"La Ballade de Halo Jones" – Par Alan Moore, Ian Gibson et Barbara Nosenzo – Delirium

10 janvier 2019 1 commentaire
  • Nouvelle édition d'une saga SF avec "des filles, des fusées et des monstres" mais qui échappe au déjà-vu par son héroïne qui casse les clichés machistes.

Entre juillet 1984 et avril 1986, paraissait dans les pages du mythique hebdo 2000 AD, la première et unique histoire signée Alan Moore et Ian Gibson, les deux maîtres du comics anglais.

Récit de SF féministe au long cours,La Ballade de Halo Jones, a été publiée une première fois, dans une version partielle, chez Zenda en 1990, puis par Soleil dans sa version intégrale noir et blanc en 2011. C’est une nouvelle version, définitive, en couleurs et au format original, que proposent en 2018 les éditions Delirium.

Quand on est une jeune femme d’à peine 18 ans, et qu’on vit sur l’Anneau, ville close gravitant autour d’un Manhattan du 50e siècle, avec deux amies et un chien cybernétique un brin inquiétant, on a de légitimes envies d’ailleurs… Halo Jones n’aspire à rien d’autre en cette année 4949 : fuir cette impasse où tous les déshérités d’Amérique se retrouvent entassés, en compagnie de quelques milliers d’aliens échoués là au gré de leurs migrations. Alors, Halo va profiter de la présence de la Clara Pandy, prestigieux vaisseau en transit au spatioport de Manhattan, pour saisir sa chance et partir vers d’autres étoiles. Elle embarque et donne rendez-vous un an plus tard à sa fidèle amie Rodice, sur Charlemagne, dernier point de ravitaillement de tous les vaisseaux avant le grand bond dans l’inconnu intergalactique. Les deux femmes se retrouveront-elles comme prévu ?

"La Ballade de Halo Jones" – Par Alan Moore, Ian Gibson et Barbara Nosenzo – Delirium

C’est un récit épique au long cours, que livrent Alan Moore etIan Gibson. Prévu pour durer – neuf livres précise le dessinateur dans la postface ! - ce sont finalement trois livres qui constitueront cette formidable Ballade. Car voici réellement un album captivant ! Le Livre Un est construit comme une nécessaire phase d’immersion à l’univers de la jeune aventurière du futur : tous les éléments du décors y sont plantés, et le quotidien dangereux et harassant des habitants de l’Anneau parfaitement décrit. Tout comme la relation forte qu’entretiennent Halo et Rodice avec Brinna, amie plus âgée qu’elles et qui les héberge.

Il faut réellement prendre le temps de se plonger dans ce Livre Un, qui passe rapidement d’une séquence de la vie sur l’Anneau à une autre, et dans lequel on peut se perdre tellement Moore et Gibson donnent de détails. Entre les Tambours Différentiels, cette secte de jeunes aux implants cervicaux leur imposant un comportement bizarre, les jardins-suicide, les zénades, le Circuitram, le Magnetrax… il faut s’accrocher, mais une fois bien arrimé, on est embarqué sans difficulté. D’autant que le scénario prend un tour plus mystérieux avec un meurtre étrange juste à la fin de ce premier livre.

Dès lors tout s’enchaîne et la vie de Halo Jones prend vraiment une dimension extraordinaire pour cette jeune femme qui est somme toute assez simple, et se trouve confrontée à des événements sur lesquels elle a rarement prise, que ce soit dans le Livre Deux, où elle est hôtesse à bord de la Clara Pandy ou dans le Livre Trois quand elle est soldate et combat avec son unité sur la planète Moab, où la gravité est complètement folle. Elle fait montre toutefois d’une volonté tenace, et d’une constance empathie, au fil de son périple. Et à chaque épisode majeur de sa vie, Halo se fait une nouvelle amie, et la place des femmes est particulièrement importante dans la Ballade.

Alan Moore s’en expliquait en 1986, dans un texte reproduit en postface à cette édition : « Si je devais résumer aussi succinctement que possible les ingrédients d’une série 2000 AD classique, je retiendrais probablement ces trois mots : des flingues, des mecs et du gore. Il est donc curieux […] que je me sois décidé pour des navires spatiaux, des nanas et du shopping ». Et un peu plus loin : « Je ne voulais pas d’une tête de linotte qui aurait autant tendance à tomber dans les pommes qu’à perdre ses vêtements […]. Ce que je voulais, c’était une femme ordinaire, comme celles que vous pourriez rencontrer en faisant la queue à votre supérette de quartier, mais transposée dans un environnement futuriste qui semblait un pré-requis de qui, après tout, restait une BD de science-fiction pour les garçons... ». Une vision de la femme approuvée par Ian Gibson : «  Je me rappelle avoir précisé dès le début vouloir une « histoire de filles » qui montrerait pour une fois un respect certain pour les femmes ».

Et c’est bien ce qu’est au final La Ballade de Halo Jones : un récit avec "des filles, des fusées et des monstres"… mais qui laisse tomber la quincaillerie machiste et parfois lourdingue des histoires de SF. C’est ce qui fait toute la force de cet album, qui a traversé le temps sans dommage, jusque dans ce qu’il dénonçait il y a trente ans : une société en passe de devenir inhumaine, où le travail est une denrée si rare que les hommes et les femmes sont contraints à une vie de précarité et d’insécurité… Et à des choix qui n’en sont plus.

Graphiquement, le travail initial de Ian Gibson était en noir et blanc, et les couleurs deBarbara Nosenzo, réalisées pour la réédition de 2018, sont une totale réussite. La coloriste explique d’ailleurs très bien ses choix dans le dernier texte qui accompagne ceux de Moore et Gibson.

Ajoutez à cela une galerie de couvertures des 2000 AD d’époque et vous avez entre les mains, à nouveau, une excellente édition signée Delirium. Et une véritable pépite à (re-)découvrir, car cette saga hors-norme était un peu tombée dans les oubliettes.

(par Fred PRILLEUX)

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"La Ballade de Halo Jones" - Scénario Alan Moore, dessins Ian Gibson, couleurs Barbara Nosenzo, traduction Doug Headline - 216 pages couleurs - 22,5 x 30 cm - 29 € - Sortie le 19/10/2018

 
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