monde de consommation culturelle de plus en plus numérique.

Voir en ligne : LE SITE D’IZNEO

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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1 Message :
  • Il est logique que la BD numérique se développe, puisqu’il y a un marché. Et dans un régime libéral, tout ce qui peut rapporter de l’argent finira par être développé. Il faut juste le temps que certains s’emparent du sujet et s’organisent pour le faire fructifier.

    L’édition papier constitue déjà un marché, régi par des règles libérales. Mais certains éléments irréductibles de sa nature imposaient une limite au développement de ce marché. La matière, par exemple, qui impose des réseaux de distribution onéreux, avec transport, logistique, stockage, etc. S’affranchir de l’objet matériel, c’est repousser la frontière du marché un peu plus loin, et s’ouvrir donc un grand espace lucratif supplémentaire.

    On notera que l’album papier, tout objet qu’il soit, n’est pas seulement une marchandise à transporter. La plupart des lecteurs y attachent des sensations, des émotions, des souvenirs, un vécu. Car l’objet a ceci de différent du fichier numérique qu’il vieillit et s’abîme. Il vit, en quelque sorte. La matière, à la différence du numérique, nous rattache toujours en effet à la vie et à son caractère éphémère, parce que nous ne sommes pas seulement un esprit, mais aussi un corps. Un corps qui est fait de matière, et qui vieillit, s’abîme. Les objets, comme les êtres vivants, affichent les stigmates du temps qui passe. Et ces stigmates, comme les rides du visage, sont uniques, spécifiques à l’objet. En somme, ils réinjectent dans des objets de consommation quelque chose qui échappe au marché, qui, lui, veut tout impersonnaliser. L’objet est consommé au début de sa vie, par l’acte d’achat et les premières lectures ; mais par la suite, il devient quelque chose de plus.

    Le numérique est un moyen pour le marché de « protéger » l’objet de consommation de tout vieillissement. Et donc d’empêcher le lecteur de dépasser l’acte de consommation. La BD numérique sera consommée, et puis c’est tout. Ce format n’empêchera pas les auteurs d’injecter du sens dans le contenu de l’histoire, comme ils le font sur papier, mais il empêchera le lecteur, lui, d’en ajouter encore derrière en faisant de cet objet son compagnon de vie.

    La logique autonome du marché est de transformer les êtres humains en purs véhicules de transactions commerciales. La BD numérique n’est qu’une toute petite goutte dans cet l’océan de l’indifférenciation capitaliste, mais une goutte de plus.

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